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Non mai dis donc… 68, par Joëlle Petillot

Ecrit par Joelle Petillot 13.06.18 dans La Une CED, Ecriture

Non mai dis donc… 68, par Joëlle Petillot

J’eusse aimé raconter les réunions passionnées, le bazar jubilant, une belle histoire d’amour libre nouée sur les pavés lancés par ma révolte. Dzim et boum.

Joker.

Née en 1956, je m’employais à clore en ce chaud printemps une sixième paisible dite « classique » parce que le latin y figurait en place d’honneur, enseigné par une dame minuscule que ses colères tsunamiques rendaient immense. Elle nous formait, nous façonnait, traduisant la beauté, remontant le français à la source, faisant de l’étymologie une épopée, discutant parfois une heure entière avec nous qui devions lui dire quels livres on aimait, et pourquoi. Quand le mot « dialogue » s’imposa lors de cette période où tout valsait en l’air, il fut accueilli par elle d’un haussement d’épaule suivi d’un cassant : « Je le pratique déjà ».

À mon aimable honte, l’agitation ambiante m’offrit des cadeaux sans prix, bien éloignés d’une prise de conscience politique ; plus encore d’un sentiment d’urgence contre le vieil ordre des choses. Mes douze ans-qui-en-paraissaient-quinze (détail crucial en ce mai-là…) y trouvèrent le goût exquis de l’imprévu, la cassure dans le temps, un été précoce à la petite cuiller.

Il se passait des trucs, mais quoi ? Soyons honnête, je m’en foutais grave comme cela ne se disait pas encore.

Me revient avec acuité ce jour béni où arrivée au collège j’y trouvais porte close avec un panneau indiquant que les cours ne reprendraient pas jusqu’à nouvel ordre. La légèreté avec laquelle j’empruntai le chemin en sens inverse fit que je flottais avec discrétion bien au-dessus du trottoir.

Arriva ma communion solennelle, où personne n’ayant pu venir faute d’essence la journée se passa dans un dépouillement qui m’emplit d’une joie mystique. Tout était parfait, puisque je souhaitais avec ardeur devenir carmélite. Je tombai peu après raide-dingue d’un gommeux m’ayant cru plus âgée, dont le premier baiser (un vieux de seize ans !) fit voler en éclat mes envies couventines. Mes parents en furent si soulagés qu’ils invitèrent le prétendu à la maison.

Pour un peu, ils l’adoptaient.

Oui, ces jours furent délectables, j’y jouissais d’un paradoxe goûtu : l’impression de sécher les cours avec la bénédiction parentale. Délices oxymoriques dont me revient l’odeur fleurie du jardin. J’en éternuais de délice.

Il y eut ces courses inquiètes de ma mère, qui moins de vingt-cinq ans auparavant, autant dire la veille, crevait littéralement de faim avec ses deux enfants en bas-âge, tandis que son mari se voyait offrir un séjour tous frais payés au stalag… Elle avait comme beaucoup provisionné ses placards avec quelques tonnes d’huile, de pâtes, de sucre. La lucidité revenue je l’entends encore rigoler devant ses paquets de farine, en disant qu’on avait largement de quoi se rouler dedans.

Ce fut le mois de mon premier gâteau.

Il fallait bien venir à bout de la farine.

Ça s’appelait une « Reine de Saba ». Ma mère pour mes débuts m’avait laissé l’entier usage de la cuisine, passation de pouvoir dont je n’étais pas peu fière. Sensualité, lissé brillant du mélange, du ballet de la spatule pour ne pas faire « tomber les blancs », du parfum à la cuisson… l’odeur de chocolat montait en chantant aux fenêtres, à l’étage, emplissait le jardin, l’atelier du père, les chambres, le salon. C’était le plus prégnant, le plus subtil parfum qui soit : celui de l’imprévu, de la joie gagnée sur la routine, un rire nouveau derrière la vie ordinaire, c’était bon comme ce baiser venu peu avant, la même goulée d’air, le même frisson d’une douceur au-delà du mesurable. Sur la langue, une note de temps volé.

Ce mai différent des autres m’apprit la bascule des jours, le hors-piste de l’enfance, le début d’un frémissement qui me faisait grandir sans que je le sache. Non, ces jours de colère ne furent pas la mienne. Elle est venue plus tard.

L’imperfection du monde finit toujours par nous rattraper.

 

Joëlle Petillot

 


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A propos du rédacteur

Joelle Petillot

 

Née le 1er Octobre 1956.

Dernière de quatre, famille d’artistes.

Deux romans publiés aux éditions Chemins de tr@verses :

La belle ogresse

La Reine Monstre

Un recueil de nouvelles : le hasard des rencontres.

Blogs :

La nuit en couleurs sur Overblog.

Wizzz Télérama, sous le nom de Boudune.