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Kathleen Raine « La fleur du monde » (par Véronique Saint-Aubin El Fakir)

Ecrit par Véronique Saint-Aubin Elfakir le 03.10.19 dans La Une CED, Les Chroniques

Kathleen Raine « La fleur du monde » (par Véronique Saint-Aubin El Fakir)

Pour Kathleen Raine, le monde de l’enfance semble s’apparenter à un jardin paradisiaque dans les landes écossaises. En effet, son tout premier souvenir se rapporte à l’image de fleurs de groseilliers longuement contemplées, comme le relate le premier volume de son autobiographie (1) : « (…) je les contemplais, ces corolles minuscules et parfaites, au cœur secret, dans le ravissement d’une connaissance extatique ». Ce ravissement s’accompagne d’un sentiment de reconnaissance et de présence totale qui n’est pas sans évoquer ces « instants d’être » chers à Virginia Woolf où la réalité semble se condenser en quelques éclats mystérieux. C’est ce sentiment d’union ou de réunification avec la nature qu’elle n’aura de cesse de vouloir retrouver à travers sa vocation artistique et que de nombreux poèmes ne cessent de célébrer :

J’avais pensé écrire un poème différent,

Mais, m’arrêtant un instant dans mon jardin à l’abandon,

J’aperçus, tout d’un coup, le paradis descendant dans le soleil

Matinal

Filtré à travers les feuilles (2)

Il n’est pas anodin de noter que le premier geste de son père à sa naissance fut de glisser entre les doigts du nouveau-né une rose. C’est donc sur une fleur que s’ouvrit en réalité son premier regard. Cette « extase » florale fait donc écho à cette inscription symbolique paternelle au sein de la beauté du monde qui lui est ainsi donnée à contempler. De sorte que la fleur deviendra progressivement pour elle le paradigme de la création poétique à l’issue d’une expérience qui semble faire écho à ce premier regard.

C’est toutefois sa mère qui lui transmettra ce goût pour la poésie, elle qui récitait le paradis perdu de Milton au grand vent de la lande et qui se mit à lire les Upanisads à plus de quatre-vingt dix ans. L’enfant connaîtra ses premiers émerveillements dans ses terres écossaises dont elle gardera toute sa vie la nostalgie comme un éden perdu. Après des études de botanique à Cambridge et deux mariages qui se solderont à chaque fois par un divorce, elle se tourne alors définitivement vers la littérature.

C’est durant l’été 1940, dans la cure de Martindale, qu’elle connaît une expérience extatique similaire à celle de sa première enfance. Elle est assise à sa table de travail, en train d’écrire un poème. Devant elle, se trouve un vase contenant une jacinthe. Elle se sent alors happée dans tout son être et a alors l’intuition claire et irréfutable du flot intarissable de la vie : « Cette forme dynamique était, semblait-il, d’ordre spirituel et non matériel, ou elle était une matière plus subtile, ou encore la matière elle-même perçue comme esprit » (3). En cette théophanie de la vérité, ainsi qu’elle l’a décrit, vérité et beauté se présentent dans l’instantanéité d’une perception pure : « Je ne voyais pas la fleur, je la vivais. J’éprouvais cette vie de la plante comme un lent flux ou écoulement de lumière liquide, d’une pureté absolue. J’appréhendais, confondus en une même essencestructure formelle et processus dynamique».

La jacinthe n’est donc pas vue, elle est vécue, en une totale symbiose.

L’expérience visionnaire de la jacinthe permet à la poétesse de se percevoir elle-même rayonnant de la même force de vie : le cœur animé de soleil, d’or saturnien, pour lui permettre la transmutation poétique : « C’est moi, le savais-je, je suis cette fleur, cette lumière est moi-même ». Ainsi la fleur réalise-t-elle la synthèse entre le plan matériel et spirituel où se donne à lire cet au-delà du monde qui devient le paradigme de la quête poétique de Kathleen Raine recherchant l’unité ultime sous les reflets changeants de la diversité : « Je commençai à percevoir qu’il y a un ordre dans la vie, ou plutôt que la vie est un ordre, aussi effacé et dégradé soit-il, et pour la première fois depuis mon enfance, je sentis que j’étais chez moi ».

Tout se passe alors comme si elle percevait les choses dans leur réalité, sous leur vrai visage « comme si j’étais dans ma véritable patrie, là où dans un certain sens, j’avais toujours été et je serais toujours. Ce sentiment quasiment permanent d’exil et d’incomplétude qui est, je suppose, l’état de conscience normal de l’homme s’était dissipé comme un voile tombe devant les yeux » (4). Ceci la relie imaginairement à sa mère qui sur son vieil âge lui avait raconté une expérience similaire où un jour qu’elle était assise parmi les bruyères, elle vit « que la lande était vivante », et renvoie également à un souvenir de sa grand-mère maternelle qui possédait un tableau représentant un tableau de montagne en crue qui bondissait sur ses cailloux. Ce tableau était la fenêtre par laquelle elle s’évadait pour échapper à son univers de briques. Elle lui disait qu’elle le contemplait si longtemps qu’elle finissait par avoir l’impression que l’eau était réelle et qu’elle-même était là bas. De la même façon, Kathleen Raine décrit un ruisseau gonflé d’eau par les pluies incessantes où elle comprend alors que les êtres humains luttent éternellement contre le grand courant qui les emporte, et en lui résistant, se détruisent tant sa force est grande. Si on l’épouse, en revanche, cette force et cette énergie nous soutiennent et deviennent nôtre ainsi que nous l’enseigne le tao. Ce panthéisme et ce goût pour les mythes fondateurs qui lui viennent de cet héritage maternel écossais ne cesseront d’alimenter son œuvre.

