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Anthologie littéraire décadente, Textes et nouvelles (fin XIXe-début XXe siècle), Marianne Desroziers (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 18.03.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Poésie

Anthologie littéraire décadente, Textes et nouvelles (fin XIXe-début XXe siècle), Editions de l’Abat-Jour, décembre 2018, préface Eric Dussert, 213 pages, 15 €

Ecrivain(s): Marianne Desroziers

Anthologie littéraire décadente, Textes et nouvelles (fin XIXe-début XXe siècle), Marianne Desroziers (par Patryck Froissart)

Quelle bonne idée !

Rééditer des auteurs méconnus ou tombés dans les oubliettes littéraires peut être risqué, parce qu’on pourrait a priori penser qu’ils ont été mis au placard en raison de leur piètre talent ou du peu d’intérêt que présentent leurs œuvres.

Il n’en est rien ici.

Les créateurs des œuvres compilées sous la direction de Marianne Desroziers ont été plus ou moins reconnus de leur vivant par leurs pairs, et certains de ceux qui ont été oubliés post-mortem ont été remis ponctuellement à l’honneur par les surréalistes dont on connaît le goût pour les contes et nouvelles fantastiques.

Selon Tzvetan Todorov (Introduction à la littérature fantastique), le fantastique se distingue du merveilleux par l’hésitation qu’il produit entre le surnaturel et le naturel, le possible ou l’impossible et parfois entre le logique et l’illogique.

Aucun doute : c’est bien dans le domaine générique du fantastique, sublimé, rappelons-le en vrac, en une énumération non exhaustive, par Poe, Lovecraft, Hoffmann, Nodier, Maupassant, Mérimée, Gautier, Balzac, Villiers de l’Isle Adam, Ann Radcliffe, Tieck, et autres conteurs bien connus que les Editions de l’Abat-Jour sont allées à la recherche, pour leur y redonner la place qui leur est due, des écrivains présents dans cette Anthologie Littéraire.

Le lien avec les écrivains cités ci-dessus étant fait, il convient de cerner la spécificité de ceux qui nous concernent ici, au regard de l’adjectif « décadente » qui qualifie l’anthologie.

Ce florilège, qu’on nous présente comme étant le premier volume d’une collection, édite ou réédite des textes de Maurice Level, Pétrus Borel, William Hope Hodgson, Renée Vivien, Xavier Forneret, Maurice Renard, Charles-Marie Flor O’Squarr, Gabriel Mourey et Matthew Phipps Shiell.

On constate que ces auteurs ne sont pas tous des inconnus.

Question posée à l’éditeur : pour quelle raison le titre comporte-t-il le qualificatif « décadente » ?

Réponse : les caractéristiques du décadentisme correspondent bien aux œuvres réunies ici : des textes d’auteurs européens, en majorité fin XIXe–début XXe siècle, se démarquant par leur noirceur, leur dimension fantastique et leur ton provocateur, avec certaines audaces de style et une volonté d’aller à contre-courant du naturalisme.

Le texte central du recueil, « Xélucha », se retrouve on ne peut mieux dans cette définition.

Rappelons ce qu’est ce mouvement « décadentiste » de nature plutôt floue :

Le sentiment de décadence est lié à une réaction contre l’importance prise, en art, par le Romantisme. L’esprit décadent, dit encore « fin de siècle », se situe en décalage par rapport aux idées d’une beauté d’harmonie et d’équilibre telle qu’on la concevait jusqu’au Romantisme. La foi dans le progrès n’est plus, et l’harmonie dans la représentation ne convient plus aux artistes de cette génération désenchantée dont les aspirations deviennent la désillusion, la dérision et la démystification. Le décadent préfère à l’harmonie et à l’équilibre la recherche de l’étrangeté et du bizarre, comme si au lieu de contempler le fruit luisant et magistral qui est en haut de l’arbre, on le laissait mûrir un peu trop et se décomposer pour observer tout ce que les phénomènes naturels parfois dégoûtants peuvent avoir d’attrayant. Ainsi, les valeurs deviennent des contre-valeurs, et c’est avant tout « à rebours » (en référence à l’œuvre de Huysmans, illustre décadentiste) que se construit la conception de l’art de cette génération : le laid participe de l’art… (Elodie Gaden, in Lettres et Arts, mars 2006).

Xélucha, premier texte du livre, est une nouvelle jusqu’ici inédite en français, traduite de l’anglais par Patricia Houéfa Grange en exclusivité pour ce recueil.

Le narrateur à la première personne, qui se nomme Mérimée (sic), est obsédé par Xélucha, personnage féminin évanescent qui a jadis, croit-il, croisé son chemin. Est-il fou ? A-t-il des hallucinations ? On le suit dans ses errances fantasmatiques jusqu’à cette nuit fantomatique où il rencontre une étrange femme menue qui l’entraîne dans un sombre manoir désert où les attendent festoiement, luxe et… volupté (ou plutôt désir de volupté de la part de Mérimée). Le lecteur assiste alors à une conversation délirante, surréaliste, macabre, violente. Qui est cette femme gracile, belle, désirable et terrifiante ?

Je me précipitai vers elle. J’entendis le mot « Fou ! » sifflé comme par les langues de dix mille serpents à travers l’appartement ; un remugle de corruption pestilentielle s’éleva en bouffées empoisonnées dans l’air putride…

Cette nouvelle pleine de ténèbres et de fulgurance, où la démence se mêle à la terreur, illustre en effet, de façon parfaite, le décadentisme.

Il n’y a plus qu’à se laisser porter dans les univers parallèles, sub-naturels, para-naturels ou surnaturels, des autres auteurs.

On rencontrera, grâce à Renée Vivien, le temps de deux nouvelles, une femme saurienne dévoreuse d’hommes, puis la sublime et terrifiante Myriam, la proxénète vierge.

On découvrira, dans la « maison du crime », l’inquiétante horloge sans aiguille de Maurice Level, et on assistera, dans un second texte du même auteur, à un combat sordide entre un prisonnier fou et un crapaud répugnant dans l’obscurité totale d’un cul de basse-fosse.

On partagera avec Xavier Forneret les affres d’une quasi morte-vivante harcelée, dans un pavillon perdu, par des vers luisants qu’elle croit être les yeux, brillants dans la nuit, de son amant assassiné.

On subira avec Maurice Renard l’immixtion, par l’interstice spatio-temporel de La Fêlure, de la fiction dans le réel vécue par le narrateur écrivain qui aperçoit à la terrasse d’un café le personnage qu’il est en train de créer.

On s’étonnera, avec Charles-Marie Flor O’Squarr, de l’étrange ressemblance des dix enfants de Mme Lantibois avec chacun des plus puissants pontifes et souverains du XIXe siècle, puis on s’amusera à suivre la singulière relation qui se noue entre Larmejane et un revenant qui se trompe de cible.

On participera au combat affolant auquel se livrent, sous la plume de W. H. Hodgson, dans une mystérieuse Chambre Grise, un chasseur de fantômes et un monstre délétère.

On se régalera du portrait du Croque-Mort que brosse Petrus Borel avec une nostalgie pleine d’humour qui fait penser aux Funérailles d’antan du grand Brassens.

On fera enfin, à l’invitation de Gabriel Mourey, au hasard d’une promenade fort poétique, fort impressive et fort réaliste au sein des Fêtes Foraines de Paris, la découverte de la femme à trois jambes, de monstruosités en cages, bocaux et formol, et d’un cul-de-jatte sur chariot.

Et, au terme de ce premier recueil, on se surprendra à souhaiter la prochaine sortie du suivant.

 

Patryck Froissart

 


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A propos de l'écrivain

Marianne Desroziers

 

Née en 1978, Marianne Desroziers vit et travaille à Bordeaux. Lauréate de la bourse Aquitaine-Hesse et de la résidence d’écriture à la Villa Clémentine en 2015, elle écrit nouvelles, poèmes et romans. Directrice de la revue littéraire et graphique L’Ampoule des Editions de l’Abat-Jour, elle y publie en 2018 Fantasmagories, un recueil de contes noirs et flamboyants sur le thème de l’enfance.

 

A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur, et de diriger divers établissements à La Réunion et à Maurice. Longtemps membre du Cercle Jehan Froissart de Recherches Poétiques de Valenciennes, il a collaboré à plusieurs revues de poésie et a reçu en 1971 le prix des Poètes au service de la Paix. Il est membre de la SGDL, de la SPAF, de la SAPF.

Il a publié : en 2011 La Mise à Nu, un roman (Mon Petit Editeur); en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ipagination Editions), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Editions iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Editions iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ipagination Editions); en mars 2018, Frères sans le savoir, Bracia bez wiedzy, Brothers without knowing it, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ipagination Editions), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc.