Alter Hugo, par Hans Limon

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Alter Hugo, par Hans Limon

Ecrit par Hans Limon le 13.07.18 dans La Une CED, En Vitrine, Les Chroniques

Alter Hugo, par Hans Limon

 

Il y a sept ans, presque jour pour jour, une amie précieuse m’a offert une anthologie de la poésie hugolienne, et j’ai eu envie de la gifler, sur le cou(p). Tout d’abord, parce que j’ai toujours détesté les présents, même au passé ; ensuite, parce que j’ai toujours détesté les anthologies (j’ai une approche « encyclopédique » des auteurs que j’apprécie, et les pots-pourris me semblent des hérésies) ; enfin, parce qu’à l’époque Hugo me laissait de marbre, et parce que j’éprouvais même à son égard un certain mépris, comme à l’égard de tout ce qui était célèbre ou faisait l’objet d’un consensus mou. J’avais dans l’esprit le souvenir tenace des adaptations télévisées, cinématographiques (je ne connaissais pas encore Paul Leni) et autres comédies musicales extorquées à ses écrits, mièvres, larmoyantes, vaines, kitschs et souvent ridicules (il faut se méfier de la mention « d’après l’œuvre de Victor Hugo »). Et puis l’ennui, ce magnifique fléau que Bernanos compare à une poussière fine qui s’accumule sur nos épaules si nous restons immobiles, l’ennui si mince et pourtant si pesant d’un début de carrière banal et frustrant, à bord du bateau ivre de l’Éducation nationale, m’a tiré de mon « sommeil dogmatique » en agitant le fil du désœuvrement : j’ai ouvert l’anthologie pour ne plus jamais tourner la page.

Plus qu’un écrivain, plus qu’un homme, plus qu’une œuvre, j’ai découvert, à ma stupeur, un nouvel univers, une terre offerte à mes déambulations mentales, une seconde Création. Depuis les gifles rythmiques des Châtiments jusqu’aux rêveries cosmo-mystiques des Quatre Vents de l’esprit, en passant par les fables échevelées de La Légende des siècles, ma curiosité a sillonné d’un pas frénétique les circonvolutions d’un cerveau-monde indéfiniment romantico-réaliste, dans l’ombre du grand phare de Guernesey. J’ai alors fait part de mon enthousiasme à mon meilleur ami, lumineux fataliste, et lui ai témoigné à quel point cette première lecture me remplissait d’admiration et d’humilité. « Hugo est l’écrivain du sublime, plus que du beau, et sa démesure te correspond parfaitement. Dévore-le... », m’a-t-il répondu, en substance. Je l’ai donc dévoré, à quelques miettes près, en approximativement sept mois : poésie, théâtre, roman, témoignages historiques, articles, essais, gribouillis d’adolescent, dessins, lettres, méthodiquement, dans l’ordre chronologique, allant même jusqu’à me procurer ses textes en version anglaise afin de perfectionner ma connaissance de la langue de Shakespeare (pour la maîtriser totalement, il faut, d’après Jules Vabre, romantique décalé, boire des litres et des litres de stout). En devenant successivement mon frère, mon ami, mon amant, Hugo m’a sauvé, de moi-même, du désespoir, de la laideur humaine, du scepticisme outrancier, du quiétisme, de la mort prématurée, celle du cœur, préambule à celle du corps. Sa figure tutélaire a finalement pris les contours d’un père nourricier, étanchant durablement ma soif de justice et d’éternité, satisfaisant mon appétit gargantuesque de poète naissant, devançant mes désirs, apaisant mes douleurs, enveloppant ma solitude réelle d’un voile de dualitude virtuelle.

