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A Contre Courant (2) : Céline m'emmerde

Ecrit par Loredana Kahn 13.06.13 dans La Une CED, Les Chroniques

A Contre Courant (2) : Céline m'emmerde

 

Céline m’emmerde. Profondément et à jamais. Rien à voir avec le débat aussi répétitif que vain sur L’homme/L’écrivain, la Collaboration, l’antisémitisme et tout ça. Céline m’emmerde – gravement – parce que ses livres m’emmerdent.

D’un écrivain et de ses livres, j’attends d’abord – au-delà de l’étonnement, du plaisir, du divertissement, de la réflexion, bref des affects immédiats de lecteur – fondamentalement deux dimensions essentielles à mes yeux : l’universalité et le style. Avec Céline je n’ai ni l’un ni l’autre.

Quel que soit le sujet que Céline aborde, la guerre, l’humanité, les femmes, la modernité, l’amour, il ne nous sert toujours que la même soupe : ses symptômes, son moi, sa haine de l’existence, sa vision du monde, son bric-à-brac aussi pitoyable que grotesque. En gros, Céline n’a d’autre préoccupation que Céline et c’est terriblement ennuyeux parce que les préoccupations de Céline sont tristes (Spinoza aurait parlé de passions tristes), étriquées, rabougries, égocentriques et surtout obsessionnelles. Où est le souffle de l’humanité dans n’importe laquelle de ses œuvres ? On répond Le « Voyage » ? Pas besoin d’attendre le naufrage littéraire des œuvres ultérieures, c’est déjà un sinistre pamphlet : contre la modernité, contre les hommes, contre l’organisation sociale, contre, contre, contre. Jamais pour et c’est là qu’on atteint la première limite insupportable de Céline : on ne trouve trace dans son œuvre d’aucune forme d’engagement positif.

Je ne parle pas particulièrement d’engagement politique, mais d’engagement, esthétique, philosophique, moral, littéraire, de quelle que sorte que ce soit. Le nihilisme célinien est un vaste désert, d’une pauvreté hallucinante. Pas une aspérité où accrocher le moindre élan, pas un rêve où rêver avec lui, pas un horizon où porter le regard, pas une phrase où je peux me reconnaître avec mes passions ou mes failles. Céline parle d’un monde fermé, celui de l’aigreur éternelle qu’il vomit au long de ses pages. Jamais je ne comprendrai l’intérêt qu’il suscite.

Par son style donc ? L’affaire est encore plus grave. Quelle est donc la dérive qui a pu conduire à l’encensement du « style » de Céline ? Quoi, un enchaînement permanent de phrases exclamatives (comptez donc le nombre de points d’exclamation en une page), souvent nominales, hachées, constamment scandées de points de suspension dont on ne comprend jamais le sens, dans un vocabulaire aussi riche que celui d’un comique troupier :

« Ah ! c’est bien terrible quand même… on a beau être jeune quand on s’aperçoit pour le premier coup… comme on perd des gens sur la route… des potes qu’on reverra plus… plus jamais… qu’ils ont disparu comme des songes… que c’est terminé… évanoui… qu’on s’en ira soi-même se perdre aussi… un jour très loin encore… mais forcément… dans tout l’atroce torrent des choses, des gens… des jours… des formes qui passent… qui s’arrêtent jamais… Tous les connards, les pilons, tous les curieux, toute la frimande qui déambule sous les arcades, avec leurs lorgnons, leurs riflards et les petits clebs à la corde… Tout ça, on les reverra plus… Ils passent déjà… Ils sont en rêve avec des autres… ils sont en cheville… ils vont finir… c’est triste vraiment… c’est infâme ! » (Mort à crédit).

Hors l’invective insultante, quel intérêt littéraire – ou linguistique – donner à cette diatribe ? Et à toutes les autres, car pas un passage de Céline n’échappe à cette logorrhée indigente. Hurler sa victimisation n’a jamais fait de bonne littérature. Pas plus d’ailleurs que l’étalement des bons sentiments. L’acte littéraire implique simplement et toujours que l’auteur prenne distance de l’affect. L’affect pur, écrit, n’est pas littérature, il est gueulante, pamphlet, tract, profession de foi, doléances. Il est éructation de ce qui ne peut être géré dans le réel. Il est – dirait Jean-Claude Milner – ce qui relève du registre de l’insulte, pas de l’écriture.

« Et cependant, j’étais pas coûteux. On m’offrait au “pair”, juste le logement, la nourriture… Mes parents étaient bien d’accord. Je n’avais pas besoin d’argent qu’ils répétaient à mon oncle… J’en ferais sûrement mauvais usage… Ce qu’était beaucoup plus essentiel, c’est que je retourne plus chez eux… C’était l’avis unanime de toute la famille, des voisins aussi et de toutes nos connaissances. Qu’on me donne à faire n’importe quoi ! qu’on m’occupe à n’importe quel prix ! n’importe où et n’importe comment ! mais qu’on me laisse pas désœuvré ! Et que je reste bien à distance » (Mort à crédit).

