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Wiggins et la nuit de l'éclipse, Béatrice Nicodème

Ecrit par Laetitia Steinbach 02.05.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Jeunesse, Roman, Gulf Stream Editeur

Wiggins et la nuit de l’éclipse, Gulf Stream Editeur, Courants Noirs, mars 2012, 258 p. 13,90 €

Ecrivain(s): Béatrice Nicodème Edition: Gulf Stream Editeur

Wiggins et la nuit de l'éclipse, Béatrice Nicodème

 

Il en va de même des héros que des chats, ils semblent parfois avoir sept vies et resurgir aux moments les plus inattendus. C’est ainsi que dans ce très bon roman à énigmes de Béatrice Nicodème, nous découvrons que Sherlock Holmes n’est pas mort dans les cascades du Reichenbach, entraînant dans sa chute l’infâme Moriarty, mais qu’il a survécu au travers de son plus fervent disciple, le jeune Wiggins.

Désabusé et éteint par le décès de son ami, le docteur Watson se décharge d’une délicate affaire de chantage auprès de Wiggins, simple garçon des rues malfamées de Whitechapel et employé à l’occasion par le détective comme garçon de courses. Aussi quand le directeur d’un collège huppé fait appel à Watson pour résoudre diplomatiquement une crise au sein de ses jeunes pensionnaires, celui-ci envoie à sa place le jeune homme, bien décidé à faire ses preuves et à honorer la mémoire de son maître. Il s’agit de veiller sur la sécurité de Lowell Summerfield : son père, le juge le plus aristocratique et le plus despotique de la capitale se voit victime d’un maître-chanteur dans un procès médiatique : de son verdict dépend la survie de son fils.

Quittant ses repères et ses tavernes habituels, Wiggins se rend à Midshurst et découvre avec stupéfaction l’univers fermé des grands établissements scolaires privés, régis par de surprenantes lois. Jeune chien fou mal dégrossi au franc parlé désarmant et envahissant, il se retrouve confronté à la vie austère des collégiens, faite de brimades, de règles strictes et désuètes, soumise à un code de l’honneur abscons et cruel. Et l’on suit avec anxiété les pérégrinations du héros au cœur d’une intrigue à rebondissements multiples. Comme dans tout bon roman noir, les cadavres s’empilent et les suspects se multiplient ; l’enlèvement de Lowell son protégé échoue, mais son colocataire est tué. Des réunions secrètes se tiennent au plus sombre de la chapelle, des inimitiés entre les élèves se font jour : pourquoi la victime était-elle si cordialement détestée par Param Trishna, jeune indien et bouc émissaire de l’internat ? Pourquoi le jeune Ashley Lawrence dérobe-t-il du laudanum à l’infirmerie ? Et peut-on réellement exclure l’équipe enseignante des coupables potentiels ? Qui est l’étrange Verneuil, élégant et cynique professeur de français qui semble au courant de tant (trop) de choses ? Et Charles Bell l’économe dont le plaid est retrouvé sur les lieux du kidnapping, qu’avait-il à y faire ? Ne parlons même pas de Fergus Kinloch, dont la stature de lanceur de troncs d’arbre le désignerait d’office comme homme de main des criminels. Quant au directeur lui-même, M. Baring-Gould, il semble bien trop parfait pour être honnête :

« Avec fébrilité il fit coulisser le tiroir secret et le posa sur la table. Ce qu’il contenait le laissa sans voix : pots de maquillage, faux sourcils et faux nez, cire, pinceaux, gelées de différentes teintes et même quelques pustules. Il y avait de quoi rendre n’importe qui méconnaissable ! »

Notre détective en herbe aiguise ses sens et son esprit de déduction. A l’instar de son défunt mentor, il traque le mensonge et les incongruités, observe et analyse les indices de terrain.

« Sherlock Holmes lui avait enseigné que le criminel le plus habile laissait toujours des traces. L’important était de ne pas attendre que la piste ait refroidi. Les minutes à suivre pourraient être décisives pour la vie du jeune Summerfield ».

Et surtout, il tombe amoureux de la jeune lingère Sarah, dont les sautes d’humeur spectaculaires semblent elles aussi dissimuler quelque chose. Devant cet embrouillamini de pistes et de culs-de-sac, Wiggins se sent parfois bien seul et désarmé !

Cela fait maintenant plusieurs années que Béatrice Nicodème met en scène le jeune garçon ; mais que de chemin parcouru par ce tandem depuis Wiggins et le perroquet muet (Syros, 1992). Le personnage s’est étoffé, le texte aussi : Wiggins et la nuit de l’éclipse est un livre à la fois haletant et drôle, on y retrouve l’atmosphère du maître anglais Arthur Conan Doyle ; d’ailleurs les références à son œuvre sont nombreuses. Comme il se doit, les nuits sont sombres, pluvieuses et rarement de tout repos ; la solution semble se dérober au fil de la lecture comme happée par le brouillard nappant le paysage alentour. La première de couverture, réalisée par l’illustrateur Aurélien Police, est à cet égard magnifique.

Et si Wiggins manifeste visiblement de grandes capacités à l’observation, il a cependant encore besoin d’un guide pour améliorer ses talents et progresser, comme tout adolescent perpétuellement à la recherche d’une identification. Soucieux de la justice, de l’amitié et de l’amour, notre héros, avec ses doutes, ses invraisemblables certitudes et ses moments de détresse saura plaire aux garçons comme aux filles. La langue est riche sans être complexe, et Béatrice Nicodème parvient sans mal à créer un univers mystérieux et rocambolesque, propre à fasciner ceux qui allient raffinement et péripéties.

 

A lire à partir de 13 ans.

 

Laetitia Steinbach


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A propos de l'écrivain

Béatrice Nicodème

 

Béatrice Nicodème a exercé pendant quinze ans le métier de maquettiste. Après un premier roman en 1987, elle se consacre au roman policier pour adultes ou adolescents. Elle recrée avec réussite l’univers de Sherlock Holmes avec les aventures de Wiggins. Elle a reçu le prix Groom de la Société Sherlock Holmes pour Wiggins et Sherlock contre Napoléon.

 

A propos du rédacteur

Laetitia Steinbach

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Rédactrice

 

Laetitia Steinbach est professeur de lettres modernes dans le secondaire. Elle s’intéresse particulièrement aux albums et romans graphiques et à la littérature de jeunesse contemporaine. Elle travaille actuellement à la rédaction d’une thèse portant sur l’homosexualité dans le roman pour adolescents et l’édition jeunesse.