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La rentrée littéraire

Enfance obscure, Pierre Péju

Ecrit par Didier Bazy , le Vendredi, 07 Octobre 2011. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Roman, Gallimard

Enfance obscure, 2011, 370 p. 20 € . Ecrivain(s): Pierre Péju Edition: Gallimard

Dans les sillons fertilisés par Deleuze, Pierre Péju a patiemment semé les graines des problématiques de l’Enfantin. Et cet Enfantin fonctionne comme un concept. Péju en déploie les plis dans une langue non-philosophique (au sens de Laruelle) et extrêmement accessible. Jardinier, il déplie observations et constats, questions et bourgeonnements de réponses.

Enfance obscure ? Camera obscura plutôt car ce livre est une boite de révélateurs. Même s’il ne le cite jamais, Michel Foucault rôde entre les lignes : Enfance obscure est une archéologie des savoirs et des pratiques sur les soubassements de l’Enfantin.

L’Enfantin n’est pas un souvenir mais un ensemble de « blocs perceptifs » pour parler comme Bergson. Un des splendides exemples vitaux des liens ténus qui lient indéfectiblement littérature, philosophie et vie.

Les points de vue y sont démultipliés plus que dépliés. Ethnopsychiatrie, économie, littérature dite enfantine, peinture et musique, traversent en lignes de forces cet essai inclassable, authentique œuvre (Leiris n’aurait pas pu la désavouer) où poésie et sciences dites humaines s’entremêlent pour en dégager les singularités éclairées.

Vers la mer, Anne-Sophie Stefanini

Ecrit par Sophie Adriansen , le Mercredi, 05 Octobre 2011. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Roman, Jean-Claude Lattès

Vers la mer, août 2011, 235 p. 17 € . Ecrivain(s): Anne-Sophie Stefanini Edition: Jean-Claude Lattès

A la veille de son premier voyage de femme, Laure, tout juste majeure, retrouve à Paris sa mère. C’est ensemble qu’elles feront le début du chemin, à Nice que leurs routes se sépareront. C’est ce qui est prévu, mais la vie enseigne que le meilleur moyen de faire surgir l’inattendu est de planifier les choses.

La route sera donc jalonnée d’incidents et de rencontres, parmi lesquelles – les plus importantes d’entre toutes – celle d’une mère avec sa fille, celle d’une fille avec sa mère, et celle d’une mémoire familiale.

« Catherine avait un passeport qu’elle n’avait pas acheté sur un marché de Constantine. Elle avait hérité d’une nationalité orgueilleuse qui pouvait aller partout et prétendait tout voir, tout connaître, tout dominer. Elle possédait de l’argent invisible, sur un compte sécurisé, disponible dans toutes les villes du monde, toutes celles où Slimène était allé en dissimulant les billets de plusieurs devises dans ses chaussettes. Laure, quoi qu’elle fasse, serait bientôt comme elle, une femme établie, qui voyagerait sans crainte, un billet dans sa poche. Mais si elle rencontrait Slimène sur ce banc, elle serait séduite et voudrait lui ressembler comme elle croyait pouvoir revivre l’excitation et l’éblouissement des exploratrices d’un autre siècle » (page 154).

La conversation, Jean D'Ormesson

Ecrit par Valérie Debieux , le Mardi, 04 Octobre 2011. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Récits, Héloïse D'Ormesson

La conversation. 120 p. 15€ . Ecrivain(s): Jean D'Ormesson Edition: Héloïse D'Ormesson


