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A propos de Les Indiens et la nature, Françoise Perriot, par Murielle Compère-Demarcy

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) le 26.01.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Les Indiens et la nature, Françoise Perriot, éd. du Rocher, coll. Nuage rouge, novembre 2017, 240 pages, 39 €

A propos de Les Indiens et la nature, Françoise Perriot, par Murielle Compère-Demarcy

 

D’emblée, Françoise Perriot précise la finalité et l’objectif de son voyage dans ce livre remarquable publié par les éditions du Rocher, alliant témoignages textuels et ceux photographiques du temps passé et présent pris dans un mouvement cyclique. Son fil conducteur était de décrypter les liens unissant les Indiens et la nature. Revient à l’auteur le mérite de s’être portée à l’écoute des particularités culturelles, pratiques et croyances, des Indiens membres de diverses tribus, sans lire ces singularités par la lorgnette réductrice de sa réalité personnelle. Son voyage consiste en une exploration formée par des rencontres avec d’autres personnes qui parlent d’autres langues et pensent autrement. L’ouverture à des cultures différentes, à des espaces disparates, suivant un tempo accordé à des « temps rythmiques et circulaires et non pas segmentés et linéaires », approfondit le champ d’investigation de ce livre. La finalité de cette exploration est également précisée : il ne s’agissait pas pour Françoise Perriot d’aborder ce thème dans un esprit religieux mystique, ni par une adhésion à l’idéologie New Age, ni par un militantisme écologique acerbe mais précise-t-elle

« c’est tout simplement parce que je vivais dans l’Ouest, et que les relations entre les humains et leur environnement, quelles que soient leurs aires culturelles, m’interpellent. En fait, je crois qu’elles sont un enjeu grave pour le développement d’un futur durable – ou soutenable – pour les générations à venir… On ne peut les négliger ».

 

Cette relation entre les Indiens et la Nature est incluse dans l’hétérogénéité des multiples cultures et écosystèmes variés qui forment l’environnement de leurs peuples. Les Indiens se fondent dans la nature dont ils sont partie intégrante. C’est pourquoi l’idée d’une « nature sauvage » (l’idée de la Wilderness), nous explique Françoise Perriot, ne peut faire sens chez un Peuple qui la connaît depuis longtemps, vit avec elle, à sa hauteur. Si bien que la nature sauvage constitue finalement une invention récente des Occidentaux. Vivant en harmonie avec la nature, les Indiens en étaient les familiers en même temps que les honorables cohabitants d’un même « cerceau du monde ». Le sens du sacré ressort de cette posture cosmique en harmonie, en symphonie (celle du Nouveau Monde d’Antonin Dvoràk ?) avec toutes les choses, les formes de toutes les choses, et la forme de toutes les formes, vivant ensemble comme un seul être. Françoise Perriot nous introduit dès les premières pages sur le chemin de cette compréhension du monde par les Indiens (dans le sens étymologique de le « prendre avec soi »), si lointaine de notre prétention d’Européen à soumettre à notre exploitation économique l’environnement pourtant sacré qui nous entoure et dont nous devrions participer à l’équilibre autant qu’il contribue au nôtre.

Françoise Perriot souligne rapidement l’importance de la notion de spatialité pour les tribus indiennes. Cette notion se relie naturellement à ce sens de la corrélation, de l’interaction et de la réciprocité coexistant pour les Indiens entre toutes les créations. « Ce sens, note l’auteur, est peut-être la contribution la plus importante que les tribus indiennes aient apportée à la science et à la spiritualité du monde moderne ». Le paysage, dès lors, tel du moins que nous le concevons depuis notre regard d’Occidentaux, prend chez les tribus indiennes une valeur représentative cosmique enracinée dans une profonde notion de l’espace et de lieu. Commémorations, rites, structure des villages ou d’une cérémonie, emplacement souterrain d’une kiva, une roue-médecine, conception d’une loge de sudation, arène d’une danse du Soleil, … spécifique à chaque tribu, dénotent la relation spirituelle singulière d’un Peuple avec le monde spatial qui l’entoure. Les montagnes, sacrées, demeurent les symboles concrets de ce rapport au territoire, à la fois gardiennes d’un territoire et, au-delà des frontières territoriales, sentinelles de spiritualité rapprochant les humains du ciel. Nous suivons au fil des pages les traces ancestrales des pistes indiennes, structurant encore l’identité des paysages dont le sol, sacré, est fait de la poussière et du sang des ancêtres de telle ou telle tribu indienne. Une culture holistique ressort des exemples de connaissance de l’environnement indigène. « L’interrelation du microcosme du corps avec le macrocosme du monde plus grand se reflète de façon immédiate pour les Indiens dans les paysages de leur territoire ancestral. Ces paysages sont aussi des biographies, depuis celles des ancêtres à celles des plantes capables de transformer la vie des humains », écrit Françoise Perriot. Le monde des Indiens dans son immanence cosmologique est à l’opposé du paradis terrestre à jamais perdu du monde chrétien.