La gangrène de l’invective est devenue « style ». Même pour parler de ses chiens. Points d’exclamation. Points d’interrogations. Points de suspension. Le style de Céline est là résumé :

« A Meudon, Bessy, je le voyais, regrettait le Danemark… rien à fuguer à Meudon !… pas une biche !… peut-être un lapin ?… peut-être !… je l’ai emmenée dans le bois de Saint-Cloud… qu’elle poulope un peu… elle a reniflé… zigzagué… elle est revenue presque tout de suite… deux minutes… rien à pister dans le bois de Saint-Cloud !… elle a continué la promenade avec nous, mais toute triste… c’était la chienne très robuste !… on l’avait eue très malheureuse, là-haut… vraiment la vie très atroce… des froids -25°… et sans niche !… pas pendant des jours… des mois !… des années !… la Baltique prise… » (D’un château l’autre).

Tous des « connards », des « pilons », des « minables », des « raclures ». Céline aurait pu faire l’économie de l’antisémitisme, son monde est un torrent de haine de tout et tous, exprimé dans un style qui est la répétition sempiternelle de la même phrase avec – à un iota près – les mêmes mots.

S’il suffisait de vociférer son malheur et sa haine pour être grand, on en aurait de grands écrivains. Et on en a mais ils font tout l’inverse : Hugo, Steinbeck, Fante, Giono par exemple. Et même parmi ceux des écrivains qui disent l’amertume et la douleur, tous ont trouvé le pas de distance énonciative qui fait la littérature.

Charles Baudelaire en est sûrement le plus parfait exemple. Ses pauvres Emoenitates Belgicae, éructation « célinienne » de son horreur de vivre, sont le triste témoignage de ce qu’est l’affect pur en littérature. Mais son œuvre, son œuvre immense, Baudelaire l’a produite selon ce vecteur qu’il nous livre à l’aurore des Fleurs du Mal : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ».

Céline n’a jamais quitté la boue. A défaut de partager mon avis, vous savez au moins pourquoi il m’emmerde.

Et que les céliniens, grands amateurs de pamphlets, ne viennent pas me reprocher mon ton pamphlétaire.

 

Loredana Kahn

 


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A propos du rédacteur

Loredana Kahn

 

Rédactrice

Chargée de communication

Membre du comité de rédaction


Professeure de lettres modernes

Agrégative de lettres modernes


Commentaires (4)

  • 13 Juin 2013 à 13:15 |

    Votre papier est virulent mais il a l'avantage de défaire un mythe (pourtant j'apprécie Céline, pour des raisons qu'il serait trop long d'expliquer ici) ; il est important de défaire les mythes, y compris ceux de la littérature. Les exemples que vous donnez, et vos comparaisons avec d'autres auteurs, sont pertinents. Je trouve seulement dommage qu'en plein cours de votre démonstration, nous puissions lire quelque chose d'aussi péremptoire que ceci : "L’acte littéraire implique simplement et toujours (sic) que l’auteur prenne distance de l’affect. L’affect pur, écrit, n’est pas littérature, il est gueulante, pamphlet, tract, profession de foi, doléances. Il est éructation de ce qui ne peut être géré (re-sic !!!) dans le réel." Ces affirmations mériteraient débat, en dehors du cas Céline, car vous signalez là une vision très particulière de la littérature d'où sont définitivement exclues certaines "formes" d'écriture qui ne pourraient constituer, donc, un acte littéraire. Il serait intéressant, puisque vous êtes professeure, de savoir comment, auprès des étudiants, vous déterminer "le pas de distance énonciative" comme posture nécessaire de l'acte littéraire. A titre personnel, j'ai toujours trouvé grossier -et vain- d'établir des prolégomènes à la littérature...

  • Patrick Halimi
    15 Juin 2013 à 18:08 |

    Loredana il me faut vous féliciter pour votre courage. Il est devenu plus que commun de vénérer Céline comme une icône. Pour certains il s'agit vraiment d'un choix littéraire. Pour beaucoup hélas il s'agit d'un choix beaucoup moins noble, en fait ignoble. Vous avez l'oeil vif et la plume acerbe et juste. Ca doit en "emmerder" plus d'un ! Bravo

  • Paul Jullien
    16 Juin 2013 à 12:26 |

    "Il n'écrit pas pour moi, il n'écrit pas pour moi ! Mais pour qui écrit-il alors ?" serait sans doute un bon résumé de cet article... Il n'écrit pas pour mes douces amours, il n'écrit pas pour dénoncer le malheur de la littérature, il décrit la "merde" qui n'est pas affect mais pure réalité (réalité certes multiple mais les écrivains ne sont pas Dieu, ils ne peuvent pas tout écrire, ils doivent eux aussi mentir... et surtout à eux-mêmes...), il va fouiller dans le paradoxe honteux, le mensonge qui nous traverse, oui dans la boue, la sienne comme la nôtre, comme aucun autre...

