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We are l'Europe, Jean-Charles Massera

Ecrit par Marie du Crest 23.09.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Verticales, Essais

We are l’Europe, octobre 2009, 242 p. 20 €

Ecrivain(s): Jean-Charles Massera Edition: Verticales

We are l'Europe, Jean-Charles Massera

Notre époque aime à rendre opaque la réalité en produisant à foison des discours « d’expertises économiques, financières, sociologiques », des verbiages de professionnels de la communication et d’autres encore. Jean-Charles Massera puise dans ces eaux troubles du langage manipulé et manipulateur pour modeler un langage dramatique qui lui soit propre. C’est dans cette logique qu’il faut comprendre sa pièce WE are l’Europe.

WE are l’Europe (le projet Wale) fait écho à We are la France. En 2008 donc, il réalise un montage de plusieurs de ses textes extraits de Amour, gloire et CAC 40, France, guide de l’utilisateur, Jean de La Ciotat, la légende. Benoît Lambert assure la mise en scène. Ils donnent à voir et à entendre les voix de caissières de Mâcon ou de cadres de la région parisienne qui se débattent pour vivre ou survivre dans la société française en crise.

WE are l’Europe se présente comme un texte plus unifié, dense, aux typographies multiples (caractères gras ; italiques ; lettres capitales), aux formes littéraires hétérogènes (dialogues accompagnés de tirets ; réécriture de versets ; articles juridiques numérotés, paroles de chansons existantes ou forgées). Cette esthétique de la bigarrure apparaît dès le titre mi-français, mi-anglais, signature stylistique de plusieurs œuvres de l’auteur (United emmerdements of New order chez POL).

Pourtant We are l’Europe (2009) s’inscrit dans une démarche théâtrale : le Granit, scène nationale de Belfort, associé au théâtre de la Tentative (Paris), commande le texte à Massera et en assure la réalisation scénique et l’adaptation qui donneront lieu à une tournée en France en 2009. En vérité, de quelle parole théâtrale s’agit-il ? Essentiellement celle de la comédie. Les personnages n’ont pas d’identité propre : ils sont peut-être des participants à un talk-show, à un débat entre amis. De toute façon ils sont nous(We). Ce sont « les petits blancs hétéro occidentaux » qui s’interrogent sur leur « life » en 2009, successivement un mec, une nana, des mecs ; des nanas dans une langue orale réécrite faite de franglais, d’amputations phonétiques diverses (apocopes par exemple).

« C’est l’hallu quand même ! »

Ils parlent aussi bien de bricolage que de crédit immobilier, de vie sexuelle et de politique internationale. Que faire quand on vit dans une Europe en déclin et aux prises avec la mondialisation ? Tout ceci est parfois grotesque, l’homme contemporain s’enlise dans ses contradictions de consommateur et de gentil altermondialiste. Il veut acheter des vêtements en coton équitable mais les fait venir du bout du monde et remet par là-même en question l’équilibre écologique. Massera, à la manière de Molière, introduit une chanson comme dans une comédie-ballet et propose un final sur le titre du groupe Cold Play : Viva la Vida (l’ironie nourrit le propos).

Ainsi parodie-t-il notre société qui surfe sur le net, qui écrit frénétiquement des sms, tient des blogs. Ses personnages revêtent des tenues de supermen et superwomen ridicules, dérisoires mais attachants à force de nous ressembler. Chacun ainsi essaie-t-il de trouver une issue pour échapper à l’incohérence de ce monde, pour réinventer l’Europe postcoloniale. Massera en tout cas fabrique une parlure comique et féroce, sans doute seule entreprise féconde .

 

Marie Du Crest


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A propos de l'écrivain

Jean-Charles Massera

 

Jean-Charles Massera, né en 1965 à Mantes-la-Jolie, construit son œuvre dans la diversité des formes : il écrit pour France Culture, il signe un roman dès 1994 ; depuis 2001 il s’intéresse à la scène (Quelque chose en nous de général, ou en 2002 United problems of coût de main-d’œuvre). Il s’investit aussi dans l’art contemporain à Rennes (2008), et plus récemment il collabore avec l’institut d’art contemporain de Villeurbanne (Kiss my mondialisation). En revanche, Massera poursuit toujours son interrogation sur ce qui constitue l’édifice social, économique, financier, individuel de notre décennie, avec lucidité, humour.

 

A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.