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Michéa L’inactuel. Une critique de la civilisation libérale, Emmanuel Roux, Mathias Roux, par Christophe Gueppe

Ecrit par Christophe Gueppe le 22.01.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Michéa L’inactuel. Une critique de la civilisation libérale, Emmanuel Roux, Mathias Roux, Ed. Le Bord de l’eau, novembre 2017, 196 pages, 16 €

Michéa L’inactuel. Une critique de la civilisation libérale, Emmanuel Roux, Mathias Roux, par Christophe Gueppe

 

 

Le livre d’Emmanuel et Mathias Roux, consacré à l’œuvre de Jean-Claude Michéa, pourrait s’intituler « qui est Michéa ? ». Il s’agit en effet de restituer la véritable teneur de son travail, surtout face aux critiques qui en sont faites et qui le défigurent, comme en témoigne le dernier chapitre qui est consacré à la réception de son œuvre. Car il existe deux versants indissociables à l’entreprise de Michéa : l’un, proprement philosophique, qui consiste à établir les fondements de la société libérale, sous son double aspect politique et économique. Les deux premiers chapitres du livre des frères Roux y sont consacrés. L’autre est plus d’ordre polémique, et il fait l’objet des deux chapitres suivants chez ses commentateurs. Il consiste à retrouver dans le temps présent, et dans l’actualité politique la plus récente, la confirmation de cette implantation libérale dans notre culture. En conclusion de l’ouvrage, nous trouvons en effet ces phrases, à propos de l’élection présidentielle de mai 2017 en France :

« Le résultat se présente sous la forme d’un paradoxe : la gauche est moribonde mais son fond idéologique perdure à travers le parti du président Emmanuel Macron, qui semble porter la nouvelle synthèse du droit (la protection individuelle) et du marché (la réalisation de soi dans la prise de risque et l’entreprenariat). (…) Tout change (les têtes, les modes de mobilisation, les clivages) pour que rien ne change ».

La politique du président Macron est en réalité la continuité parfaite de cette gauche de gouvernement, qui a vu la quasi-disparition du parti socialiste et du gouvernement Hollande. Rien ne change dans le fond, même si dans la forme nous assistons à l’apparition de nouvelles têtes, issues de la société civile (mais laquelle ? celle des ouvriers, ou des employés ?) et non plus de « l’ancien » monde politique, avec également la disparition du parti proprement dit, ainsi que du clivage droite-gauche traditionnel. Mais nous pouvons nous demander si nous n’avons pas affaire ici à une parfaite mystification. Car, sur le fond, nous retrouvons cette gauche qui défend les valeurs de l’individu (au détriment du collectif ?), ainsi que la liberté d’entreprendre. Autrement dit, nous retrouvons une « gauche » qui a complètement épousé les valeurs de la droite libérale.

La gauche n’existe plus que dans des actes de défense, contre le racisme, l’homophobie, le sexisme, dont la caution intellectuelle se retrouverait chez des auteurs comme Foucault et Bourdieu. La critique, beaucoup plus radicale, et qui fait l’existence même d’une pensée de « gauche », du système économique capitaliste, ne se retrouve nulle part dans cette gauche de gouvernement. La critique n’existe plus, si ce n’est dans les marges, et c’est à elle que Michéa nous demande de revenir.

Faudrait-il voir dans ce retour en arrière un nouveau discours réactionnaire, facilement récupérable par la droite de la droite ? C’est ce que veut laisser penser tout un pan du monde intellectuel aujourd’hui, monde intellectuel qui d’après Michéa se caractérise d’abord par une rupture avec le peuple, et à ce qui en lui relève d’un authentique être de gauche. Ce dernier, c’est ce que Michéa trouve dans le concept orwellien de « common decency », la décence commune. A savoir ce mode de vie des gens ordinaires, qui consiste à promouvoir une sociabilité du quotidien, et à lutter contre des forces déshumanisantes. Celles-ci proviennent, justement, du projet libéral, que nous restituent les deux premiers chapitres. Il repose, entièrement, sur l’idée d’une libération des individus et de leurs intérêts, notamment vis-à-vis de modes de pensées qui leurs seraient imposés, et qui auraient conduit aux guerres de religion au 16è siècle. Cette libération va donner lieu au droit, qui a pour but de garantir la liberté de chacun. Mais ce qui assure ces libertés, dans les faits, ce sont les lois du marché, où tout se ferait « naturellement », par l’équilibre de l’offre et de la demande (la « main invisible » d’Adam Smith), sans intervention extérieure. Nous avons ici une double pensée, avec d’un côté la politique qui a pour but idéologique de promouvoir les intérêts égoïstes, et de l’autre la réalité économique qui en permet l’application dans les faits matériels. Là où le droit nous défend, et donc nous sépare des autres (dont nous devenons dépendants), l’économie nous en rapproche, dans les échanges qu’elle demande de faire intervenir. Il n’existe donc pas, pour Michéa, deux libéralismes distincts, l’un politique et l’autre économique, mais un seul. Cette promotion de l’individu, dans la pensée libérale, conduit à mettre au second plan tout ce qui relève des relations sociales, pour au contraire placer au premier ce qui fait rentrer en compétition chacun avec chacun. Tout, dans la société, devient un signe d’échange, et demande une mobilité permanente, des biens, des hommes comme des idées. Or, le respect de la liberté de chacun va de pair avec les dénonciations juridiques de possibles discriminations.

Et c’est ici que l’analyse des fondements de la pensée libérale rejoint l’actualité la plus brûlante, et notamment cette figure du président Macron, fidèle à une gauche compatible avec les principes du libéralisme. Il s’agit d’une gauche du mouvement, ou du progrès, qui au 18è siècle va s’opposer aux tenants de « l’ordre » et de la « réaction ». Il s’agit de promouvoir l’avenir, le nouveau, contre le passé et les traditions de l’Ancien régime. La « gauche », de ce fait, ne se distingue en rien du projet libéral porté par les partis de droite. Elle se détourne petit à petit des questions sociales, et de l’électorat qui va avec, et participe à des actions comme la dérèglementation financière, l’achèvement du marché unique, la perte de la souveraineté monétaire, la délégation de pouvoir à une autorité supranationale non démocratique, ou encore le dé-tricotage du code du travail. Ne se situant plus à gauche, elle se cherche de nouveaux adversaires sur la droite, qu’elle trouve dans des questions culturelles et sociétales, comme « l’anti-racisme » et « la lutte contre les discriminations ». Fort de la caution apportée par ces combats, la « gauche » a beau jeu de dénoncer chez notre auteur une prise de position, jugée réactionnaire et « passéiste ». Michéa, c’est celui qui s’oppose au progrès, et qui veut revenir à des formes traditionnelles de socialité (la décence commune de Orwell). Il s’agit de détruire toutes les oppositions ou alternatives possibles par rapport à l’accélération du capitalisme, comme la logique du don qui, comme l’a montré en son temps Polanyi, est au fondement d’une véritable vie communautaire et intersubjective.

 

Christophe Gueppe

 

Emmanuel Roux, agrégé et docteur de philosophie, est l’auteur de Machiavel, la vie libre (Raisons d’agir, 2013) et George Orwell, la politique de l’écrivain (Michalon, 2015).

Mathias Roux, ancien élève de l’école normale supérieure de Lyon, agrégé de philosophie et auteur entre autres de Socrate en crampons, une introduction sportive à la philosophie (Flammarion, 2010) et S’estimer soi-même avec Descartes (Eyrolles, 2016).

 

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