    Pour ma part, Céline, j'en lis cent pages, cent pages que je trouve géniales, hallucinantes, totalitaires de génie, puis je ne peux plus, c'est fini, c'en est trop, non pas du dégoût, mais de cette petite musique, de cette ivresse, celle d'un alcool trop fort qui monte trop vite, la valse à trois temps, j'en ai les jambes brisées, le cœur las... las. Puis j'écris, et je dois me restreindre pour ne pas mettre trois petits points partout, je me dis que ma petite mélodie à moi n'est pas assez violente, pas assez entêtante, jamais personne ne l'entendra, il faut la crier, l'imposer... Puis je réfléchis un peu, et je me dis que si Céline était chanteur, finalement ce serait genre... du Edith Piaf... Et Piaf, je vous dis, moi... Je n'aime tout simplement pas "les petites musiques qui se crient". Je ne veux tyranniser personne. Immense écrivain, Céline, immense, mais ne faut-il pas le considérer que comme un musicien ?... Et là, pauvre littérature, un sens ne vaudra jamais rien face à un son...

    Quant à Giono, souvenez-vous de "Que ma joie demeure", 400 pages d'un bonheur absolu se créant sous nos yeux, abattu dans le sang, le suicide, le non dit, le mensonge, le secret, la saleté de l'homme dans la Nature vigoureuse. Souvenez-vous d'un Roi sans divertissement ! N'est-ce pas tout autant traumatisant cet abyme entre l'indicible et le moi ? Giono, c'est la maladie, la peste, la mort, la mort, la mort... brutale... sans affect, oui, c'est à dire nietzschéenne, par delà le bien et le mal... et donc, pour nous, totalement incompréhensibles... C'est le meurtre froid, glacial... Céline a le mérite (ou peut-être est-ce un sacrilège ? et je comprendrais alors cette position), a l'humanité morbide de nous présenter le cadavre encore chaud, le ventre ouvert par l'obus d'une sale guerre.

  • Cavalcanti 2
    27 Juin 2013 à 14:46 |

    Bien sûr, pour avoir un jugement aussi péremptoire, vous avez lu TOUT Céline ( romans, théâtre, ballets, pamphlets et la
    correspondance ), vous ne critiqueriez pas un film après en avoir vu que dix minutes n'est-ce pas ?... Non votre intégrité intellectuelle serait prise en défaut et vous ne le supporteriez pas... Allez-vous supporter ce qui suit Mme
    Kahn :
    "Monsieur Céline nous dégoûte, nous fatigue, sans nous étonner... Un sous -Zola sans essor... Un pauvre imbécile maniaque de la vulgarité gratuite... une grossièreté plate et funèbre ... M; Céline est un plagiaire des graffiti d'édicules ... rien n'est plus artificiel, plus vain que sa perpétuelle recherche de l'ignoble ... M; Céline n'est même pas fou... Cet hystérique est un malin ...Il spécule sur la niaiserie, la jobardise des esthètes.. factice, tordu au possible son style est un écurement, une perversion, une outrance affligeante et morne. Aucune lueur dans cet égout !... Pas la moindre accalmie ...la moindre fleur poétique...
    Il faut plaindre de tout coeur les malheureux courriéristes obligés de parcourir, avec quelle peine! de telles étendues d'ordures !... "
    Avouez, Mme Kahn, que ces lignes de Céline se parodiant dans " Bagatelles pour un massacre " ont une autre allure que les
    vôtres ...
    Ah! pour finir en " beauté " , ceci tiré du même opus

    " Elle pourra chier tant qu'elle voudra la Critique ... Je l'ai conchiée bien plus d'avance! Ah! je l'emmerde, (!)
    c'est le cas de le dire!C'est la façon! J'aurai forcément le dernier mot ! en long et en profondeur ... "
    Ne trouvez-vous pas, Mme Kahn, qu'ici le mot " emmerde " à une autre " profondeur " que chez vous ?...
    Notre distingué sujet vend 50 000 " Voyage " en Folio, sans compter la collection blanche et la pléiade . Vous pensez que vous aurez 50 lecteurs pour votre feuille ?...
    Mais je sens que je vous "emmerde" à mon tour ; permettez-moi de me retirer en vous souhaitant une bonne journée Mme Khan .

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