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De 1984 à 2020 (par Florent Ghertman)

le 17.12.20 dans La Une CED, Les Chroniques

De 1984 à 2020 (par Florent Ghertman)

 

La crise de la Covid a eu pour conséquences une série de mesures limitant les déplacements, et obligeant la fermeture de certains commerces. Cette limitation d’aller et venir, particulièrement exceptionnelle dans des pays démocratiques, a entraîné des critiques contre les gouvernements à l’origine des différentes mesures.

C’est ainsi que certains ont effectué un rapprochement entre la dystopie décrite dans le roman de Georges Orwell, 1984, et les restrictions annoncées comme motivées par la situation sanitaire.

L’objectif de ce billet est de réfléchir à la pertinence d’un tel parallèle.

 

Précisons en premier lieu que dystopie n’est pas prophétie. Georges Orwell donne matière à penser pour sa génération et les suivantes. Il ne prétend pas écrire le futur. D’ailleurs, il paraît quasiment certain que ceux qui effectuent un parallèle direct entre notre société et celle dans laquelle évolue Winston Smith n’ont pas lu le roman.

Risquons-nous d’être torturés à mort pour avoir osé émettre un battement de cil, susceptible d’être perçu comme une critique du gouvernement ? Certainement pas. Les réseaux sociaux grouillent de caricatures et de critiques, souvent très insultantes, à l’égard d’Emmanuel Macron ou de certains ministres. Voit-on les auteurs de ces publications « vaporisés », à l’instar de Parsons, coupable d’avoir crié « à bas Big Brother ! » pendant son sommeil ? Certes non. Au contraire même, chacun s’exprime, et la défiance devient presque une seconde nature. Il serait intéressant de calculer le nombre de publications favorables aux décisions gouvernementales, par rapport à celles qui crient au complot, et à une manipulation tentaculaire mise en place contre les citoyens et les patries. Je ne serais pas surpris que les dernières soient plus nombreuses, surtout en période d’activité économique restreinte et de sensibilités exacerbées.

Evitons donc les parallèles grossiers, et arrêtons-nous plutôt sur quelques clefs de l’ouvrage, permettant de regarder différemment notre propre réalité :

 

1/ Le rapport à l’Histoire

La société de 1984 ne se vit qu’au présent. L’histoire est sans cesse ré-écrite pour s’aligner avec les intérêts actuels du régime. On peut trouver un premier rapprochement avec l’actualité récente : lors du premier confinement, en mars 2020, selon l’opinion de la communauté scientifique, telle que présentée alors par le pouvoir médiatique, le port du masque était inutile en dehors des blocs opératoires. Revirement quelques mois plus tard : le port du masque est devenu un impératif sanitaire. Même si beaucoup ont signalé cette incohérence, il a été finalement admis officiellement que la position originelle était erronée. Le passé était dans le faux.

Moins anecdotique : Quel avenir pour un étudiant en fac d’Histoire ? Quel budget accordé à la recherche en ce qui concerne cette matière ? Quelle place pour la connaissance – et surtout « l’étude » – du passé dans notre société ultra-utilitariste ? L’Histoire n’intéresse pas, ou l’Histoire n’intéresse plus, car les intérêts sont privés, personnels, égoïstes.

Mais au fond, parmi la plus grande partie de la population dans l’Océanie de 1984 (les prolos), qui se préoccupe de savoir si l’ennemi d’il y a dix ans était l’Estasie ou l’Eurasie ? Focalisés sur leur vie de tous les jours, à la recherche constante du moins pire, que leur importent les détails du passé ? Interrogé par Winston sur la différence entre « l’ancien temps » et le nouveau, le vieillard rencontré dans un bar pour prolos se perd dans des pensées bien plus personnelles : « La bière était meilleure ! Et moins chère… » ; « Les guerres, c’est tout du même… » ; « Y a des gros avantages à être vieux (…) Plus rien à voir avec les femmes, et ça c’est quelque chose… ». En revanche, aucune réponse, aucun avis, quant à la question de fond. Le passé importe peu. Ou pas du tout.

