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Voyage avec Frédéric Boyer dans la question brûlante du "nous" (2)

Ecrit par Matthieu Gosztola 12.05.12 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers

Voyage avec Frédéric Boyer dans la question brûlante du

 

Frédéric Boyer, Phèdre les oiseaux, suivi de Texte pour une voix off (Thésée) et de Chants pour d’autres voix, P.O.L, 2012, 106 pages, 12 e ; Personne ne meurt jamais, P.O.L, 2012, 170 pages, 13 € ; Techniques de l’amour, P.O.L, 2010, 83 pages, 10,65 €

 

L’on sait en outre que l’amour est tout sauf commun, quand bien même il est la chose la moins inattendue. Cette expérience de l’amour, parce qu’elle est partagée par tous, est commune à chacun d’entre nous. Mais alors, l’amour serait-il lui-même commun ? L’on pourrait le penser. Car l’on aime finalement dès l’aube de sa vie. « Dès le ventre de [s]a mère [on] aim[e] quelqu’un ». En réalité, il n’en est rien. L’amour revêt toujours un caractère inédit. On aime toujours pour la première fois, quel que soit le nombre de fois où l’on a pu aimer, du reste. L’amour est toujours une première fois. Comme si, en aimant, en tombant amoureux puis en laissant l’amour s’installer en lui, l’amoureux naissait à sa vision, à son ressenti pour la toute première fois. Naissait à lui-même, en même temps qu’au monde, et à la vie.

Le pouvoir maïeutique de l’amour… Comme s’il ouvrait les yeux (ceux de son corps et ceux de son cœur) sur l’autre et le monde qui est la maison de l’autre pour la toute première fois, par la vertu empreinte de justesse de son amour, et faisait enfin plus qu’entrevoir le monde, et les hommes. L’amour est donc intrinsèquement violence, dans ce sens où il refonde le rapport de l’être à autrui, et au monde. Enfin, de part son caractère inédit, l’amour chemine toujours de concert avec son intensité, extrême. « J’ai vu l’autre que j’aimais de toutes mes forces comme jamais je n’avais vu quelqu’un. Et je me suis souvenu de l’aimer comme jamais je ne m’étais souvenu de quoi que ce soit ».

Parce que l’amour se fonde sur un paroxysme du ressenti, il chemine inéluctablement avec la douleur, avec la souffrance. Cela va même au-delà pour Frédéric Boyer. Pour lui, en effet, l’amour se fondevéritablement sur la souffrance.