Hugo est certainement l’écrivain français le plus connu, justement parce qu’il n’a pas été qu’écrivain. Il a émergé d’un temps où art et vie fusionnaient. Il s’est lui-même écrit en écrivant son œuvre et, à l’image d’un navire insubmersible, malmené par la vague, il s’est agrandi de tout ce qui tendait à le faire sombrer, destin tempêtueux, vigie visionnaire. Il a survécu à la mode parce qu’il n’a été d’aucune mode précise, parce qu’il a osé inventer ses propres règles, perpétuel intempestif, parce qu’il a marqué l’histoire de son empreinte, debout devant l’écritoire, dans les coulisses du Théâtre-Français, assis à l’Assemblée ou sur un rocher, à fleur d’exil et d’océan. J’ai mêlé mes crachats aux siens en lisant Les Châtiments, puisqu’il était logique, somme toute, que les ennemis de mon ami fussent mes ennemis, fermé la bouche et débondé le réservoir de mes pleurs en éprouvant son déchirant portrait de Pauline Roland, chanté au rythme des Orientales, descendu, ma main dans la sienne, les nébuleux degrés de « Melancholia », soupiré de tristesse devant le tombeau rayonnant de Léopoldine, patiemment déchiffré son mur des siècles, goulûment assimilé, le sourire aux lèvres, les leçons philosophiques de l’âne positif, plus sage que Kant, goûté avec Satan la bonté radiante de l’Ange Liberté, pourvoyeuse de rédemption, escaladé de point noir en point noir l’immense promontoire de Dieu, jusqu’à l’abîme profond des questions sans réponses, circonscrit l’énigme Cromwell, redressé mon honneur abattu, au son du cor d’Hernani, déploré ma difformité avec Triboulet, tutoyé les rêves de Ruy Blas, sondé les vieux mystères européens à la barbe des Burgraves, frémi d’horreur devant le fanatisme de Torquemada, prié pour le salut des tourtereaux perdus sur l’île de Man, Lord Slada et Lady Janet, nargué les autorités sous les nippes trouées de Glapieu, bu l’eau des mers dans le crâne des morts avec Han d’Islande, tremblé sous la chaîne du Condamné, sonné les cloches de Notre-Dame avec Quasimodo, défendu Claude Gueux, dressé des barricades avec le moineau Gavroche, attendu mon amoureuse au jardin du Luxembourg en pensant à Marius et Cosette, déserté le bagne et l’ignorance, caché dans le poing serré de Jean Valjean, prêté main forte à Gilliatt combattant la pieuvre, cette créature terrifique épuisant sa proie par le vide et la succion (tout comme l’obscurantisme), plaidé la cause du peuple aux cotés de Gwynplaine défiguré, assisté aux débats révolutionnaires impliquant Marat, Danton, Robespierre, Gauvain et Cimourdain, détesté puis aimé puis détesté puis aimé Napoléon le Grand, vomi sans ménagement Napoléon le Petit, « monument vide et sonore », déifié le Barde britannique, père adoptif de Roméo et Macbeth, porté aux nues Beethoven, sourd saturé d’infini, « mystérieux voyant de la musique », gracié Georges et Jeanne (au pain sec), réhabilité les Communards, côtoyé Nerval, Gautier, Dumas, Mallarmé, Berlioz, Liszt, écrit à George Sand, Louise Michel, subi les attaques des gauchistes, puis des royalistes, puis des gauchistes, puis des royalistes, planté le Chêne des États-Unis d’Europe, dénoncé l’impérialisme des puissants et l’inertie du peuple, flétri la misère et couvé les misérables, fustigé la torture, la peine de mort, les extrémismes de tous bords, exalté la beauté morale et la grandeur du petit, prôné l’amour libre, désenchaîné la rime classique, décloisonné les trois unités, épousé Adèle, adoré Juliette, et parfois, dans le sillage de Javert, considérant « l’invisible avec une fixité qui ressemblait à de l’attention », déraillé pour retrouver le droit chemin, quelques chapitres plus tard, plus loin, plus haut.