 

2/ Le télécran et le rapport au « système »

Un appareil branché constamment, regardant tous nos faits et gestes. Le confinement a provoqué un changement de paradigme dans notre rapport au virtuel. On a pu voir dans les faits divers qu’un reporter s’est fait licencier après s’être masturbé dans une réunion zoom, car il croyait sa caméra éteinte. On est à la maison et au travail en même temps. La frontière entre la vie privée et la vie sociale s’amenuise. Nous voyons ce qui se passe chez les autres constamment. L’écran n’a plus de limites.

A part Winston, les autres acceptent parfaitement le principe du télécran. Ils n’ont rien à cacher, car ils acceptent le système. Si on accepte le système, on est alors libre. Et on est heureux. Si on se rebelle contre lui, on disparaît. Dans 1984, celui qui disparaît meurt physiquement, après de terribles tortures, mais en 2020, celui qui ne l’accepte pas meurt socialement.

Vivre sans réseaux sociaux. Vivre sans caméra intégrée à son ordinateur ou à son smartphone. Disparaître des réseaux. Mépriser le « télécran » de 2020, revient malheureusement à programmer sa mort sociale.

 

3/ Les chiffres et la manipulation de l’opinion publique

Dans 1984, le régime impressionne et rapproche par un trafic des chiffres concernant la production des denrées courantes. On invente des chiffres qui montrent que tout va bien. Il y a tant de pourcentage en plus de chaussures que l’année dernière. Le niveau de vie a augmenté de X pour cent, etc.

Cependant, ces chiffres n’ont pas de base fixe. Ils n’ont aucun référentiel sûr. Les gens se sont habitués à les entendre et à s’en satisfaire. En 2020, les médias ont accentué les annonces quotidiennes des chiffres concernant la Covid. Constamment, des chiffres sans aucun point de comparaison sont jetés sur la place publique. Les cas positifs augment, le nombre de patients hospitalisés également. Parfois, les chiffrent diminuent aussi. Or, ramenés à la population totale, ces chiffres sont bien moins alarmants qu’ils n’y paraissent au premier regard. Par ailleurs, il y a une confusion entre les « cas positifs » et les « malades ». Et chaque malade ne présente pas des symptômes graves de la Covid.

Certes. Tout le monde le sait. Mais les médias continuent pourtant à annoncer des chiffres sans référentiel. L’augmentation des cas positifs et des patients en réanimation justifie les restrictions. La baisse des cas justifie une progressive diminution des mesures sanitaires. Mais tant qu’il y a des chiffres, certaines mesures restent.

Y a-t-il une logique à cette présentation faussée des vraies données ? Certains répondent en invoquant un complot (par qui ? Dans quel but ?). D’autres, dont je fais partie, restent simplement dubitatifs que le grand public se suffit de « chiffres » et organise sa vie en fonction d’eux.

 

4/ L’antisystème créé par le système

Au début du roman, Winston est dubitatif quant à l’existence réelle d’Emmanuel Goldstein. Plus tard, lorsqu’il croit rejoindre les rangs de la « résistance » sous la tutelle d’O’Brien, il pense découvrir que Goldstein est bel et bien vivant. Plus encore, il est un idéologue fascinant. Ce que lui-même s’imaginait se trouve maintenant sous ses yeux, conceptualisé et parfaitement couché sur le papier. Finalement, on découvre avec un étonnement tout relatif que la Théorie et pratique du collectivisme oligarchique n’est qu’un ouvrage collectif, soigneusement confectionné par divers auteurs pour le compte du régime.

En 2020, les médias ont l’intelligence – sournoise – de présenter les détracteurs des mesures sanitaires liées à la Covid comme les représentants de l’antisystème. Or, ceci est complètement faux. Le fait même de s’exprimer sur les réseaux sociaux est une marque d’allégeance au système. Critiquer le gouvernement sur Facebook est une marque d’allégeance au système. Crier à la manipulation en agitant ses doigts sur son clavier est une marque d’allégeance au système.

