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Salut à André Malraux

Ecrit par Avi Barack le 30.06.12 dans La Une CED, Les Chroniques

Salut à André Malraux

La lecture de Malraux n’est guère à la mode. Ce n’est pas à l’honneur des temps présents.

A priori on n’avait rien en commun, ni la génération, ni les choix politiques ultimes, ni le flou théorique qui semble surnager d’une vie, et d’une œuvre, uniques en leur genre. C’est-à-dire que, la reconnaissance de son lieu, il va s’agir de l’entendre en termes de salut symbolique, n’y participant pas idéologiquement. C’est de ne pas en être qu’on ne le jugera pas, mais qu’on fera signe ici, signe écrit, qu’on l’a reconnu tenir son discours dans ce lieu particulier et précieux de la jonction entre nature humaine et culture. Ce lieu qu’on nomme progrès, malgré les régressions particulières qu’il dissimule souvent, ou civilisation. Signe de reconnaissance donc à André Malraux.

Ecrivain français. 1901-1976. Bon. Mais qui Malraux ? Celui dont il se dit, avec insistance, qu’il était « engagé » ? L’engagement ça fait équivoque. C’est suspect, et à juste titre. On soupçonne « l’engagé » de ne s’engager qu’à trouver accueil à son symptôme. S’en-gager, ou se donner en gage de sa propre bonne volonté, comme signifiant destiné à se dédommager de l’angoisse de vivre, et de mourir ; et de sa culpabilité. S’engager dans la cage aux fauves ou s’enCager. Du moment que c’est avec du monde, ça fait sens, dans un quadrille universel, ou une escadrille « internationale ». Bonne conscience pas trop chère, les « affreux » en font autant, contre monnaie sonnante et trébuchante.

Au moins eux savent pourquoi. On peut légitimement soupçonner l’engagement de ne pas être civilisateur mais signe de régression.

 

Aussi, c’est du témoin qu’on prend acte dans un salut à Malraux. Mais du témoin de quoi ? De son écriture. A entendre qu’il n’est d’autre sens à donner à « praxis » dans l’histoire d’un écrivain que son écrit. Voilà qui, à coup sûr, l’engage, l’encage, autrement qu’une supposée action dans les rues de Shanghaï en 1927 ou un héroïsme de bon aloi à Teruel en 1937, même s’il n’est pas à mettre en doute. L’écrit, son écrit, le met en gage, au clou, d’avoir énoncé, non pas LE monde mais SON monde, soit ce qu’il arrachait à la réalité objective pour l’intégrer à l’ogre narcissique de tout un chacun. Le seul engagement possible finalement, être placé par sa parole quelque part dans le jeu de la définition universelle, revendiquer son lieu, son maillon de la chaîne du « ça-parle » qui fait distribution symbolique d’une légitimité à chacun.

Il y en a qui demandent encore, candides, si l’acte vécu de Malraux dans l’histoire du siècle 20 faisait ou non nourriture à l’œuvre. « Ne s’engageait-il pas pour avoir à écrire ensuite ? ». Il s’en trouve même, plus candides encore, pour répondre non. Il crève le sens pourtant qu’à l’homme, à celui de discours de surcroît, il n’est d’autre enjeu plus essentiel que son verbe et sa place. Et c’est encore y croire à l’œuvre littéraire comme message, au discours comme véhicule d’un sens, au rapport royal signifiant/signifié, que de s’empatouiller dans le mythe, tenace c’est vrai, de l’écrivain, Malraux, témoin de son temps.

 

C’est au témoin de sa parole, rien d’autre, que j’adresse le salut ici d’un héritier de ceux qui, jeunes gens en 68, le prenaient alors pour un « traître », mais qui pour la plupart ont appris depuis qu’il n’est de trahison qu’à sa propre parole. Je salue donc  l’acteur de toutes les batailles impossibles, perdues d’avance, pour faire du sujet autre chose que ce néant qu’il porte en lui.

 

En attendant le lire. Le re-lire encore. Eclairer notre époque.

Au moins :

 

- La Voie royale (1930)

- La Condition humaine (1933)

- L’Espoir (1938)

 

Avi Barack


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A propos du rédacteur

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Rédacteur

Professeur de philosophie à Rome (Italie)

Travaille à un essai sur les grandes possessions démoniaques (Loudun, Morzine)

Psychanalyste en formation didactique