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Les déserts de Jean-Marie Gustave Le Clézio

Ecrit par Loredana Kahn le 03.07.14 dans La Une CED, Les Chroniques

Les déserts de Jean-Marie Gustave Le Clézio

 

 

Je n’ai jamais éprouvé de grande passion à la lecture de Le Clézio. Tout au plus une sorte d’admiration froide pour la simplicité et le ciselage de son écriture. Mais je ne suis pas sûre que les livres de Le Clézio soient faits pour susciter de la passion. Ils sont a-passionnels, par une espèce d’évacuation parfaite de l’intérêt narratif. Il n’y a pratiquement pas d’histoires dans les romans de Le Clézio. Juste un cadre, un air, une mélopée, presque un assoupissement. On va dans un livre de Le Clézio comme on va se coucher le soir : c’est confortable, souvent voluptueux. Et puis on dort.

Le plus étonnant est que, quand on rencontre le personnage – je ne le connais pas personnellement, je veux donc dire à travers l’image et le son d’un plateau de télévision – on a le sentiment de continuer en quelque sorte la lecture d’un de ses livres. C’est sans passion, presque anodin, hors vie, mais impeccable, séduisant, précis, modeste.

Modeste. Le grand mot est dit. Voilà un écrivain qui a toujours eu un physique d’acteur, mieux, de star. Sa ressemblance avec Robert Redford est frappante et, avec l’âge, il est même devenu bien plus beau que Redford ! Et pourtant, jamais au grand jamais, on n’a vu Le Clézio essayer de s’en servir pour promouvoir ses livres. Au contraire, on l’a toujours vu timide, effacé, emprunté, s’excusant presque de sa beauté. La chose semble impensable par les temps qui courent. Les maisons d’édition ne cessent de courir derrière l’image vendeuse de leurs auteurs : on les veut – tout le monde le sait – de préférence jeunes mais mieux encore beaux, sexy. Les séances photos des écrivains s’apparentent à celles des mannequins. Point de Le Clézio là, il efface l’image, il oublie toute forme de narcissisme, il s’oublie. Comme il oublie l’histoire dans ses livres pour se plonger dans la vie de ses personnages.

Car c’est là probablement la clé de l’univers romanesque de Le Clézio : il aime ses personnages et les lieux qui les entourent avec une telle intensité que l’histoire, la narration avec un début, un développement, une fin, passe au second plan, est véritablement négligée. Non pas par inadvertance mais au contraire dans quelque chose qui ressemble fortement à une stratégie littéraire, un projet fondamental d’œuvre. Ainsi ses romans se déclinent comme une immense galerie de portraits, parfois intimistes (figures familiales, celle de la mère dans Ritournelle de la faim) ou surtout figures du monde et sa diversité.

On sait l’amour de Le Clézio pour les vastes territoires de la planète. Il en a réellement parcourus beaucoup et bien sûr s’en est nourri pour déployer les étendues de ses romans, les paysages désertiques en premier lieu. Le désert n’est pas seulement un théâtre pour JMLG, c’est une métaphore qui traverse toute son œuvre. Il est hanté par l’image du désert comme image de la condition humaine.

« Ils marchaient sans bruit dans le sable, lentement, sans regarder où ils allaient » (Désert).

« Il n’y avait rien d’autre sur la terre, rien, ni personne. Ils étaient nés du désert, aucun autre chemin ne pouvait les conduire. Ils ne disaient rien. Ils ne voulaient rien » (Désert).

Et dans la solitude, les êtres prennent le pas sur les choses, chaque personnage est un relief majeur. L’univers de Le Clézio est constitué d’hommes, de femmes, dont l’unicité fait le prix incommensurable. L’homme compte comme nulle part, par sa rareté et c’est là la quête d’une œuvre.

Dans L’Africain, Le Clézio nous livre la clé de son obsession : l’identité du genre humain :

« Tout être humain est le résultat d’un père et une mère. On peut ne pas les reconnaître, ne pas les aimer, on peut douter d’eux. Mais ils sont là, avec leur visage, leurs attitudes, leurs manières et leurs manies, leurs illusions, leurs espoirs, la forme de leurs mains et de leurs doigts de pied, la couleur de leurs yeux et de leurs cheveux, leur façon de parler, leurs pensées, probablement l’âge de leur mort ».

Alors monocorde Le Clézio ? Styliste froid ? Récits linéaires et ennuyeux ? Peut-être. Sûrement même. Mais quand un écrivain donne à son œuvre la forme même de sa perception du monde, de son rapport à la condition humaine, alors cet écrivain est un écrivain. Et Jean-Marie Gustave Le Clézio en est un. Pour toujours.

 

Loredana Kahn

 


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A propos du rédacteur

Loredana Kahn

 

Rédactrice

Chargée de communication

 

Professeure agrégée de lettres modernes