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Hommage à Baudelaire (XI) – Jeanne ou le chemin de la rédemption, par Léon-Marc Levy

Ecrit par Léon-Marc Levy le 23.07.17 dans La Une CED, Les Chroniques, Poésie

Hommage à Baudelaire (XI) – Jeanne ou le chemin de la rédemption, par Léon-Marc Levy

 

La chose est étonnante. Charles Baudelaire, reconnu à peu près universellement comme le plus grand poète de langue française (dans tous les cas l'un des plus grands), n'est pas un personnage qui suscite une sympathie spontanée. Définitivement. Il n’exerce, hors la beauté sublime de ses vers, aucune séduction, y compris sur la foule de ses admirateurs les plus passionnés. Au contraire, toute une troupe de grands poètes et écrivains français attire notre compassion, notre fascination, notre amour, un culte parfois, souvent en dépit de personnalités discutables.

François Villon, mauvais garçon, voyou sorbonnard, ivrogne, voleur, probablement même assassin, sûrement pendu par décision de justice. Pas de problème, on l'aime éperdument !

Jean-Jacques Rousseau, ombrageux, mauvais père, menteur, on lui pardonne tout !

Arthur Rimbaud, cynique, hautain, déloyal, violent. On l'adore !

Victor Hugo, orgueilleux, coléreux, méprisant avec ses confrères. On le vénère !

Il y a comme cela, des créateurs touchés par la grâce, effleurés par le souffle de l'aile des anges : la "bande" des Léonard, Raphaël, Mozart. Au-delà de l'admiration que suscite évidemment leur œuvre, quelque chose de plus se tisse entre eux et nous, un lien amoureux, charnel, affectif en tout cas. Leur présence silencieuse et puissante s'est nichée au plus profond de nos consciences, de nos cultures fondatrices, et, en basse continue, au long d'une vie, elle se révèle régulièrement, comme un compagnon intérieur.

Rien de tel avec d'autres créateurs, au moins aussi géniaux : Vivaldi, éternel vieillard acariâtre, Voltaire, un peu dans la même image, Dali, figé dans sa « folie » mégalomaniaque. Et notre Baudelaire est de cette troupe des « mal aimés » !

Qu'a donc fait (ou pas fait) Baudelaire pour nous être, en tant que personne (et encore une fois hors de toute référence à l’œuvre partout adulée), aussi indifférent, voire antipathique ? Essayons de poser des jalons pour comprendre :

- Assurément, c'est un « besogneux ». Rien chez lui de l'être de lumière inspiré par les cieux comme Rimbaud ou Mozart. Tout est travail pénible (« Labeur dur et forcé »), corrections, retour incessant sur les textes, colères, insatisfaction permanente. Ses éditeurs, Poulet-Malassis ou Michel Lévy, en perdaient toute patience (et pourtant, l'un et l'autre en avaient des tonnes avec « leur » Baudelaire !)

- C'est un homme amer, tenaillé par ses haines : le général Aupick bien sûr, qu'il poursuivra de ses injures et de ses menaces jusqu'à appeler à son meurtre, Maître Ancelle, son notaire/tuteur (pourtant d'une patience et d'une fidélité exemplaires) qu'il agonira d'insultes permanentes, les Belges, en vrac, qu'il couvrira de son opprobre dans les "Amoenitates Belgicae".

- Sa poésie offre souvent de véritables énigmes : un étrange mélange de beauté absolue et de « vers de mirliton », maladroits, parfois ridicules.

Un exemple particulièrement connu et frappant : le célèbre "Chant d'Automne", « Partie I » :

 

« Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;

Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !

J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres,

Le bois retentissant sur le pavé des cours.

(...)

 

Là, se succèdent quatre quatrains sublimes, d'une musicalité parfaite, suivis de « Partie II » :

 

J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,

Douce beauté, mais tout aujourd'hui m'est amer,

Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre,

Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

(...)

 

Trois quatrains lourds, alambiqués, disgracieux. Le prince de la musicalité se noie ici dans des collisions sonores rudes et une rythmique hachée. Cette partie II est, de toute évidence, un ajout puisque la « partie I » possède une parfaite unité de thème, nettement distincte du thème de la « partie II ». A tel point que, souvent, même les professeurs de lettres ne citent que la partie I comme poème entier ! Pourquoi cet « ajout » ? C'est un mystère de la littérature ...
C’est une énigme baudelairienne souvent évoquée.

- Baudelaire se mêle régulièrement de "philosopher". Considérations parfois ignobles sur les femmes, dérisoires sur la politique, lieux communs sur la condition humaine, et même des sentences quelquefois approximatives sur l'Art (mais, rappelons-le, le plus souvent fulgurantes et prophétiques !).

- L'homme lui-même ne plaît pas. Tous les portraits que nous avons de lui (essentiellement des photos de Nadar) le montrent visage fermé, lèvres en fil de rasoir, yeux fiévreux et inquiets. Jamais une esquisse de sourire ou d'espièglerie, jamais une lueur de bonheur, juste toute la douleur du monde et une bonne dose d'amertume.

- Sa biographie tient en quelques mots : conflits avec tout le monde (à commencer bien sûr, par sa mère), dettes, quête d'argent, colères, amours pitoyables, maladie, misanthropie.

 

Alors il me prend ici l'envie de dire un mot de "réhabilitation" de l'homme Baudelaire. Sa poésie n'en a évidemment pas besoin !
 Mon plaidoyer tient en trois syllabes. En un nom : Jeanne Duval. Baudelaire rencontre cette femme en 1840. Il n'a pas 20 ans. Elle est belle, exotique, étrange, fascinante. Elle est très demandée (il faut dire qu'elle s'offre beaucoup !). Le poète ne peut pas ne pas être séduit par elle, "Le Serpent qui danse".

Ce qui étonne, c'est que plus de 20 ans plus tard, Baudelaire restera d'une loyauté et d'un dévouement absolus à Jeanne. Ils ont vécu des amours affreuses, ponctuées de violences, de ruptures, de trahisons de toutes sortes. Ils ont traversé toutes les turpitudes des liaisons humaines. Jeanne a valu à Charles le désaveu de sa mère, du général Aupick (bien sûr !), de ses amis les plus proches. Enfin Jeanne, en 1860, n'a plus rien du "Serpent qui danse" : elle est hideuse, obèse, malade, hémiplégique, plaintive, exigeante jusqu'au harcèlement. Et pourtant Charles ne l'abandonnera jamais. Il s'endette encore plus pour la loger, la nourrir, lui payer son (mauvais) vin et son tabac. Il va la voir tous les jours, lui parle pendant des heures, s'endette encore pour payer les funérailles de sa mère (*). Jamais Baudelaire ne trahira sa "vieille maîtresse", même au fond du gouffre du désespoir.

Jeanne est l'âme de Baudelaire. Elle suscite en lui toutes les vertus qu'il n'a pas su montrer avec sa mère, son frère, Aupick, ses amis, ses éditeurs, ses autres femmes, l'humanité : la droiture, la générosité, le dévouement, la grandeur morale.
Elle est le trait de lumière qui vient ouvrir l’image sombre du poète du spleen, du dégoût, de l’Ennui. Elle est la faille divine d’une âme noire. Sa rédemption.

 

Léon-Marc Levy

 

(*) : Voir, entre autres, la belle biographie de Jean-Baptiste Baronian (Folio)

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A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil