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Avec Colette Daviles-Estinès, autour de la publication de Allant vers et autres escales, par Clément G. Second

Ecrit par Clément G. Second le 03.07.17 dans La Une CED, Les Chroniques

Avec Colette Daviles-Estinès, autour de la publication de Allant vers et autres escales, par Clément G. Second

 

Allant vers et autres escales, Editions de l’Aigrette, Maison de la poésie de la Drôme

 

Si selon le bousculant paradoxe de Michèle Manceaux « On n’élucide rien par des explications », et si « Le mystère commence après elles » (autre source), leur fonction pourrait bien consister à baliser vers lui le cheminement de lecture. Explorée aussi loin que l’on peut, l’intelligibilité du charme poétique finit par se fondre dans ce qu’il a d’ineffable.

De charme, les très nombreux textes offerts au fil du temps par Colette Daviles-Estinès derrière les dix Volets ou Vers de son blog accueillant et riche n’en manquent pas ; non plus que les quarante-trois d’entre eux réunis dans Allant vers et autres escales, un récent (septembre 2016) premier ouvrage cohérent et ouvert et qui illustre en particulier la spécificité itinérante – intérieure et géographique à la fois – d’une vie et d’une écriture travaillées par le devenir du sujet.

La présente contribution cherche à cerner à grands traits l’œuvre globale actuelle de l’auteure, sans séparer à cette fin Allant vers et autres escales du fonds des Volets ou Vers dont le recueil émane en très étroite parenté.

Il a semblé opportun de reproduire ici, en exergue et illustration de la suite, trois des plus beaux poèmes, et des plus représentatifs de l’ensemble. S’y reporter ad libitum (à eux parmi tant d’autres) peut permettre, mieux que par des citations forcément parcellaires, de vérifier les fondamentaux ci-dessous dégagés.

 

Symphonuit

J’ai à peine oublié de dormir

Que le matin est déjà là

Cette nuit, sur ma page

J’en connais la musique

Une blanche vaut deux noires

C’est du silence, en l’air jeté

Un silence dédié

La fenêtre pâlit par-dessus mon épaule

L’aube mord à pleine lune

A même la pulpe des nuages

(Volets ou Vers, 6e Volet)

 

Ostende

Il les fallait bas, les nuages

tractés par les goélands

Il la fallait gris ciel, la mer

Il le fallait large, le vent

Une pincée de voile, loin saillante

pour y ferler la lumière

(Volets ou Vers, 7e Volet)

 

Passerelles

Le vent sculpte le silence

Il y saille des trouées d’oiseaux

Les pensées roulent et choquent

Comme des cailloux de crues

Crépitement fluide d’une coulée de grains

Dans un bâton de pluie

C’est comme un deuil blanc

Transe de funérailles au trépignement ivre

Et au chant litanique d’un jamais rassasié

D’un talweg à un autre

Passerelles jetées

(Allant vers et autres escales, p.13)

 

Une fréquentation assidue des pages de Colette D.-E. a peu à peu conduit à identifier trois constantes dont le croisement formerait en quelque sorte le tissu de sa poésie.

 

L’avancée d’une existence. Cette voix mise en mots nous parle au plus près de situations fondatrices, assumées à fond par le moi locuteur. La plupart des poèmes ont partie liée avec un circonstantiel à la fois historiquement avéré, spatialement situé et porté dans l’intime. Les déterminismes n’y sont pas décisifs en dernière instance : trajectoire personnelle toujours en cours, sujet s’assumant. « Il y a plusieurs volets à ma poésie. Mes textes ont évolué au fil du temps. (…) ils puisent leur inspiration dans un sentiment d’exil et de perpétuelle rupture. Pour s’ancrer ensuite je l’espère (ou s’encrer), dans le présent, ou tout au moins animés de souvenirs apaisés » (C. D.-E.).S’ancrer, s’encrer logos et bios interactifs. Un bios de grande densité, impacté par joies et tourments, traversé de nostalgie, d’aspiration à la plénitude, d’amour et de tendresse envers êtres et choses, inscrit dans l’immense et signifiant espace porté par les éléments de nature. Les épreuves n’y brisent pas l’énergie d’être. Lorsque la perte douloureuse informe le poème, du combat de résilience sort gagnant le logos. Celui-ci scande même, progressivement, une sortie perceptible de la peine profonde, sans négation de la souffrance, jalon après jalon du travail de deuil. Au fil des périodes le statut revendiqué du moi cohabite plus nettement avec les enjeux de la tâche poétique. Fonction sotériologique du beau… mais encore et toujours sous le sceau de l’authentique. Sous celui aussi, donne fondamentale, d’arrachements féconds en relances successives, d’Expatrie en Expatrie oserait-on dire pour reprendre un des mots-clefs sous lesquels Colette D.-E. emblématise son parcours – autre façon de souligner aussi l’inspiration foncière d’Allant vers et autres escales.

