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Beauté(s), Camille Saint-Jacques, Éric Suchère (par Charles Duttine)

Ecrit par Charles Duttine 09.10.23 dans La Une Livres, Les Livres, Arts, Recensions, L'Atelier Contemporain

Beauté(s), Camille Saint-Jacques, Éric Suchère, éditions L’Atelier Contemporain, août 2023, 136 pages, 20 €

Edition: L'Atelier Contemporain

Beauté(s), Camille Saint-Jacques, Éric Suchère (par Charles Duttine)

 

Les déclinaisons de la beauté

Aborder la question de la beauté, c’est faire naître immanquablement toutes sortes de questions. Peut-on vivre sans elle ? Que nous apporte-t-elle ? De quelle nature est-elle ? Peut-on vraiment cerner l’essence de la beauté, dire ce qu’elle est ? Comment survient-elle ? Quel type de satisfaction nous procure-t-elle ? Quelle est sa place ? Qu’advient-il de la beauté dans un monde où l’art semble avoir été accaparé par l’univers de l’argent ? Ce sont toutes ces questions qui se voient soulevées dans cet ouvrage intitulé Beauté(s), édité par L’Atelier Contemporain. Le livre comporte dix contributions et deux entretiens, l’un avec l’anthropologue Philippe Descola et l’autre avec le philosophe Yves Michaud. Toutes ces interventions sont diverses, toutes intéressantes et enrichissantes. Impossible de rendre compte en détail de toute cette richesse et cette diversité.

On retiendra, tout d’abord, que l’idée de la beauté ne serait en rien une essence univoque et qu’il conviendrait plutôt de l’aborder d’une manière plurielle. C’est une variation autour de cette idée qui nous est proposée ici. L’image la plus appropriée serait non pas celle de l’arbre, image cartésienne trop linéaire et trop continue entre racines, tronc et branches, mais plutôt celle du rhizome, développée en son temps par Deleuze et Guattari, où les éléments du végétal se déplient loin de tout centre, en étoile, d’une manière hétérogène. Une pluralité de formes et d’images viennent alors se bousculer au point qu’il convient de parler de beauté(s) où le singulier se marie avec le pluriel, l’absolu avec le relatif.

Ainsi, Camille Saint-Jacques, l’une des chevilles ouvrières de cet ouvrage, s’interroge-t-il sur le sens de la beauté. Faut-il le réserver uniquement au monde humain ? Dans quelle mesure l’animal développe-t-il également un tel sens ? C’est une incitation à aller au-delà de l’anthropomorphisme esthétique. Et l’auteur de s’appuyer notamment sur les œuvres d’Olivier Messiaen, Catalogue d’oiseaux, où le compositeur ne « s’inspire » pas du chant des oiseaux mais il tente au contraire de les « transcrire », de les « traduire », en les prenant ainsi comme références esthétiques. C’est « une extension du domaine esthétique à tout le vivant » qui est ainsi proposée.

Yves Le Fur, quant à lui, rappelle le regard conventionnel « colonial chic », point de vue ethnocentriste trop longtemps porté sur les sculptures non occidentales, africaines notamment, chez Héléna Rubinstein ou Man Ray par exemple ; alors qu’il convient d’aller plutôt vers une reconnaissance de leur « force irradiante », de leur « énergie » et de leur « grâce » profondes. Toutes ces interrogations visant à l’élargissement de l’idée de beauté, au-delà de tout point d’origine vers un lieu où le centre est partout, peuvent être résumées par le propos de Philippe Descola : « Chaque créateur est potentiellement porteur d’une grande diversité de formes qui sont généralement inhibées par le régime ontologique ou figuratif à l’intérieur duquel cet imagier crée ».

Un autre intérêt du livre est de donner la parole à plusieurs acteurs du monde de l’art, peintres, sculpteurs, commissaires d’expositions et autres. Ils font état de leurs quêtes, toutes variées, tâtonnantes (dans le bon sens du terme) mais entêtées, menées vers ce mystère de la beauté. On retiendra plusieurs voix. Pour Claire Chesnier, le sentiment esthétique fait naître « mille chemins ». Et de proposer cette belle image pour suggérer ces impressions devant la beauté, « comme une peinture en vitrail cherche à se prolonger dans des éclatements de soleil dispersés au sol ». Quant à Fabrice Lauterjung qui pratique des variations autour du pont de Beaugency qu’il envisage de filmer, l’œuvre est vue comme un lieu « polyphonique » aux confluents de multiples échos ; Joyce, Hokusai, Murnau, Elisée Reclus et tant d’autres s’y donnent rendez-vous. Le peintre Vincent Dulom propose dans sa contribution de belles pages sur ce qu’exige la contemplation de la beauté(s), « une disponibilité flottante », écrit-il. Il faut savoir s’oublier, mettre entre parenthèse le moi, « être ouvert à l’ailleurs, à l’autre ». Pour éduquer un tel regard, il donne ce conseil paradoxal : faire confiance à « l’oisiveté et à l’ennui ». On relèvera également les propos de Michel Thévoz qui dans son intérêt pour le graffiti invite à tourner le dos aux galeries d’art et autres centres officiels, et souligne le caractère éminemment sauvage de toute création. Il y a en elle de l’insoutenable, du risqué et de l’indéfinissable, du « sublime », mélange d’horreur et d’angélisme.

Cet ouvrage montre ainsi les multiples facettes de la beauté, ses différents visages, toutes les déclinaisons variées qu’elle produit et qui sont propres à nous enchanter ou à nous inquiéter. On sait depuis Stendhal que la beauté est une « promesse de bonheur ». En tout cas, parcourir ce livre, c’est une promesse de voir surgir toutes sortes de questions, de réflexions et d’interpellations même dérangeantes sur cette beauté qui nous semble si proche, si lointaine.

 

Charles Duttine


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A propos du rédacteur

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Charles Duttine enseigne les lettres et la philosophie, après avoir étudié à la Sorbonne où il fut notamment élève d’Emmanuel Levinas. Auteur de nombreux récits courts, dont Douze Cordes (Prix Jazz en Velay, 2015), il a publié deux recueils de nouvelles, Folklore, Au Regard des Bêtes et un récit romanesque Henri Beyle et son curieux tourment.

Son dernier ouvrage (deux novellas) L’ivresse de l’eau suivi par De l’art d’être un souillon vient de paraître aux Editions Douro. Il publie régulièrement dans de nombreuses revues littéraires.