Le sens sacré des lieux tribaux au pouvoir transcendant nous amène rapidement à la violation de ces lieux par la conquête des Non-Indiens, en particulier des Européens et des Américains blancs, ignorants de cette dimension, aveuglément obnubilés par une volonté d’expansion conquérante bafouant des lieux originellement, culturellement sacrés, vrillés à l’existence de peuples séculairement attachés à leur terre. Le paradoxe aberrant de l’Histoire ne tarde pas à s’écrire : alors que la liberté de religion est dans la société américaine un droit constitutionnel tout comme en France, les pères fondateurs de cette société ne firent aucun cas de religions basées sur des lieux naturels. « En fait, les Premiers américains, les Indiens donc, ont été expulsés de leurs territoires, dépossédés politiquement et économiquement, et furent massacrés pour leurs croyancesMe voici donc, constate l’auteur, dans un pays de liberté de cultes de religion où les premiers habitants de ce pays ont été persécutés pour vouloir continuer à pratiquer les leurs… ». En sus des lieux sacrés pour le Peuple Indien, c’est le paysage entier du territoire indien, nous prévient l’auteur, qui est en péril. « Des centaines de tribus reçoivent des propositions – contre d’alléchantes soi-disant compensations financières – de projets d’installer des décharges toxiques, des centres d’incinération de déchets nucléaires radioactifs aux centres de recyclage ou de compostage géants de produits industriels dangereux ». La différence de penser la nature entre les Occidentaux et les Indiens repose sur le contraste entre une pensée dominante occidentale considérant la nature en tant que ressources à exploiter au profit d’une poignée d’humains et la pensée cosmologique et spirituelle des Indiens qui voient chez tous les autres êtres et éléments naturels, des parents, des relations familiales. La notion de respect inhérente à celle de responsabilité traduit chez les Indiens une façon de partager le monde bien éloigné de notre posture d’exploitant économique dont la visée est anthropocentrique et la perspective dessinée par un souci de rentabilité rapide sans préoccupation des conséquences à long terme sur le futur de la vie. La relance par exemple le 24 janvier 2017 par le président Donald Trump du projet de construction de l’oléoduc Keystone XL dans lequel circulera du pétrole et traversant le Montana, le Dakota du Sud et le Nebraska avec, le 24 mars, la délivrance sur avis favorable du département d’Etat d’un permis de construction à Trans-Canada, ne laisse pas d’inquiéter pour l’avenir des réserves des autochtones.

Composé de quatre chapitres aux documents iconographiques remarquables, Les Indiens et la naturenous offre une documentation dense et riche dont les crédits photographiques aèrent le récit historiographique. Après avoir posé et explicité dans un premier chapitre les concepts fondamentaux incontournables pour comprendre l’état d’esprit, la philosophie, le combat pour vivre et survivre des Indiens, l’auteur nous sensibilise dans un deuxième chapitre à ces piliers tout aussi essentiels vecteurs de la sagesse indienne, à savoir « les Quatre Directions », irréductibles à nos quatre points cardinaux, ces familières notions d’orientation des Occidentaux. En terre propice du Montana, l’auteur nous explique avoir fait l’expérience de la prégnance de ces Quatre Directions, lors d’un incident climatique. La sensation de n’être plus alors simple observateur, ni même acteur, mais simplement une petite part, quoique intégrale, du monde, résume ce dynamisme fluide qui en tant que partie d’un Tout parcourt la vie de l’Indien et le porte tout au long des étapes / saisons par ses Quatre Directions. Car une dynamique se dessine « qui permet de saisir une incroyable cohérence de fonds : celle de l’unicité d’une expérience mystique commune ». Cet attachement des Indiens à leur environnement empreint de spiritualité est d’autant plus profondément éprouvé qu’il est mis à mal par les enjeux écologiques et économiques du monde actuel. La puissance de la Nature – qu’elle soit humaine, physique, linguistique ou historique – force un respect que la frilosité éthique de certains de ces enjeux dénigre. Dans un troisième chapitre, Françoise Perriot aborde la naissance du monde vue par les Indiens. Rappelant la valeur symbolique des mythes qui nous délivrent une vérité profonde sur le cadre de vie des peuples, l’auteur resitue ces récits de création dans le contexte qui les a vus naître, à savoir les relations que les humains entretiennent avec leur environnement. Dans le cas des Indiens, ces histoires « n’étaient pas destinées à devenir des dogmes faisant autorité sur l’origine du monde (…) elles étaient plutôt des instruments, des moyens, pour explorer et réfléchir sur les conditions spirituelles et physiques de l’existence – les origines de l’humanité, la place des êtres humains dans le cosmos, les sources de subsistance, les raisons de la mort, jusqu’aux institutions sociales de la tribu ». Perpétuer oralement l’histoire ancestrale de sa tribu revient pour l’Indien à perpétuer l’équilibre de son existence et du monde dont il constitue une partie parente. Ainsi chez les peuples agriculteurs, la protection de la culture dans laquelle ils ont grandi, la protection de son régime alimentaire. Préserver la culture tuscarora par exemple et « démontrer sa souveraineté par le biais d’une banque de semences – réservoir pour la diversité génétique, véritable police d’assurance pour la planète –, est un geste fort pour se projeter dans l’avenir contre une course contre la montre » ».