Cette souffrance est double. Il s’agit tout d’abord de la souffrance infligée par la perte de l’autre. L’amour, on l’a vu, est bien « inépuisable ». Seulement, « nous sommes, je suis, finis ». Les histoires d’amour finissent. Et toujours, quand l’aimé(e) nous quitte, c’est d’une apocalypse intime qu’il s’agit. « J’étais au centre, au cœur. Je suis ailleurs et perdu ». Mais l’amour ne nous quitte pas en même temps que l’aimé(e). Parfois, même, l’amour apparaît dans toute sa virulence, dans toute sa force et sa violence après la perte de l’aimé(e), car l’amour se reconnaît par cette perte. « L’amour m’a dit : tu ne me connaîtras qu’après mon départ. Tu ne me connaîtras qu’une fois le but atteint et perdu ». Et toujours, l’amour qui perdure sans l’autre aimé(e) nous laisse exsangues face à l’absence de l’autre, après qu’il nous a quittés : « (…) j’ai aimé quelqu’un toujours là dans le silence autour de moi. J’ai voulu le suivre sachant qu’il n’était plus là. Ce qui nous a séparés est la seule chose que nous partageons encore ». L’amour, toujours présent, toujours aussi fort, n’est plus néanmoins qu’une présence fantomatique, car ne se raccrochant à rien de réel, puisque l’autre est parti(e), puisque l’autre a plongé le monde entier, le monde entier qu’il était, mais aussi le monde entier qu’il habitait au point d’en recouvrir chaque parcelle d’un peu de sa présence, comme d’un tissu, dans le noir. « J’ai sans doute vécu tout ce qu’il était possible de vivre en aimant quelqu’un et tout cela n’est plus qu’un fantôme dans le noir. Et souvent ce fantôme c’est moi ». Quand bien même l’amoureux a conscience de cela, il continue de donner corps, autant qu’il lui est possible, à cette présence fantomatique, en s’abîmant dans cet amour irrémédiable qu’il continue, envers et contre tout, d’éprouver. « Je me souviens de quelqu’un même si j’en dois perdre jusqu’au souvenir ». Quelle conclusion s’impose alors ? Défait de son amour, l’on est défait de soi, puisque l’on a fait de son amour, de la pensée de cet amour, toute la matière de sa vie, de ses pensées. « Je vis mais ce n’est plus moi qui vis en moi ». En somme, pour Frédéric Boyer, et c’est là, synthétisée en une phrase, le propos de son livre, l’amour emporte tout de nous après avoir donné corps en nous à tout. « Quelqu’un fut l’instant de quelques nuits mon maître, mon souffle, ma faim, ma toute folie. Pour après coup tout défaire ». Car l’amour finit toujours par, en défaisant tout, nous défaire après nous avoir nouvellement (et comme pour la première, l’unique fois) construits. Mais déjà, sans même prendre en considération la perte réelle de l’autre (qui, après tout, peut ne pas advenir, même si Frédéric Boyer n’envisage que cette réalité-là), l’amour est une façon pour la pensée de ressentir un manque que l’on ne ressentirait pas autrement. Les moments d’amour et leur manque cheminent d’un seul tenant, paraissent dans le même mouvement. Autrement dit, l’amour toujours dans le plein qu’il laisse entrevoir fait naître son manque, son inaltérable manque. Car l’autre nous échappe, irrémédiablement, même quand il est présent, à plus forte raison quand il est présent (l’on n’est jamais plus seul avec son amour que face à l’autre aimé qui nous exclut de son monde et de son être, de part sa seule présence, ou plutôt c’est nous-mêmes qui nous excluons de l’autre aimé, par la vertu même de l’amour que nous lui portons, qui, en hallucinant cet autre, en le parant de qualités, d’intentions, de pensées…, maquille la vérité, la réalité, et laisse parler le fantasme au lieu de simplement chercher à le voir en tant qu’autre), d’où le désir insatiable de fusion, exprimé par le narrateur, qui va jusqu’à vouloir disséquer le cerveau de l’aimé(e) pour y trouver la mystérieuse alvéole par quoi finit le secret de l’amour.

Parce que « l’amour s’accorde avec le déshonneur », il se fonde enfin, plus paradoxalement, sur la souffrance infligée par l’autre. Le narrateur de Techniques de l’amour, qui n’est pas sans rappeler la jeune femme d’Une fée, subit la férocité du désir masculin, mais quand l’héroïne d’Une fée était saccagée (jusque dans son innocence la plus profondément enfouie en elle) par les hommes, le personnage de Techniques de l’amour quant à lui éprouve du plaisir en s’abandonnant à ce jeu sadien. « (…) j’ai suivi quelqu’un. N’importe quoi n’importe quand n’importe qui. Je n’en sais rien. Rayonnement cruel de l’esprit ». « Entre leurs mains je devenais esclave et n’avais plus ni amis ni ennemis ». L’on devine aisément ce qui se passe alors. « A mes souffrances très vite j’ai trouvé des charmes ». Pourquoi ? « La douleur – peut aller à l’infini. Elle a quelque chose d’enivrant – car en elle se fait ma passivité (…) et mon élection » écrit Levinas dans ses inédits publiés récemment sous le titre Carnets de captivité (qui n’est autre que le premier tome de ses œuvres complètes). La douleur est ainsi le redoublement de l’élection première qui fonde l’amour comme amour. Puisque aimer, c’est choisir un être parmi tous les êtres et en faire un être d’exception. Lui donner la possibilité de nous détruire (ou de nous rendre passifs), c’est le rendre tel dans les actes, et non plus en pensée. L’amour pour Frédéric Boyer se construit ainsi dans une dynamique qui inscrit l’autre, et le fonde (comme nouvellement) dans un rapport maître-esclave. Ce rapport est, à bien des égards, enviable, comme le rappelle Maurice Blanchot dans L’Entretien infini : « L’esclave a cette chance d’avoir un maître ; le maître est aujourd’hui ce qu’il sert, il sera demain ce contre quoi il pourra se dresser ». « Les hommes ont toujours eu quelque idée de l’enfer. Ils ont pressenti que là où était l’homme, là s’offrait l’enfer », conclut Blanchot. Si la souffrance fonde à ce point l’amour selon Boyer, c’est dans le sens que lui donne Levinas. La souffrance fait en effet la passivité de l’homme… au sein de Dieu. Autrement dit, elle lui permet de s’oublier, de cheminer vers l’annihilation de soi-même, qui revêt la forme d’un accueilintensivement vrai de tout le corps et de tout l’esprit pour ce qui le dépasse, et qui tout en émanant entièrement de lui peut le contenir paradoxalement tout entier. L’amour par la souffrance qu’il implique (à travers notamment l’expérience de la sexualité, et celle de la perte de l’autre inscrite dans tout élan amoureux, comme nous avons pu le voir) et Dieu sont deux réalités inextricablement liées pour Frédéric Boyer dans le sens où l’un et l’autre peuvent déboucher sur la transe extatique, c’est-à-dire sur la façon qu’a l’être de s’exclure de lui-même, de se dissoudre voluptueusement dans le tout, ou le néant, ce qui revient au même. « (…) j’ai compris ce jour-là que l’amour ne se révèle qu’à ceux comme moi qu’il a préalablement exclus de lui-même », résume le narrateur de Techniques de l’amour. Aussi, si Frédéric Boyer émaille sa prose de quantité d’échos bibliques, ce n’est absolument pas anodin et cela ne tient évidemment pas uniquement à l’intérêt extrême (extrême et actif, puisqu’il prend la forme de plusieurs livres) que porte l’auteur à ces textes (il n’est que de songer, pour ne citer qu’un exemple, à la nouvelle traduction de la Bible parue chez Bayard).

