Identification

Livres décortiqués

Feuilles de Ruth, Israël et son prochain, Salah Guemriche

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Samedi, 14 Septembre 2013. , dans Livres décortiqués, Les Livres, Essais, La Une Livres, Maghreb

Feuilles de Ruth, Israël et son prochain, Amazon (format Kindle, téléchargeable sur PC, 634 KB), juillet 2013, 252 pages, 6,06 € . Ecrivain(s): Salah Guemriche

Dans Feuilles de Ruth, son dernier essai, Salah Guemriche, écrivain algérien et « laïc impénitent », s’attaque à un sujet très lourd avec l’honnêteté et l’humilité, l’exigence et l’impudence d’un esprit libre passant outre à cette « irréductible exception juive au nom de laquelle on dénie à un intellectuel arabe le droit de porter la moindre critique sur Israël ». Il tente ainsi « l’impossible dialogue », auquel renvoie ce titre évoquant le plan de paix élaboré en 2003 pour le règlement du conflit Israélo-Palestinien, dans un ouvrage dont la seule ambition est d’améliorer la compréhension de ces rapports conflictuels entre juifs et non-juifs en s’approchant d’une vérité depuis longtemps faussée et d’une grande complexité.

Feuilles de Ruth est parti de la prise de conscience de l’auteur de l’évolution de cet « antisémitisme bon enfant » qui régnait autrefois en Algérie vers un « antisémitisme militant » lié à « l’antisionisme » à partir de la guerre des six jours de 1967, considérablement réactivé avec la terreur des années 1990. Il réalisa combien l’antisionisme sert désormais de couverture au judéophobe et il pensa qu’il était temps de « mettre à plat les fondements et les séquelles de cette pathologie millénaire qui travaille l’être arabe » (ou arabo-musulman), et de dénouer par la même occasion les rapports schizophréniques du Juif lui-même à l’antisémitisme et son « chantage à l’antisémitisme » tout aussi inacceptable.

Indignation, Philip Roth

Ecrit par Thibaut Losfeld , le Lundi, 09 Septembre 2013. , dans Livres décortiqués, Les Livres, La Une Livres, USA, Roman, Folio (Gallimard)

Indignation, traduit de l’anglais (USA) par Marie-Claire Pasquier, 240 pages, 7,20 € . Ecrivain(s): Philip Roth Edition: Folio (Gallimard)

 

Variations sur fond d’indigne nation


Le gentil Marcus Messner nous raconte son histoire. Il est mort, affirme-t-il assez rapidement (rien ne permet d’en douter au premier abord, à part peut-être la lecture attentive des titres des deux seules parties du livre). Condamné, dans un au-delà flou, à de perpétuelles remémorations. Il rejoue ainsi son passé comme on rejoue un rôle dans la pièce tragi-comique d’un théâtre de marionnettes, et tente désespérément de savoir qui a tiré les ficelles de sa vie jusqu’à l’issue funeste.

Marcus avait pourtant tout pour lui. Que s’est-il passé ? Comment le « grand garçon bien élevé » doué d’un « imperturbable esprit de logique » et vantant son « éternel sens du devoir » est devenu le « seul de sa promotion à avoir eu la malchance de se faire tuer pendant la guerre de Corée » ? Qu’est-ce qui a fait dévier la trajectoire de Marcus ? La malchance ? Les mauvais choix ?

Morat (1476) L'indépendance des cantons suisses, Pierre Streit

Ecrit par Vincent Robin , le Samedi, 07 Septembre 2013. , dans Livres décortiqués, Les Livres, La Une Livres, Histoire

Morat (1476), L’indépendance des cantons suisses, Editions Economica, 2013, 104 pages, 23 € . Ecrivain(s): Pierre Streit

 

Saint-Claude (Franche-Comté et territoire de Bourgogne), le 25 juin 1476 : « … les ennemis étaient déjà dans le camp, où ils massacraient tout ; presque toute l’infanterie est détruite, de même que les archers ; il ne pouvait en être autrement. J’en ai vu plusieurs qui se jetaient à terre, enlevaient leur casque et attendaient la mort les bras étendus. On peut compter qu’environ dix mille fantassins, fournisseurs de l’armée (et hommes du train) sont restés sur le carreau, ainsi que beaucoup de cavaliers… » (p.86).