La contemplation de la jacinthe réveille sans doute le souvenir de cette vision non dualiste de l’enfant émerveillé par une branche de groseilliers. Surgit alors l’évocation d’un temps où la séparation n’avait pas encore cours en une sorte de paradis perdu que chaque poème tendra à faire ressurgir : Il y avait, au tout début, je m’en souviens, un lieu de bonheur parfait, rayonnant du soleil de Pâques – pure lumière, pure chaleur vivantes. Je connaissais mon lieu, car il se confondait avec mon être. C’était là le commencement d’un rêve qui revenait sans cesse au cours de ma prime enfance – le rêve sans doute, de ma naissance au monde. L’esthétique ne se sépara pas d’une quête philosophique et surtout spirituelle « où vérité est beauté et beauté vérité » selon les mots de Keats. Elle retrouvera ce même sentiment de retour au pays natal, en Inde où mieux que partout ailleurs le sacré côtoie en permanence la matérialité. Car pour Kathleen Raine, « Le but de la vie humaine est la compréhension et l’accomplissement total de cette humanité archétypale, notre identité spirituelle véritable ».

La nature devient alors le lieu de révélation d’une présence épiphanique dont la fleur se fait l’archétype :

 

Présente, éternellement présente présence,

Jamais tu n’as cessé d’être

Ici et maintenant en chaque maintenant et ici,

Et tu apportes encore

De ton trésor de couleurs, de lumière,

De parfums et de notes, la chanson du merle dans le soir,

Si claire parmi les feuilles vertes et odorantes,

Comme dans l’enfance, neuve, toujours renouvelée (5).

 

A l’instar de W. Blake, être poète signifie avant tout, pour elle, être capable de suivre des yeux le fin tracé « d’une plume d’or » ressuscitant cette vision édénique dont nos êtres déchus ne perçoivent que quelques pâles reflets : « Que sont donc tout l’art et toute la poésie du monde sinon la mémoire du Paradis et le chant douloureux de l’exil ? » (6). Les visions poétiques incarnent ainsi ce lieu symbolique ou le langage rejoint cette lumière pure au cœur de la jacinthe qui devient ainsi le paradigme de la création poétique et de cet au-delà du monde qu’elle n’aura jamais cessé d’interroger :

 

Ancolies bleues

Brûlant d’un sombre

Feu, mystère

Allumé de graine en graine,

De jardin en jardin, de printemps en printemps

Indigo

Ombre illuminée

S’enflammant à midi, couleur de ciel nocturne

Des sept rayons le plus intense

Solennité de la cathédrale bleu splendeur

D’entrailles, secret d’ombrage,

Embrasées dans mon dernier jardin, profonde

Rumeur de lointain, de l’au-delà (7).

 

Véronique Saint-Aubin Elfakir

 

(1) Kathleen Raine, Adieu prairie heureuse, p.29 (Stock, 1973)

(2) Kathleen Raine, La Présence, p.45 (Lagrasse, Verdier, 2003)

(3) Kathleen Raine, Le royaume inconnu, p.212 (Stock, 1975)

(4) Ibid., p.213

(5) Kathleen Raine, La Présence, p.51 (Lagrasse, Verdier, 2003)

(6) Cité par Claire Garnier-Tardieu, Le voyage poétique de Kathleen Raine, L’Harmattan, 2014

(7) Kathleen Raine, La Présence, op.cit., p.75

 

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A propos du rédacteur

Véronique Saint-Aubin Elfakir

 

Véronique Saint-Aubin Elfakir, philosophe de formation et docteur en littérature comparée, enseignante à Brest, poète et essayiste. Un recueil à paraitre aux éditions Unicité́ en septembre 2019, et un autre publié chez L’Harmattan, intitulé Dire Cela, dans la collection Poètes de cinq continents, en 2011, ainsi qu’un essai sur la poésie, Le ravissement de la langue : la question du poète, en 2008. De multiples collaborations à des revues : Recours au poème, Lichen, Incertain regard, 7 à dire, Terre à ciel. Auteur également d’un essai portant sur la littérature de voyage, Désir nomade, L’Harmattan, 2005. Et également en 2017, Ecrire pour vivre, qui interroge le lien entre création et souffrance.

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