Le film « Hold-Up » focalise les esprits sur la crise de la Covid. En mettant en scène un débat sans fin entre les conspirationnistes et les partisans des restrictions sanitaires, les médias focalisent l’attention du public sur une problématique voulue. Pourquoi ? Dans quel but ? Là encore, on peut imaginer toutes sortes de complots et désigner des coupables imaginaires (dans conspirationniste, n’entendons-nous pas le nom « sioniste » ?). Mais, plus sérieusement, la spirale me semble plus ancienne et obéissant à une ligne déjà tracée depuis longtemps. La médiacratie peut même faire tomber les patrons des grands médias. Elle choisit les sujets dont il faut parler selon la logique de l’audimat. Qu’elle obéisse ou non à des intérêts privés, elle engendre l’antisystème implacablement. Puis cet antisystème la nourrit encore et encore.

 

5/ Au royaume de l’hypocrisie

La société ultra-totalitaire imaginée par Georges Orwell est ultra-puritaine. Le plaisir sexuel y est considéré comme incompatible avec le désir de servir le Parti. O’Brien avoue même au pauvre Winston Smith, torturé et affaibli, qu’à l’avenir, la relation sexuelle n’aura qu’un objectif de reproduction. Le parti s’assurera que tout plaisir sexuel soit banni.

Les jeunesses unisexes préparent ce grand changement des mentalités. En apercevant Julia les premières fois, Winston s’imagine qu’elle représente ce refus catégorique de la sexualité. Pourtant, on découvre par la suite que cette dernière est une habituée des escapades coquines dans les champs « toujours avec des membres du parti ». Elle l’a fait « des centaines de fois, enfin, des dizaines de fois en tout cas ».

Nous apprenons alors avec Winston que les membres du Parti ont une vie parallèle, allant contre les valeurs prônées. A la fin de l’ouvrage, on reste d’ailleurs avec un doute sur la véritable personnalité d’O’Brien. Est-il ce profond admirateur des thèses du Parti, ou bien cet esprit subversif que Winston Smith avait cru discerner lors de leurs premières rencontres ? La raison de cette ambiguïté est ce règne du non-dit. Ceux qui font respecter les règles à la perfection ne sont pas nécessairement ceux qui y croient.

Dernier retour en 2020. On demande à des adolescents du Collège, puis à des enfants de l’école primaire, de porter un masque. On sait très bien que les enfants enlèveront leurs masques dans la cour de récréation, ou à la cantine (on ne peut toujours pas manger avec un masque), et qu’au final, s’il doit y avoir des échanges de microbes entre eux, il y en aura. Or, le règlement est formel : Le masque doit être porté au-dessus du nez.

Les responsables d’établissements, et les membres du corps enseignant font même parfois la morale à leurs élèves : « Vous rendez-vous compte des conséquences sur votre famille, sur vos grands-parents, si vous ramenez des virus à la maison ?! ». Mais en off… Ces mêmes responsables pédagogiques sont partagés, comme partout, entre les partisans et les opposants au port de ce petit bout de tissu. Oui, mais les pensées privées sont reléguées au domaine du privé. En apparence, il faut montrer que l’on défend le système. Car le système se mue en une personne morale au statut incertain, avalant les personnes physiques. La liberté d’opinion subsiste, mais elle ne doit pas interférer avec la bonne marche dirigée par les règlements étatiques.

L’hypocrisie est à son comble. Et la majorité du monde s’en satisfait. Moi aussi d’ailleurs.

 

Florent Ghertman

 

Né en 1981 dans la région parisienne, Florent Yona Ghertman fait des études de droit qui le mèneront en 2010 à un Doctorat en Histoire du droit, des institutions et des idées politiques. Il entame par ailleurs une carrière rabbinique, et écrit plusieurs ouvrages à thématiques religieuses, aux éditions Lichma : La loi juive dans tous ses états (2013) ; Une identité juive en devenir : la conversion au judaïsme (2015) ; Une lecture du livre de Job (2018). Curieux par nature, Florent Ghertman s’intéresse à tout ce qui donne matière à réfléchir, notamment lorsqu’il s’agit de penser le rapport à la réalité. Il écrit donc sur plusieurs sujets, dans d’autres domaines, non liés nécessairement au fait religieux.

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