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Faulkner encore et toujours … (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy le 18.02.26 dans La Une CED, Les Chroniques

Faulkner encore et toujours … (par Léon-Marc Levy)

 

 

William Faulkner est le plus grand romancier de tous les temps. Cela, sous ma plume, n'est pas une opinion, pas même une assertion, encore moins une proposition, c'est un axiome - il ne se discute pas, ne se démontre pas, ne s'explique pas. Il s'applique en source de tout regard sur la littérature.

Je veux ici vous dire combien ce méta-romancier, qui a porté le genre jusqu'aux limites du possible - ou de l'impossible - était capable de glisser dans un ouvrage une plaisanterie de potache à l'adresse du « pôv » lecteur. J'ai commencé hier la lecture du seul Faulkner que je n'ai jamais lu, Descends, Moïse (Go Down, Moses). L'incipit est à mourir de rire (quand on connaît Faulkner) ou à décourager totalement de la lecture du livre (quand on ne le connaît pas). Je prends le temps de vous le retranscrire ici :

Isaac Mac Caslin, "oncle Ike", soixante-dix ans bien sonnés et plus près de quatre-vingts qu'il ne l'avouait désormais, veuf à présent, oncle de la moitié du comté et père de personne. Ce que voici, ce n'était pas lui qui y avait joué personnellement un rôle, ni même qui en avait été témoin oculaire, c’était son cousin et aîné, Mac Caslin Edmonds, petit-fils de la sœur du père d’Isaac, donc descendant par les femmes, mais néanmoins l’héritier et, en son temps, le légataire de ce que certains avaient cru alors, et que certains croyaient toujours, devoir être la propriété d’Isaac, puisque son nom était celui sur l’acte original établissant ses droits sur la portion de territoire indien, et que quelques descendants d’esclaves de son père, demeurés sur cette terre continuaient de porter.

Dostoïevski peut bien aller se rhabiller en termes de labyrinthe généalogique, quiconque a compris cet incipit du premier coup est très fort. Et que nul ne pense que ce serait un incipit raté. Il est au contraire parfaitement maîtrisé, volontaire, provocateur.

Étrangement, ce roman en sept actes est un des plus faciles à lire de Faulkner. Ce qui me mène à la réflexion suivante : Billy se fichait complètement de capter le lecteur. Lis si tu veux, va-t’en si tu ne veux pas, ce n’est pas mon problème. Et, si tu veux, fais l’effort de lire la suite. Et la suite, dans ce roman de 1940 comme dans ses autres, est éblouissante.

On a là tout le rapport intime de Faulkner à son œuvre. Et à la littérature. Non, on ne lit pas un Faulkner dans le train entre Paris et Limoges via Vierzon. Il faut accepter de rentrer dans les narrations sinueuses, souvent itératives, circulaires. Il faut faire corps avec le texte, devenir, en tant que lecteur, acteur du texte. La littérature n'est pas un loisir de vacances, c'est un effort, un combat, un pugilat du lecteur avec l'auteur qui, souvent, se termine par le KO de l'un ou l'autre. Le texte résiste au lecteur mais le lecteur doit résister au texte, l'arracher à lui-même, le transformer, lui donner sens.

C'est là le prix d’entrée chez Faulkner - mais aussi chez Flaubert, chez Guimarães Rosa, Lobo Antunes, Wolfe (Thomas), Melville, Joyce, Kafka, Conrad, Gadda, Kertész et une poignée d'autres. C'est cher, peut-être, mais ça vaut le coup, c'est le prix de la littérature.

Quant au prix à payer pour lui, ce fut une vie de combat interminable contre la pauvreté. Ses plus grands romans, ceux qu’il écrivit entre1929 et 1936 – Sartoris, Le Bruit et la Fureur, Tandis que j’agonise, Sanctuaire, Lumière d’août, Pylône, Absalon ! Absalon ! – furent tous des échecs de librairie dans les premières années. Quand Hemingway vendait 100 000 Le soleil se lève aussi, Faulkner en était pour 5000 pour le Bruit et la Fureur. Il ne connut la gloire et l’aisance financière qu’après le Nobel, au début des années 50.

Ces misères matérielles, Faulkner en fit une force d’une puissance inouïe dans son œuvre. Tous les grands écrivains de son temps (et sans doute de tous les temps) sont issus de la bourgeoisie, moyenne ou grande, des villes. Faulkner est un péquenaud pauvre de la campagne la plus pauvre des USA : le Mississippi. Et c’est en ouvrant en grand les fenêtres et les portes de la réalité, sa réalité, dans ses fictions, que Faulkner a produit ce qu’on a pu appeler à juste titre la « révolution faulknérienne », celle qui éloigne la représentation narrative et la remplace massivement par des blocs de réel. Les romans de Faulkner vont désépaissir la place du medium de l’écriture – de fait, sa place - pour faire enfler la transposition brute de la vie dans des fermes déglinguées de personnages qui ne le sont pas moins à Oxford, Mississippi. Faulkner se fait regard et rapporteur, dans une volonté d’objectivité qui donne forme à son écriture littéralement panoptique, l’usage de parenthèses explicatives systématiques est le signe de sa volonté de tout voir, tout dire, ne rien laisser dans l’ombre. C’est ce projet panoptique (et par conséquent pan-énonciatif) qui fabrique la phrase faulknérienne, lui donne sa longueur parfois immense, ses enchâssements répétés, ses répétitions obsessionnelles. C’est ce projet qui constitue le matériau du fameux flux de conscience qui, par définition, ne supporte pas de scansion réglée, normative.

Difficile Faulkner ? Pas plus que ne l’est l’être humain, traversé et retraversé par ses affects, ses pulsions, ses rêves, ses cauchemars. Thomas Sutpen dans Absalon ! Absalon ! dévoré par son ambition, Quentin Compson dans le Bruit et la Fureur, écrasé par l’amertume, Addie Bundren dans Tandis que j’agonise sombre et rebelle, Joe Christmas dans Lumière d’août, perdu dans sa quête identitaire : comment la complexité vertigineuse de ces personnages ne s’accompagnerait-elle pas d’un narratif tout aussi vertigineux ? Même les personnages les plus simplets, voire idiots, ont une épaisseur saisissante sous la plume de Faulkner : Lena Grove de Lumière d’août, avec sa naïveté et son incarnation de l’innocence étonnée ou Benjy Compson dans le Bruit et la Fureur, syntagme douloureux d’une décadence familiale.

Lire Faulkner est une aventure semée d’embûches, de failles, de sommets et d’abîmes. C’est parfois épuisant, toujours enthousiasmant. C’est la littérature.


Léon-Marc Levy


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A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition préférées : La Pléiade Gallimard / Folio Gallimard / Le Livre de poche / Zulma / Points / Actes Sud /