Ambidextre, Pierre Alechinsky (par Gilles Cervera)
Ambidextre, Pierre Alechinsky, Gallimard, 457pp, 39 €
Un peintre écrit. Ce n’est pas rare et c’est toujours précieux de lire un peintre.
Ça n’illustre pas, ça ne complète pas, l’œuvre danse.
Picasso, Le Désir attrapé par la queue, Olivier Debré, L’espace et le comportement, les lettres de Nicolas de Staël ou celles de Vincent à son frère Théo. Il faut lire les peintres car ils écrivent leur peinture, dans son épaisseur ou à travers sa transparence. Ses manques et ses espoirs, ses ratages et ses répétitions.
Bien-sûr Gaston Chaissac, l’épistolier compulsif qui écrit sur la toile et vice-versa ou Cy-Twombly, bien-sûr.
Donc, Ambidextre d’Alechinsky.
« Ne plus savoir sur quel pinceau danser.
Peindre ? Vide attaqué à grands traits, par plaisir, dans le vide et pour le vide ».
Pierre Alechinsky peintre du mouvement Cobra, peintre puissant, peintre des marges et des didascalies, peintre des cadres et cadres qui font des tableaux, les fameuses marges. Peintre philosophe, poète, peintre rêveur, causeur et promeneur. Pierre Alechinsky offre à lire sa peinture, jubilatoire, amusante, grave. Sautillante, scintillante, multiple, immense. Ambidextre est la somme de tout ça !
« J’écris des deux mains. Parfois des deux en même temps. La main gauche écrit à l’envers, tandis que l’usuelle, la dextre, écrit à l’endroit. »
Alechinsky est d’abord quoi sinon un peintrécrivain ? Ou un écrivaintre ?
Artiste total, au fond. À la Belge !
« Le gaucher qui écrirait avec sa main droite (mais sans jamais revenir à la ligne) produirait-il mentalement, je me le demande, une ligne d’écriture virtuelle inversée, allant son bonhomme de chemin à senestre, vers le point extraordinaire où se rejoignent les extrêmes ? »
Seul un peintre écrit à ce point extrême, non ? À ce point extrême, cela dit dans le concret, dans la matérialité du point et de l’extrême. Seul un peintre belge peut nommer dextre et senestre, non ? Pierre Alechinsky à la fois dit de lui mais surtout, politesse enjouée, de ses amis dont Christian Dotrement. On ne sait plus quel est le poète des deux.
Le patenté poète est Dotremont dont les ruses sont vivaces jusqu’à ce qu’il meure.
« -Monsieur, Christian est à toute extrémité.
Je m’apprêtais à partir en voyage aux Etats-Unis, je pris la route pour Buizingen….
Des reines-claudes, il veut des reines-claudes ! Nous connaissions le parti pris de notre ami en faveur du mot reine-claude ; eût-il réclamé bakélite, meringue ou le mot pourri, que d’étonnement nous n’eussions pas été davantage frappés. »
Tous les poètes se lient d’amitié avec Alechinsky qui les peint, les grave, les cerne ou les exhauste. Jean Tardieu, bien sûr, dont l’adverbe tardieusement découle ! « Ou André-Pierre de Mandiargues – dont j’illustre Portes de craies, devenu je le craignais son dernier livre – de m’avoir confié des pages qui se retournent avec majesté quand le lecteur passe. »
Ambidextre est un journal, un roman, plein d’histoires, de contes et de rencontres, d’anecdotes aussi au sens le plus joli du terme. Des anecdotes philosophiques, tout sauf anecdotiques. Le livre est écrit au plus vif, dans le sens des autres et par le sien propre, dont on fait des couleurs, des rythmes. Le peintre écrit comme il peint, ou l’inverse. Il est un. Il cherche les supports, il trouve l’amitié. Il déboule dans la matière et trouve des trouvailles. S’ensuit l’œuvre. Donc le doute :
« Aujourd’hui, essai de grisaille pour l’entourage des deux dernières portes, les latérales, par estampages répétés d’une grille d’arbre en provenance du Dépôt des Fontes de la Ville de Paris.
Ratage total.
Panique…
Que faire ? »
Alechinsky est aussi un grand peintre parce qu’il recommence. Il va chercher les supports, des cartes d’état-major, de l’empreinte de bouche d’égout de fonte, ou des planches en bois. Tout fait œuvre parce que tout résiste.
C’est aussi ce corps à corps qui fait que la forme surgit.
André Breton, Yves Tanguy, Arp ou Picasso, Van-Gogh, tous prennent rendez-vous, physique ou plus symbolique, fraternel de toute façon, avec Pierre Alechinsky. Il est entre frangins. Entre confrères. Il étudie le dessus et le dessous. Les pierres se retournent quand elles voient Alechinsky !
« Remplaçant les vieilles graines pour les oiseaux, elle soulève au hasard l’un de ces galets gris à taches blanches et au revers, découvre
Le retour d’Yves Tanguy St Cirq. 21.7.1958 AB »
AB pour André Breton. Pour les bords du Lot. Pour l’encyclopédie des cailloux du bord du Lot. Pas tous signés. Celui-ci, si. Photo à l’appui.
Ambidextre est illustré.
Des photos donc, du peintre, de Cartier-Bresson (Derrière la Gare Saint-Lazare avec commentaire de PA) et de ses amis, de ses tableaux ou de Mirô et au hasard Dubuffet qui a écrit, lui aussi, autant que dessiné !
« L’étonnement de Bram apercevant des fanatiques de son art parmi la génération des enfants qu’il n’a pas eus. »
Bram Van Velde. Donc Beckett. Donc … on dirait du Sam, c’est du Alechinsky !
« Pour réussir un tableau à notre manière, encore faut-il connaître notre façon de le rater. »
Dans ce livre est réunie la génération effacée dont les dessins, les peintures et les livres nous comblent.
Aujourd’hui.
Fermons les yeux : « Bram, ce Didi d’En attendant Godot, en 1939, se promène sur le boulevard du Montparnasse en compagnie de Beckett. De quoi se plaignent-ils ? »
« Lieux de mystère sur les vieilles cartes géographie (en blanc : inexploré). L’écriture parle, impose ses silences. La page. Donc la lumière, la magnifique lumière. »
Ambidextre a été édité en 2019 dans la belle collection blanche de Gallimard puisqu’assurément Pierre Aléchinsky écrit.
Gilles Cervera
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