Au travers de cet ouvrage, Jean d’Ormesson nous convie à assister à un dialogue imaginaire entre Napoléon Bonaparte et Jean-Jacques Régis de Cambacérès, un soir du début d’hiver 1803-1804, aux Tuileries. Cette conversation prend place à un moment où Napoléon, seul maître de la France après le coup d’Etat du 18 Brumaire suivi de la proclamation de la Constitution du 22 Frimaire, n’a eu de cesse, depuis lors, de réorganiser le pays [création de la Banque de France, mise sur pied du corps préfectoral, création de Chambres de commerce] et de renforcer son pouvoir intérieur [signature du Concordat et Constitution du 16 Thermidor] et ce, parallèlement aux victoires militaires [Héliopolis, Marengo, Hohenlinden] et la signature de traités de paix avec l’extérieur [Lunéville, Florence, Paris et Amiens (paix rompue l’année suivante)] nécessaires à ses réformes. Il ne reste plus au Premier Consul qu’à régler une seule question pour asseoir définitivement son statut de souverain et garantir la pérennité de son œuvre : celle de sa succession. Le seul titre trouvant grâce à ses yeux sera celui d’empereur avec, pour symbole, l’abeille, et pour principe, la récompense du talent. Ce choix, il souhaite s’en ouvrir auprès du deuxième consul, Cambacérès.

Les Fantômes de Belfast, Stuart Neville

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Dimanche, 02 Octobre 2011. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, Polars, La Une Livres, Iles britanniques, Rivages/Thriller

Les fantômes de Belfast, (The ghosts of Belfast). Trad. De l’anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau. 410 p. 22€. Août 2011 . Ecrivain(s): Stuart Neville Edition: Rivages/Thriller

 

Il est difficile de composer univers et roman plus noirs que ce livre. La mort, les morts en sont les figures dominantes et ordonnent (au sens littéral du terme, donnent ordre) l’existence et l’action du héros, dans un Belfast « en paix », sauf dans la tête dévastée de l’un de ses tristes anciens héros.

Gerry Fegan fut un tueur de l’IRA dans les années terribles qui ensanglantèrent l’Irlande du Nord et y installèrent une terreur meurtrière pendant des décennies. Pas n’importe quel tueur : une des plus efficaces machines à exécuter les « contrats » de l’organisation. Sang-froid, précision, absence absolue d’états d’âme, une pépite létale pour les chefs de l’IRA.

Aujourd’hui, après les années de prison qui ont suivi la paix de 1998, Gerry est dépressif, ivrogne et surtout hanté par le passé. Ici encore hanté doit être pris au sens le plus fort : il vit entouré, suivi, en permanence par les fantômes de ses victimes de naguère. Policiers, membres de l’UFF (unionistes anti-catholiques), mais aussi victimes par hasard, fauchées par des bombes aveugles ou des contrats bidons. Hanté par cette mère et son bébé déchiquetés par la bombe posée dans une boucherie (effroyable ironie).

La Lanterne d'Aristote, Thierry Laget

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas , le Dimanche, 02 Octobre 2011. , dans La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, La Une Livres, Roman, Gallimard

La Lanterne d’Aristote, 321 pages, 19 €. . Ecrivain(s): Thierry Laget Edition: Gallimard

« Je croyais m’être introduit dans un roman : j’en ai vu un, ouvert sur un lutrin. »

Ainsi, le narrateur de La Lanterne d’Aristote pénètre-t-il pour la première fois dans la bibliothèque dont il est chargé de dresser l’inventaire ; et avec lui, le lecteur entre dans une œuvre où les livres abondent et chantent en chœur, où le rêve le dispute à une réalité plus amère mais tenue à distance, où le livre commence à s’écrire à mesure que se fait l’exploration des ouvrages anciens.

Le cadre serait idéal pour un roman gothique et assurément l’auteur doit en être amateur : un château et ses souterrains, une tour soi-disant inhabitée mais souvent éclairée, une comtesse froide au nom précieux, Azélie, des domestiques au passé douteux, des morts inexpliquées, et bien sûr des livres, des livres encore et encore. Sur ce décor, se joue une pièce aux accents de vaudeville de campagne puisque notre héros bibliophile tombe amoureux des différentes personnes qu’il rencontre dans les environs : la comtesse, une jeune historienne de l’art, une marchande des quatre saisons, une veuve mystérieuse, une bibliothécaire sexy – et oui. Mais l’amour s’échappe et finalement le salut demeure dans les manuscrits et les vieilles pierres.