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Allons-nous continuer la recherche scientifique ?, Alexandre Grothendieck (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier 23.05.22 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais

Allons-nous continuer la recherche scientifique ?, Alexandre Grothendieck, Éditions du Sandre, mars 2022, 102 pages, 9 €

Allons-nous continuer la recherche scientifique ?, Alexandre Grothendieck (par Gilles Banderier)

 

Une silhouette voûtée par l’âge appuyée sur une canne de bois. Une longue barbe blanche, des yeux d’enfant derrière des lunettes à monture métallique, l’ébauche peut-être d’un sourire. Un vêtement qui ressemble à une robe de bure, le capuchon relevé sur la tête. L’homme parlait aux plantes, distillait de l’eau-de-vie et rédigeait dans la solitude des milliers de pages dont il brûla une partie. Un personnage à mi-chemin entre Merlin et un rabbin de l’ancienne Russie, d’où était venu son père (disparu dans les chambres d’Auschwitz). Ainsi apparaissait, sur une des dernières photos qui aient été prises de son vivant, Alexandre Grothendieck (disparu en 2014), médaille Fields (le Prix Nobel des mathématiciens) 1966.

Comme le sont les recherches des mathématiciens de premier plan, les travaux scientifiques d’Alexandre Grothendieck demeurent obscurs au profane. Son évolution intellectuelle fut en revanche limpide, à défaut d’être linéaire. Né en 1928, il grandit dans un milieu libertaire et marginal.

Juif par son père (dont il ne prit pas le nom), sans nationalité, il passa la Seconde Guerre mondiale en France, dans divers camps pour étrangers « indésirables » et au Chambon-sur-Lignon (une des rares communes ayant reçu de façon collective le titre de « Juste parmi les nations »). Dans les années 1950-1960, donnant l’impression (pas entièrement fausse) d’être sorti de nulle part, en tout cas pas des grandes écoles qui forment l’élite sociale française, il parvint à s’imposer par son génie mathématique, à tel point qu’un Institut des Hautes Études scientifiques (sur le modèle de l’Institute for Advanced Studies de Princeton) fut créé presque exprès pour lui, afin de lui permettre de se consacrer entièrement à ses recherches. Pendant des années, il semblait avoir oublié aussi bien l’ambiance libertaire dans laquelle avait baigné sa jeunesse que sa judéité, pour se plonger dans l’atmosphère ténue des hautes abstractions mathématiques, comme si elles seules comptaient (offrant le spectacle d’un homme dévoré par sa propre pensée, il était capable de rester jusqu’à douze heures à son bureau). Mais, comme dit le proverbe, « What’s bred in the bone will come out in the flesh » et tant l’anarchisme que la judéité allaient revenir au premier plan de sa conscience, mais pas en même temps. Il démissionna de l’IHES en 1970, lorsqu’il découvrit qu’une partie du budget provenait du ministère de la Défense. Anarchiste et antimilitariste, Grothendieck mettait ainsi sa vie en accord avec ses idées. Il ne quitta pas entièrement le monde des mathématiciens de haut niveau (cela viendra plus tard, en 1991, lorsqu’il décidera de se couper du monde et de s’établir dans un village en Ariège, non loin – comme on l’a noté – de deux camps où son père fut interné avant d’être déporté), de sorte que les invitations qu’il continuait à recevoir des universités et instituts de recherche du monde entier lui servaient à parler des sujets qui lui tenaient à cœur, en dehors du domaine aride et élitiste (c’est lui-même qui le dira) de la géométrie algébrique. Ainsi cette conférence donnée le 27 janvier 1972 au Centre Européen de Recherches Nucléaires (CERN), près de Genève, à présent publiée dans un volume élégant et bien imprimé.

Le lecteur se retrouve dans le climat très particulier de l’après-Mai 68, séisme dont les « répliques » se feront encore longtemps sentir. On se méprendrait cependant en faisant de Grothendieck un soixante-huitard hystérique à gros pull de laine. L’enregistrement de son propos a été mis en ligne et il est fascinant d’entendre cette voix posée, nimbée d’un accent indéfinissable. Sa critique radicale, qui le rangerait parmi les « anti-modernes » étudiés par Antoine Compagnon, vient de plus haut et va plus loin qu’un simple prurit estudiantin. À ce titre, il est intéressant de lire ce texte à un demi-siècle de distance. Ce qu’il dit de l’évaluation de la recherche scientifique, l’obligation de produire, le fameux « publish or perish », n’a pas vieilli et se serait même plutôt aggravé (« On s’attend à ce que vous produisiez. La production scientifique, comme n’importe quel autre type de production dans la civilisation ambiante, est considérée comme un impératif en soi. Dans tout ceci, la chose remarquable est que, finalement, le contenu de la recherche passe entièrement au second plan », p.19-20). La question véritable est de savoir si la recherche fondamentale a encore un sens ou si l’énergie qu’on y consacre ne serait pas mieux employée à d’autres fins. L’essentiel, ne serait-ce pas « les possibilités que nous avons pour permettre la survie de l’espèce humaine et pour permettre une évolution de la vie qui soit digne d’être vécue » (p.27) ? Grothendieck fut en outre un pionnier de l’écologie radicale : « Parce que, finalement, une planète Terre, il y en a une seule et une situation comme une situation de crise où nous sommes maintenant n’a lieu qu’une seule fois dans l’histoire de l’évolution » (p.41). Deux évidences qui n’ont pas encore été comprises.

La conférence est suivie par la transcription des échanges avec l’auditoire, dont au moins un membre ne fit pas preuve d’une indulgence particulière, reprochant à Grothendieck d’alléguer des travaux chinois qui, comme toutes les informations venant alors de Chine (et les choses n’ont pas vraiment changé sur ce point-là non plus), n’étaient sans doute qu’une forme subtile de propagande, lui reprochant également des positions proches de l’overcredulity incarnée alors par Le Matin des magiciens et son stolon, la revue Planète (la suite du parcours de Grothendieck ne donnera pas tout à fait tort à ce contradicteur demeuré anonyme). Poser une question comme Allons-nous continuer la recherche scientifique ? dans un bastion d’icelle revient inévitablement à agiter un chiffon rouge. Les questions sont intéressantes et les réponses le sont également, qui offrent à Grothendieck l’occasion de développer son propos, sciant la branche sur laquelle il était monté et reprochant aux mathématiques leur élitisme, ainsi que de constituer « une sorte de lit de Procuste pour la réalité » (p.75) et d’avoir habitué l’humanité à un raisonnement binaire, alors que le monde est toujours plus complexe. Il est paradoxal que, si l’anarchisme de Grothendieck n’aboutit pas à une vision purement utilitariste de la pensée, il débouche en tout cas sur une conception des choses où n’existe que l’engagement militant et où « ce qui ne sert à rien » finit par être banni aussi impitoyablement que dans une cité militariste comme Sparte.

 

Gilles Banderier

 

Né en 1928 à Berlin dans un milieu libertaire, Alexandre Grothendieck arrive en France en 1940, mais vit sous le statut d’apatride jusqu’en 1971. Récompensé de la médaille Fields (1966), il est mort en Ariège en 2014.

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A propos du rédacteur

Gilles Banderier

 

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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).