 

Le don de langue. Mais l’existentiel évolutif, si prégnant s’avère-t-il, ne suffirait pas à rendre compte d’une telle écriture, une écriture que ne clôt sur elle-même aucun usage interne complaisant de poète auto-centré. Les quelques confidences de Colette D.-E. sur sa pratique écarteraient au besoin le doute : c’est par amour de la langue qu’elle écrit, et le défaut passager d’usage poétique la frustre en profondeur. La vibration de ses vers confirme cette relation-clef avec la combinatoire expressive qu’offrent les mots.

D’un bout à l’autre de chaque poème, que ce soit dans le concis, le subtil, l’allusif, l’effusif, le tourmenté, l’allant, le déferlant, le souriant, le contemplatif ou le visionnaire, l’agencement des éléments de langue s’ordonne intensément à leur efficience. Caractéristique rendant poignants les passages de douleur transfigurés par l’obtention lyrique… et nimbant de grâce les mouvements de libre harmonie. On en perçoit l’effet dès la première lecture, tant la mobilisation des mots (simples ou à teneur plus subtile, toujours signifiants, mots-valises, mots déviés ou réorientés…), des plans, des polysémies, des suspens ou rebonds, des changements de niveau de langue, de champs lexicaux ou thématiques, des comparaisons, des métaphores seules ou associées, des rythmes, des mètres, des profondeurs emboîtées, des initiatives soudaines qui prennent à contre-attente, de cette inventivité en acte, intelligente et pure, toujours à l’état naissant – tant l’ondoiement de cet art langagier s’empare du regard, le conduit là où il doit voir en se laissant mener, en faisant confiance, sans trop distinguer. S’empare de l’oreille aussi et peut-être d’abord. Un accent ou chant propre mieux encore qu’un style (le terme conviendrait pour une écriture plus définissable) s’affirme et se diffuse, à nul autre pareil. Traversant, excédant impacts et nuances, c’est à lui, si reconnaissable, si difficile aussi à nommer, à lui qui en se dérobant se livre, que le noir sur blanc de Colette D.-E. doit largement son identité. Il est sa marque génétique intra et inter-poèmes, sa puissance immersive aussi.

 

L’essentielle nécessité. La finesse de l’auteure, sa perception aiguë des enjeux et ressorts de l’écriture ne l’entraîne pas vers des considérations périphériques à celle-ci. Par exemple, la découverte de poèmes qui la touchent les lui fait goûter attentivement, commenter avec pertinence, rapprocher d’analogues à juste titre, sans que ces appréciations finissent par reléguer la centralité du texte lu. Il en va de même dans sa pratique en situation : l’instance surplombante ou latérale d’auto-observation et de réflexion latente qui chez certains suit ou même contrôle, ou encore infléchit le processus en cours, cette instance reste chez elle en veilleuse non interférente. Le stylo en main sur le carnet ouvert ou les doigts sur les touches du clavier, Colette D.-E. est toute à son feeling, comme il lui est arrivé de le préciser humblement. Toute entière dans la tâche intuitive finalisée par l’obtention d’un texte conforme à la visée de son désir d’écrire. Non pas d’écrire « beau », l’esthétisme ne pouvant dans ces conditions s’insinuer dans l’acte, mais d’écrire au plus près d’un accomplissement posé par l’impérieuse nécessité intime : ni plus ni moins que la justesse, ceci et non cela ou autre chose, ainsi et pas autrement. Coûte que coûte et même au risque de moins plaire (risque guère encouru car exemplairement pris). « Le plus grand des malheurs, notait Léonard : quand l’idée qu’on s’en fait dépasse l’œuvre »… Ce clairvoyant avertissement ne peut que glisser sur une exigence réalisatrice sauve d’élaborations contaminantes, et par là non biaisée, simplement opérante.

 

Lire les Volets ou Vers et Allant vers et autres escales fait accéder en somme à la cohérence foncière d’une veine que le vivre vrai, la beauté de langue et la voie directrice assidûment servie rendent participable sous les espèces de textes uniques.

… Au-delà de l’approche qui s’achève ici, s’ouvrent les harmoniques combinées, indéfinissables, de l’enchantement. On ne s’y guide plus qu’à la qualité rare d’une poésie qui atteint et remue de profondeur à profondeur.

 

Clément G. Second

 


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A propos du rédacteur

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Clément G. Second

 

Écrit depuis 1959 : poèmes (sortes de haïkus qu’il préfère nommer Brefs, sonnets, formes  libres), nouvelles, notes sur la pratique de l’écrit principalement.

Plusieurs recueils en cours ou achevés, dont Porteur Silence qui vient de paraître aux Éditions Unicité de François Mocaër.

Publications  dans Le Capital des MotsLa Cause Littéraire, 17 secondes, Harfang, Lichen, N47, Paysages écrits, Terre à Ciel, et d’ici quelque temps dans Décharge et Verso.

Réalisations avec Agnès Delrieu, photographe (revues, blog L’Œil & L’Encre http://agnesdelrieu.wix.com/loeiletlencre)

Proche de toute écriture qui « donne à lire et à deviner » (Sagesse chinoise), où « Une seule chose compte, celle qui ne peut être expliquée » (Georges Braque), et qui relève du constat d’Albert Camus : « L’expression commence où la pensée finit ».

 

a1944@hotmail.fr