J’ai fini par croire que la nature était un colossal palimpseste hugolien, que les fleurs me susurraient les épopées du ver et du Satyre, que toutes les sépultures évoquaient sourdement le cimetière d’Eylau, que toutes les défaites commémoraient le naufrage napoléonien, dans le carnage assourdissant des mornes plaines, que toutes les belles savaient danser devant le soleil galonné à la manière d’Esmeralda, que les ours bourrus étaient des ventriloques en puissance et les loups dressés des hommes parachevés, que j’étais, moi, jeté à la facticité tout juste cent ans après sa disparition, son rejeton lointain, sa progéniture bâtarde et bavarde, son orphelin né sous X, près de l’équerre du gibet, sous l’augure de son V, à quelques encablures du O céruléen des flots mouvants, moi, insensé qui croyais être lui ! J’ai recherché son aura de prophète profane en plongeant dans maints volumes imprimés, anciens ou contemporains, comme on recherche les traits de sa mère sur le visage des autres femmes, j’ai lutté pour ne pas l’imiter, pour l’assimiler sans le singer, pour en faire un modèle-moteur, un idéal régulateur, l’élan primaire d’un mouvement perpétuel. Ses personnages m’ont enseigné l’espoir désabusé, puisque, malgré tout, « Ceux qui auront semé dans les larmes moissonneront dans l’allégresse », l’abnégation transcendante, la bienveillance, la fraternité, la nage à contre-courant, la rage à contretemps, quitte à perdre haleine, ses personnages ont projeté sur le clair-obscur de mon imaginaire conscient ce qui, depuis ma prime enfance, bourdonnait, latent, à la lisière de ma personnalité.

Ma fascination n’est pas sans contrepartie : elle m’a bien souvent poussé à l’intransigeance. À ma décharge, nombreux sont les « artistes » qui prétendent servir Hugo tout en se servant de lui, très certainement parce que son nom garantit, au théâtre, un taux de remplissage minimum, sonne comme un mantra philanthrope, tient lieu de caution pseudo-humaniste, et qu’il suffit de « l’adapter » ou de l’insulter (la frontière entre les deux est parfois ténue), en le faisant passer pour un ogre culinaire et sexuel, un père castrateur, un antisémite, un raciste, un colonialiste, pour faire parler de soi et obtenir un petit quart d’heure de gloriole. Hugo est joué, c’est un fait ; il est aussi et très souvent « récupéré », c’en est un autre, et toutes les manipulations politico-politicardes ne changeront rien à ce qu’il a écrit. « Revenez au texte ! » Point positif, toutefois : à force d’être « adapté » et de revivre sans fin son dernier jour, le Condamné n’a toujours pas été exécuté...

Alors, en garnement difficile, capricieux, néreux, il m’arrive désormais de quitter certains spectacles, en pleine représentation ou à l’entracte : je ne peux tout simplement plus supporter ni la bêtise de certaines mises en scène ni le simplisme des grilles de lecture qui les sous-tendent. Une fois pour toutes : quand les « artistes » auront enfin pris la mesure des potentialités révolutionnaires et même anarchistes de certains de ses textes, comme Les Misérables, L’Homme qui rit ou encore tout son Théâtre en liberté, où la parole est donnée aux déclassés, aux bannis, aux marginaux, nous aurons franchi une étape décisive dans la compréhension de sa dramaturgie et de sa poétique. Ce ne sont pas là des remarques de pédant vétilleux, mais des injonctions, des exhortations mêlées d’amertume

Hugolâtre ? Peut-être. C’est à moi-même que j’aurais dû asséner cette gifle que je destinais autrefois à mon amie, avant de me résoudre à la laisser saine et sauve. Hugolâtre ? Assurément. Au point de prendre à sa suite le chemin de l’écriture et de m’efforcer d’offrir au public littéraire de plus en plus restreint quelques morceaux édifiants, éclairants, électrisants, et d’absorber des milliers de pages, revenant toujours à lui comme à mon premier amour, y retrouvant le berceau de mes aspirations les plus essentielles.

Savez-vous qu’il m’arrive encore de traîner mon spleen dans les allées du jardin du Luxembourg et d’y attendre mon amoureuse, qui n’en finit plus de se faire désirer ?

 

Hans Limon

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A propos du rédacteur

Hans Limon

 

Professeur de philosophie et de théâtre. Ecrivain et poète.