Dressant le compte des pertes subies en Suisse par le duc de Bourgogne trois jours auparavant, ces quelques lignes sont celles que l’Italien Jean-Pierre Panigarola adressait à son maître, le duc de Milan. Détaché auprès de la cour de Dijon, cet ambassadeur avait alors suivi son hôte, Charles le Téméraire, sur le terrain de ce qui devint pour ce souverain éminent de l’ouest européen, sinon le plus grave, sans doute le plus conséquent échec militaire de sa carrière. Sûrement alors, un tel sévère et décisif revers stratégique (le second en une courte période) essuyé par le cousin honni de Louis XI (« l’invincible araigne »), annonçait au diplomate lombard le début de la fin et même la perdition prochaine de son accueillant protecteur.

Littératures francophones et théorie postcoloniale, Jean-Marc Moura

, le Vendredi, 06 Septembre 2013. , dans Livres décortiqués, Les Livres, Essais, La Une Livres

Littératures francophones et théorie postcoloniale, PUF, 2013 (2e édition), 222 pages, 16 € . Ecrivain(s): Jean-Marc Moura

 

 

Les analyses comparatistes, qui empruntent au champ pluridisciplinaire des études culturelles (Cultural Studies), ont souvent le mérite de proposer – si l’on me permet de détourner cette expression de Salman Rushdie – une « vision stéréoscopique » de la littérature qui se donne pour but de montrer, et ses surfaces polies, et ses aspérités.

Chose curieuse, les études culturelles ont fini par assimiler la théorie postcoloniale qui s’est développée plus rapidement dans le monde anglo-saxon qu’en France où elle n’a eu qu’un impact très limité. Elle prit d’abord son essor en Grande-Bretagne puis aux Etats-Unis pour s’incarner ensuite dans le premier ouvrage de synthèse de référence sur la question sous la plume de trois universitaires australiens : B. Ashcroft, G. Griffiths & H. Tiffin, The Empire Writes Back : Theory and Practice in Post-Colonial Literatures (London/New York : Routledge, 1989).

Les évaporés, Thomas B. Reverdy (2 articles)

Ecrit par Emmanuelle Caminade, Victoire NGuyen , le Vendredi, 23 Août 2013. , dans Livres décortiqués, Les Livres, La Une Livres, Roman, Flammarion, La rentrée littéraire

Les évaporés, 21 août 2013, 304 pages, 19 € . Ecrivain(s): Thomas B. Reverdy Edition: Flammarion

Le dernier roman de Thomas B. Reverdy, Les évaporés, se déroule au Japon où l’auteur l’écrivit en 2012, un an après le violent séisme – suivi d’un gigantesque tsunami – qui atteignit le site de Fukushima et engendra également une catastrophe nucléaire. Son titre étrange renvoie au terme utilisé par les Japonais pour désigner ceux qui disparaissent sans laisser de traces, le plus souvent pour échapper à leurs dettes, préférant la fuite au suicide. Et ces évaporés dont le nombre s’est multiplié depuis la « décennie perdue » des années 1990, révélant la profonde crise traversée par ce pays, semblent ainsi s’ajouter aux disparus, victimes de ces cataclysmes naturels qui depuis des siècles secouent régulièrement le Japon.

On connaît la grande sensibilité de l’auteur à la disparition, à la perte et à l’absence, et son intérêt pour le difficile travail de reconstruction suivant le bouleversement d’une vie. Son précédent roman sur l’après 11 septembre lui avait permis de se détacher de la veine autobiographique pour aborder les chocs ébranlant le monde actuel et donner à sa réflexion une autre échelle, tout en lui offrant l’occasion de dresser le magnifique portrait d’une Amérique en perte de repères et de s’interroger sur le rapport du réel à la fiction au travers d’un événement dont le monde entier avait vu les images en boucle, et dont la réalité dépassait l’imagination. Et ce nouveau livre s’inscrit à bien des égards dans la droite ligne de L’Envers du monde.