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Ziyan, Hakan Günday

Ecrit par Emmanuelle Caminade 04.11.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Bassin méditerranéen, Roman, Galaade éditions

Ziyan (Dogan Kytap) traduit du turc par Pierre Bastin, 2014, 348 pages, 24 €

Ecrivain(s): Hakan Günday Edition: Galaade éditions

Ziyan, Hakan Günday

 

Publié en 2009 et sorti dans sa version française début 2014, ce roman de Hakan Günday, jeune et prolixe écrivain turc considéré comme le plus prometteur de sa génération, est un livre magnifique, un livre choc qui n’exclut pas pour autant profondeur ni finesse. Parti de son expérience du service militaire obligatoire – réalité avec laquelle on doit vivre dans son pays, l’objection de conscience n’y étant pas légalisée –, Ziyan doit beaucoup également à la fascination de l’auteur pour un parlementaire oublié de la toute jeune république de Turquie, un certain Ziya Hursit condamné à mort à 26 ans pour une tentative d’attentat contre Atatürk, et qu’il découvrira être un de ses ancêtres.

Ziyan, qui en turc signifie à la fois « gâchis » et « ton Ziya » (l’auteur aime jouer sur les mots), est d’abord une féroce satire de l’armée dénonçant cette violence dont personne ne parle qui est endurée au quotidien par tous les conscrits. Hakan Günday, s’inspirant en partie de Full Metal Jacket, le célèbre film de Stanley Kubrick, décrit toute cette agitation, cette énergie inutile déployée lors de ce service militaire avec une précision implacable et une noire dérision en la concentrant dans un espace restreint.

Et il retrace aussi, dans une tonalité différente, le court parcours de son personnage quasi éponyme, de l’enfer d’une Première Guerre Mondiale affrontée très jeune à ce geste, à cette décision fatale qu’il tente d’interpréter. Il laisse ainsi courir son imagination pour combler les vides tout en remémorant un pan d’histoire de la Turquie, en interrogeant cette période où s’érigea l’icône du « père de la nation », en interrogeant plus largement le gâchis de nos vies et l’absurdité de notre monde.

Dans une région orientale reculée au dur climat, où l’hiver semble interminable, figeant des paysages qui vous enferment comme les murs d’une prison, l’armée contrôle les populations kurdes. Et les jeunes soldats qui y sont abandonnés à sa hiérarchie font l’objet d’un conditionnement intensif relevant des techniques de redressement les plus destructrices. Au moindre signe de rébellion et même de « visibilité », ils rejoignent la horde des damnés parmi les damnés, celle des « soldats d’Ekber » – « un type comme une feuille de carbone qui décalquait l’art de la guerre sur le sadisme ». Insultes, vexations et brimades, « danse du commando » ou délirante « remise à zéro » où les anciens font ramper les « bleus » sous les coups en les transformant en véritable « serpillière humaine » –, ce harcèlement continuel s’abat sur les conscrits dès leur arrivée, broyant les individus pour en faire « les chenilles d’un gigantesque char », poussant certains à la folie, à l’automutilation, au crime ou au suicide. Au sein de l’unité militaire à l’arrière des affrontements avec les rebelles du PKK et quasiment hors de contrôle qui nous est décrite, cette absurde mécanique tourne à vide et tous les règlements sont bafoués dans la pratique : il n’y a pas de limite à l’oppression de son semblable par le supérieur hiérarchique dans cette chaîne de commandement qui s’apparente plus à une « chaîne alimentaire ». Et ceci permet de mieux saisir l’essence même de ce conditionnement reposant sur la peur.

Car c’est avant tout la peur que Hakan Günday questionne, tentant de comprendre, au-delà du cri de colère et de désespoir dont il se déleste, les véritables règles régissant non seulement l’armée, la république et la société turques dont elle est le socle, mais aussi toute société humaine. Et il débouche alors sur un questionnement philosophique encore plus large – et visiblement influencé par Nietzsche –, se situant à une autre échelle. Il prend ainsi la mesure de l’homme et de la vie à l’aune de la mort, celle de notre existence au regard de l’éternel néant, ramenant chacun d’entre nous à des questions essentielles : Que faire de cette vie éphémère qui nous est donnée ? Doit-on se risquer à l’accepter ? Et que deviennent ces rêves qui font vivre ?

L’auteur confie le récit à un jeune soldat qui a peur de tout et qui, épouvanté par sa vie, a peur de se tuer : « Je voulais mourir (…) Je voulais m’enfouir dans la neige et geler ». Et il varie et complexifie la narration en faisant intervenir très habilement, dans un jeu d’échos et de miroir, le personnage de Ziya qui, lui, a toujours ignoré la peur. Lors de nombreux tours de garde solitaires vécus comme un véritable supplice dans les nuits glaciales, le mort va venir hanter un héros en proie à l’insomnie et à l’hypothermie, lui semblant d’abord une terrifiante hallucination témoignant de sa folie. Un spectre sollicitant aussi l’imaginaire du lecteur et le renvoyant à la célèbre tirade d’Hamlet.

