Minuscule & immense poésie de René Cloitre (par Gilles Cervera)

Il y a partout par ici et par là, entre les talus de chênes qui verticalisent le plat du ciel ou entre les lanières de champs des plaines, moissons à cette saison, entre les tours des villes, verticales elles aussi ou les rues toutes pareilles, semble-t-il au premier regard, des lotissements urbains et périurbains, des poètes.
Il y a des milliers de milliards de poètes. Par ici et par là.
Minuscules et nombreux sous les mansardes surchauffées, moissons à brûle-pourpoint, ou sous l’ombreuse claie des nuages en campagne (i.e la ruralité comme certains technos disent), ils sont nombreux et tellement, tellement discrets.
Sortons-les de leurs limbes, désencastrons-les de leurs astres !
Parmi toutes ces voix de peu, ces voix d’à peine, ces voix à n’encocher le silence que d’un simple mot écrit au milieu d’une paume blanche de cahier à dessin, parmi tous ces poètes innombrables, je ne veux en relever qu’un seul.
Un seul pour des millions de milliards !
C’aurait pu être une voix de femme, une voix d’enfant, c’est celle de René Cloître que je veux aujourd’hui exposer au soleil cru de l’été (moissons en cours, blé à battre, pain prochain !)
Car le soleil est frère de cet homme dont il nous faut un instant parler, l’écouter, le croire sur parole.
Le soleil des crachins, le soleil des brumes ou celui, blanc, de Tipasa sont frangins de ce Breton sur dix mille générations !
Parmi tant de gens bien qui couvrent des livres et des cahiers, parmi des poétesses nombreuses entre les rues serrées des villes ou les écarts de loin en loin des champs, parmi, pourquoi donc est-ce-lui que je retiens ?
Parce que c’est lui. Point c’est tout.
Parce que c’est moi (cf Michel et Etienne !)
Et parce que
Un : il fut mon professeur en licence de lettres modernes à l’Université de Haute-Bretagne, à Rennes. Il m’initia à Mouloud Feraoun, poète romancier instituteur trucidé en Algérie par des sbires sans âme. Il m’initia via Feraoun à Emmanuel Roblès ou me confirma dans le choix que j’avais déjà fait de Camus contre Sartre. Il avait fait la guerre d’Algérie, je ne le savais pas même si tout portait à le comprendre. Cette génération des silences et des rancœurs, des instrumentalisations aussi. Lui, non.
Lui, la paix et le tourment.
Lui, les bruits de bottes, les clous de croix et les anges d’en haut, lumière crue on vous dit !
Deux : je le croise de loin en loin, moins physiquement désormais car l’âge le retient dans le goût des jardins, des pergolas de roses et autres patates à buter. Sans pluie que va devenir le jardin ? Lui l’a sublimé, en Bretagne, au nord de Rennes, lieu-dit Le Pré au Sang, son jardin était marrakchi ou ouarzazi, ici. Oui.
Deux bis : il m’a livré ses livres et ils sont si discrets.
Trois : il écrit au plus fin, dans l’ouvert et le serré. Des poèmes de pistil et d’étamines, des fleurs à naître que je veux ressortir des silences de la bibliothèque.
Et de son jardin.
Quatre : ses ouvrages sont introuvables. Allez promouvoir un tel corpus ! In-trou-va-ble ! Sauf dans quelques rayons solaires de bibliophiles poètes et rares.
Cinq : il est breton du pays pagan si cela dit quelque chose à quelqu’un. Porspoder est son cimetière où sont ses proches, sa parentèle. Il écrit loin de là et si près.
L’a-t-il quitté ?
Il écrit, René Cloitre, et l’écriture qui l’a sauvé est la preuve que l’écriture sauve celui qui écrit et pourquoi pas celui qui le lit ?
René Cloitre n’est pas que l’agrégé de lettres dont il est question au-dessus ! Il est contre les agrégations, contre les assommoirs structuralistes (moi pas), contre les hiérarchies zéro, moi oui ! Il écrit comme on parle tout bas, au ras des mots. Il était un professeur dont peu se réclament, rasant les murs dans la crainte obsessive de l’imposture, filant doux face aux grands maîtres à ergots, n’ergotant pas, jamais, pensant de travers, précisément ça que nous aimions ! Il s’est tiré de l’université pour revenir en collège, oui ! Pour le fun, dans la pire des zones du pire ! Au plus près des ados à casquette, à l’envers, déjà dit ! Il a aimé ce travail de fourmi et les ateliers d’écriture furent sa danse, son rap, ses acmés.