Aux 15e et 16e siècles, les Indiens subirent de plein fouet l’arrivée des Conquistadores espagnols, ce qu’illustre le chapitre 4 intitulé La lumière et l’obscurité. En 1803 la France vendit la Louisiane à Thomas Jefferson, puis à la fin de la Guerre américano-mexicaine (1846-1848) le Mexique céda aux États-Unis les États actuels de l’Arizona, du Colorado, de la Californie, du Nevada, du Nouveau-Mexique et de l’Utah. Les pionniers/colons, militaires, chercheurs d’or cherchèrent à transformer les paysages, à exploiter les Indiens, souvent pour soumettre la nature qu’ils qualifiaient de sauvage et source d’obstacles à surmonter. Aux alentours de 1780, la frontière des États-Unis s’étendit jusqu’au Mississipi, permettant aux Américains de faire main basse sur le trafic fluvial depuis le fleuve Hudson et les Grands Lacs jusqu’au golfe du Mexique. À l’Ouest, après la déclaration d’Indépendance des Etats-Unis en 1776, l’expédition appelée « Corps of Discovery » va changer la destinée de la nation américaine, indienne et blanche. Le rêve du Nouveau Monde commence… : nouvelle terre promise aux yeux des Occidentaux ; « monde meilleur » faussement promis aux Indiens. À la fin de la guerre de Sécession, le chemin de fer allait terminer de morceler la terre des Indiens et signer l’extermination des bisons. Devenus nomades, les Indiens furent peu à peu coupés de la Nature et déclarés outrageusement indésirables. Le Cercle se brisa… « L’oncle d’Ohiyesa (Charles Alexander Eastman, membre de la tribu des Sioux santees) lui conseilla de suivre l’exemple du loup qui prend le temps de se retourner une dernière fois sur ses poursuivants, pour bien les observer : “De même en est-il pour toi, tu dois porter un second regard à tout ce que tu vois” »…

Ce livre, Les Indiens et la nature, est remarquable par sa foisonnante documentation, poignant par les témoignages rapportés sur l’histoire de la Dernière Frontière que rendent si perceptibles les inédits et saisissants documents iconographiques. Des photographies au travers desquelles les Indiens et les paysages se subliment réciproquement, unis par des liens de parenté, des liens de sang.

« La Nature et les Indiens, écrit encore l’auteur, ont partagé un destin commun. Menacés pas la voracité d’un peuple d’étrangers avides de s’installer à leur détriment, ils furent combattus, exploités, menacés d’extermination, pour être finalement “protégés” par ceux-là mêmes qui les envahirent. Des parcs naturels pour la nature, des réserves pour les Indiens. Pour les deux, un même surprenant pouvoir de résilience ».

 

Murielle Compère-Demarcy

 


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A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)


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Murielle Compère-Demarcy - publiant aussi sous le nom de MCDem. - est une poétesse, nouvelliste et auteure de chroniques littéraires et d'articles critiques.

Poésie

Atout-cœur, éditions Flammes vives, 2009

Eau-vive des falaises éditions Encres vives, collection Encres Blanches, 2014

Je marche..., poème marché/compté à lire à voix haute, dédié à Jacques Darras, éditions Encres vives, collection encres Blanches, 2014

Coupure d'électricité, éditions du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éditions du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littérature, Chiendants, n°78, 2015

Trash fragilité, illustrations de Didier Mélique, éditions Le Citron gare, 2015

Un cri dans le ciel, éditions La Porte, 2015

Je tu mon alterégoïste, couverture de Didier Mélique, préface d'Alain Marc, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éditions du Petit Véhicule, 2016

Le Poème en marche, suivi de Le Poème en résistance, éditions du Port d'Attache, 2016

Dans la course, hors circuit, éd. du Tarmac, 2017

Poème-Passeport pour l'Exil, co-écrit avec le photographe-poète Khaled Youssef, éd. Corps Puce, coll. Parole en liberté, 2017

Réédition Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, 2018

... dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent..., éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches, n°718, 2018

L'Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes, 2018

Alchimiste du soleil pulvérisé, Z4 Éditions, 2019

Fenêtre ouverte sur la poésie de Luc Vidal, éditions du Petit Véhicule, coll. L'Or du Temps, 2019

Dans les landes de Hurle-Lyre, Z4 Éditions, 2019

L'écorce rouge suivi de Prière pour Notre-Dame de Paris & Hurlement, préface de Jacques Darras, Z4 Editions, coll. Les 4 saisons, 2020

Voyage Grand-Tournesol, avec Khaled Youssef et la participation de Basia Miller, Z4 Éditions, Préface de Chiara de Luca, 2020 [262 p.]

Werner Lambersy, Editions les Vanneaux, 2020

Confinés dans le noir, Éditions du Port d'Attache, illustr. de couverture Jacques Cauda ; 2021

Le soleil n'est pas terminé, Editions Douro, avec photographies de Laurent Boisselier. Préface de Jean-Louis Rambour. Notes sur la poésie de MCDem. de Jean-Yves Guigot. Illustr. de couverture Laurent Boisselier, 2021