Il n’est que d’écouter un fragment du Cantique des Cantiques, traduit par Henri Meschonnic, pour retrouver la mélancolie que ressasse comme une chanson le narrateur de Techniques de l’amour :

« Sur mon lit

pendant les nuits

j’ai cherché

celui que mon âme a aimé

Je l’ai cherché

et je ne l’ai pas trouvé ».

Seulement, quand on repose le livre de Frédéric Boyer, une question referme le livre avec nos mains. L’amour n’est-il qu’annihilation ? À la naissance, « la lune attache par un ruban rouge le pied d’un futur homme au pied d’une future femme. Pendant la vie le ruban est invisible, mais les deux êtres se cherchent et, s’ils se trouvent, le bonheur pour eux est sur terre. Il en est qui ne se trouvent pas ; alors leur vie est inquiète et ils meurent tristes : pour eux le bonheur commencera seulement dans l’autre monde : ils verront à qui le ruban rouge les attache ». Sans forcément donner vie par la pensée à cette légende japonaise si belle relatée par Marcelle Sauvageot dans Laissez-moi, ce que Frédéric Boyer oublie de nous dire, c’est que l’amour peut aussi coexister avec le bonheur, c’est-à-dire avec une certaine façon d’éprouver le monde, non plus dans la violence et l’annihilation, mais dans la douceur. De cette douceur, Frédéric Boyer ne dit rien, car son intention est de discourir sur ce qui force l’être à s’ouvrir et irrémédiablement le blesse. Sur ce qui en somme dépasse l’être et le brise. Alors que la douceur est cette façon, toujours plus intime et profonde, qu’a l’être d’être en accord avec lui-même. De n’être pas dépassé par lui. De cette douceur, il nous appartient de dire quelque chose, cette fois en faisant appel à Peter Handke, dans un texte qui en ne parlant jamais de l’amour, ne fait que parler de cela, c’est-à-dire de l’accord profond et intime qu’un être peut trouver avec le monde, ou avec le monde qu’est un être : « Quelque chose a dû se passer, et les premières mûres sont déjà mûres, les échelles sont appuyées contre les arbres fruitiers, toute l’étendue du paysage est illuminée par le bleu des prunes, les noix pendent dans les arbres qui bougent, le jaune du figuier se prolonge sur la tige de ses feuilles et continue, lumineux, à glisser à l’intérieur du vert profond, et le bruit des feuilles de maïs dans le vent rappelle celui des moulins d’enfant, quelque chose s’est passé et j’ai écrit ça avec des doigts tout tâchés de mûres ».

 

Matthieu Gosztola



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A propos du rédacteur

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com