Il se sauvait déjà au plus loin de la fac pour rejoindre les champs, les auteurs et le vin.
Il a beaucoup bu. Il s’appelle René, il est re-né.
Des mots.
Grâce à eux.
Des livres. Un jour il explique qu’il a écrit à s’en saouler, mis beaucoup de temps à désaouler. Il a rusé avec lui-même et puis, épuisé, essoré, a caché sa bouteille au fond du jardin, sous le tas de bois. Il s’est mis au boulot, fourche et bêche, binette entre les rangs. Il a carrément oublié la cachette, perdu le goût du goulot, fini. Terminé.
L’écriture fut son assomption.
Il aura vécu cela. Il vit désormais dans les strophes de l’âge, sauvé faute de se sauver tout le temps. Il aime comme on aide sa chère épouse. Il a vieilli, le poète est hors d’âge. Il sera resté fidèle au quartier autour de l’université quand si peu voire pas y sont restés parmi les profs de la fac créée dans les années 70. Le quartier de tours et de barres étaient entre boue qui colle et engins de travaux publics en noria, à ce moment-là, peuplé de tous les jeunes profs pleins de fièvres, des étudiants neuf mois de l’année et des ouvriers de chez Citroën en même temps que d’autres gens venus des campagne et aimantés par la métropole en train de se construire au bord de la ville, en pleine campagne. Trois fermes formaient le territoire de ce nouveau quartier, Villejean, Montbarrot, Mallifeu, devenus un ressort de narcotrafic résiduel, d’assos humanistes en nombre, de militance et de balles perdues, de gens qui partent, d’autres qui tiennent. Peu d’intellectuels aujourd’hui à part, on l’a compris, le poète René Cloitre.
René, son prénom.
Cloitre son nom.
Entend-on ce nom français des bouts les plus bretonnants de la péninsule ? Entend-on cette clôture céleste autant que terrestre dans ce nom de paix et de prière en feux ?
René Cloitre tient son nom d’un père boulanger. Il le disait qu’enfant de boulanger, nous formions une fratrie unie comme eau, farine, sel et levain dans le pain.
Le poème a levé.
Au moins dix-huit petits livres de poésie, pour un poète inconnu, un qui n’a pas voix au chapitre quand la poésie est la religion principielle de tant et de tant. Elle revient à ce qu’il paraît car la tendance est à lire plus court, à rencontrer le bref, à apprécier l’à vif.
Ses titres :
Les Braises et les Brumes. 1987. Epuisé
Poètes bretons : poètes de plein vent, poètes de plein chant : Xavier Gralll 1987 épuisé
Eden Blues. 1990 épuisé
La Galère. 1988 épuisé
Auberives. 1991
Jardins lutins. Jardins câlins. 1990
La falaise bleu-nuit de ton dernier rivage. 1991
Pirouettes et diableries. 1998/2000
Si on allait en ville. 2003
Fleurs du silence. 2005 Rééd 2010
Escales. 2006
Deux sous d’amour. 2007
Sirène m’était contée. 2007
Haïkus du bout du monde. 2008
Aurore d’espérance. 2008
En Bretagne ici et là, 40 lieux, 40 auteurs. 2008
Ricochets. 2009
Tristan et Yseult. 2012
La vague et la haie. 2013
Arabesques. 2016
Entrons dedans !
René Cloitre, prof agrégé au collège, leur dédie Arabesques, à ses cinquièmes, après la classe de neige ! Poète et prof, in partibus poétibium, en classe de neige, voilà l’affaire, pédagogique on vous dit :
Sous la neige
la barrière est de bois et de fil
barbelé
Le poète est toujours inquiet. L’inquiétude est à la fois solitude et sollicitude. L’une et l’autre élèvent, n’est-ce pas.
mesdemoiselles se font bien du souci
eh oui eh oui
mon poème est fini
vive
la surprise-partie
On vit dans Arabesques au jour le jour la classe de neige. Des visites de musée à celles du Beaufort, ah le bon goût des crèmes, on va jusqu’à la fête de fin de séjour. Le poète est un prof attentif, une sensibilité à fleur. Les mésanges et le vent sec, tout l’inspire, aussi Sarah, Marine, Vanessa ou le Grand Corbier !
Choisi au hasard parmi ses livres : La falaise bleu-nuit de ton dernier rivage.