Le parcours de ce fantôme désireux de conter sa propre histoire mais aussi de sauver le héros, va s’encastrer alors dans le parcours militaire du jeune conscrit qui, de déflagration (parfois soulignées par la typographie) en lignes franchies jusqu’au paroxysme d’une nuit de nouvel an, s’achemine de seuil en seuil au plus profond de sa nuit, jusqu’à son ultime libération. L’entrelacement de ces deux parcours met le soldat face à sa propre histoire, éclaire sa difficulté à vivre. Car il ne faut pas s’enfermer dans une alternative : être « opprimé, avec des douleurs imbéciles ; ou (…) opprimant avec des joies idiotes». Pour accepter vraiment la vie il faut s’arracher du troupeau, des troupeaux : de ceux des moutons comme des bergers. Et cette voix qui interpelle le héros, le raille et le provoque, le critique ou l’exhorte, le conseille et le soutient, semble venir de l’intérieur comme s’il avait « avalé un essaim d’abeilles ». Elle résonne comme le réveil de sa conscience, comme le dégel de l’âme, lui révélant que toute vie libre se joue sur le « seuil du suicide », « dans la fissure entre la mort et la vie », et lui ouvrant « une porte vers l’inconnu ». L’horizon aussi d’une page blanche à noircir, comme une « route noire » s’élevant « dans le blanc d’une photo à deux dimensions ».

Hakan Günday peut ainsi approfondir son questionnement sur l’homme au travers du dédoublement de son héros et réfléchir sur deux temps en instaurant un riche dialogue entre la réalité présente et un passé déjà lointain. Un double point de vue narratif lui permettant également de s’interroger sur la portée des actes, des décisions des hommes, avec le recul nécessaire tout en accentuant le brouillage entre songe et réalité qui renforce cette sensation de dilution du temps résultant de ces paysages de neige où la blancheur de la terre s’estompe dans le blanc du ciel.

Et l’on est emporté par le souffle et l’intensité de l’écriture. Une écriture qui claque, qui avance et qui interpelle mais dans un temps semblant en suspens. Une écriture tendue dont les phrases courtes souvent haletantes contrastent avec l’immobilité induite par le champ sémantique dans lequel puise l’auteur pour nous faire ressentir l’atemporalité de ces paysages neigeux ou la glaciale obscurité des nuits silencieuses. Une langue souvent orale, brutale mais aussi poétique, dont le rythme rapide alterne la syncope de l’ellipse et l’élan de la reprise, une langue profondément métaphorique dont la puissance et la beauté des images touchent intensément.

L’histoire imaginée par l’auteur, le propos qu’il y tient et la forme s’épousent ainsi intimement, magistralement, et on admire également, outre sa pertinence, la grande originalité du découpage narratif.

Après un court prologue où un narrateur extérieur s’invite sur un champ de bataille au début des années 1910, ce récit d’un service militaire s’amorce sur le héros narrateur contemplant la photo du « Gazi » (« le Victorieux », surnom donné à Atatürk), introduisant d’emblée la confrontation des deux époques dont l’une reste désormais figée dans un cliché en noir et blanc gardant tout son mystère. Un récit divisé en dix chapitres d’inégale longueur et curieusement notés de 10 à 0 ! Décompte évoquant bien sûr la « quille » d’un soldat dont le service s’avère « une remise à zéro générale de l’individu » mais aussi le lancement d’une fusée vers un univers inconnu… Puis le livre se prolonge encore sur quelques pages, comme en accéléré, continuant le décompte au-dessous de zéro car « tout commence en dessous de zéro. Quand on enfile les masques de neige, les vrais visages apparaissent ». Un livre qui nous donne en effet à voir l’homme dans sa noirceur et sa lumière : « Ecce homo ». Et c’est un narrateur extérieur surplombant qui, des chapitres -1 à -23 (parfois réduits à quelques lignes ou à une page blanche), reprend la parole, introduisant du recul sur cette histoire contée avec vivacité dans l’incarnation d’un double « je ». Introduisant le recul du temps, celui de la mort qui tour à tour nous fera disparaître sans que pour autant la terre ne s’arrête de tourner (on comprend peut-être alors pourquoi l’auteur s’est arrêté au nombre 23).

« Tout se termine en dessous de zéro. Quand les rêves aussi se transforment en poudre de glace ».

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Hakan Günday

 

Né en 1976, Hakan Günday est le plus connu des écrivains turcs de sa génération. Francophone pour avoir suivi dans sa jeunesse son père diplomate à Bruxelles et dans nombre de pays d’Europe, il a fait des études littéraires et politiques. Grand lecteur, il a été profondément marqué par le Voyage au bout de la nuit de Céline. Il est déjà l’auteur de huit romans. Zyan, après D’un extrême l’autre (Galaade, 2013) – qui a reçu le prix du meilleur roman de l’année 2011 en Turquie – est son deuxième livre traduit en français.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.