Le poème La mer en cage dit la puissance de l’une, la mer, et l’impossible désir d’enfance à toujours tenir le sable dans la main, retenir la vague, emprisonner le ressac :
A toi l’enfant
Que je contemple
A toi l’enfant
Que je fus
A toi l’enfant
Qui survis en moi
Le poète est ce chemin qui file sans bouger, cette fixation d’enfance comme une joie qui surgit et une possibilité de convocation permanente.
Une cage
Pour la vague
Dit l’enfant
Dissident.
Nous respectons le paysage de la page de René Cloitre. Une sorte de géographie imposée où les blocs de mots ne peuvent pas être ailleurs que là, merci de respecter ! Les mots ne peuvent séjourner dans un autre emplacement que celui qu’ils ont imposé, que le poète leur a consenti. C’est comme on respire. Choisit-on son souffle, le bruit qu’il fait, les ronds d’air et les bulles, ou la morve même si le rhume insiste ? Cloitre donne à voir, sur sa page, l’exercice de style de la respiration propre à chacun. Son feuillet est cette inscription obligatoire, aérée, elle est ce non-choix de sa respiration. Chaque bouche s’ouvre, la lèvre supérieure se sépare de la lèvre inférieure et la poésie de René Cloitre transforme la page en visage. On pense à Apollinaire, à ses calligrammes sauf que c’est ici d’un autre ordre, c’est de l’ordre de l’air, pas de l’aléatoire ni du descriptif, pas non plus du figuratif, non, de l’ordre d’un secret. Une sorte d’appel d’air (au sens de l’oxygène !).
La vague va
Facile
Agile
Vague mage
Et l’enfant va
Gracile
Habile
Enfant page
Enfantillage
Que cette cage
Pour la vague
Qui zigzague
Quelle blague
Eh l’enfant tu divagues
La poésie de Cloitre est très concrète. Cette matière n’est pas figurée seulement par le cadastre des mots mais aussi au sein du sens Il n’y a pas à tergiverser, l’abstraction, les idées ne sont pas ici une matière. C’est du corps qu’il s’agit, des chairs, aussi, comme le maçon de son matériaux physique ou le boulanger de sa farine etc.
Car tenace la vague submerge ton barrage
D’algues et de graviers de sables et de rires
Sous le regard perçant de la sterne des mers
Sous l’œil de tous les gens que les ans désenchantent
Il s’agit d’une poésie existentielle. Expérientielle.
René Cloitre ou l’expérience poétique. Discrète. Secrète. Comme un code entre peu qui circulerait. Un vague morse que la page (ou la pluie !), poc pocpoc pocpocpoc poc, expose.
Pas un de mes efforts
Aucun de nos sanglots
N’arrêtera le flot
Tranquille de la Mort
La parenthèse conclusive date et lieute : (Porspoder, grève des Dames, Côte des Légendes, 21 juillet 1986)
On cite volontiers la parenthèse de clôture de ce poème car elle nous dit de l’auteur.
Son lieu d’être, de naissance. Ses paysages, les grèves du nord Finistère. La date, bon, le temps du poème est sans temps ! Et qu’il a ajouté à sa côte son propre légendaire, un mythe ralliant les autres, les cornes de vaches, les caillasses à tête dure, les maisons de roches et les tas de goémons qui se transforment en chaux dans les fours creusés sur la falaise ou qui, en tas, puent avant qu’on les enroule dans la glèbe pour donner des patates ou des avoines à bourrins. Ça finit en bouses ou en crottins, selon l’animal qui aura brouté la falaise et regardé les îles, loin, proches. Là.
René Cloitre est de ce pays rude.
Il est un poète doux. Un animal autant qu’on peut dire animal le plus poétique des humains versus le plus sauvage.
À lire si on le peut !
À l’instar de milliards de millions d’écrivains qui restent dans leurs maisons et lancent depuis leurs fenêtres dans la mer des bouteilles emplies de mots. Les chevaux et les vaches, on croit qu’ils broutent, rêvent.
René Cloitre, poète proche de Corbière, le voisin Tristan, Saint-Pol Roux, autre voisin brûlé vif ou, Xavier Grall, l’admirable écorché.
Avec cette conscience aigüe, en écrivant, d’exister pleinement et, juste après, de parler tout seul, et, Tranquille de la Mort.
La mort, majuscule s’il vous plait !
Gilles Cervera
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