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Voix du Futur

Ecrit par La Rédaction 20.02.11 dans La Une Livres, Les Livres, Bonnes feuilles, Science-fiction

"Voix du Futur" (éd. Les Moutons électriques. 2010). Entretiens avec 8 auteurs de SF. 416p. 26 €

Voix du Futur

Interview d'AYERDHAL par Richard Comballot


Concernant la création du personnage de Ann X, tu as révélé : « J’ai travaillé pour des associations qui s’occupaient d’enfants violés. […] L’idée est venue de la rencontre avec des gens qui avaient subi ce genre de violence et de ce qui leur est arrivé. »


Tous mes bouquins ont été écrits à partir de mes rencontres, de mes lectures, de la vie. Après, il y a un gloubiboulga qui se fait dans mon cerveau, des personnages apparaissent. Lorsque j’en ai plusieurs, je me dis qu’il faudrait que je m’y mette… Si tu réussis tes personnages, tu as gagné.


Le manuscrit était plus long au départ et tu as dû le raccourcir. Cela t’est souvent arrivé ?

 

Il est monté à un moment jusqu’à mille cinq cents pages. Mais j’adore jeter. C’est mon plus bel acte de liberté. Être libre jusqu’avec moi-même…


« Aujourd’hui le bouquin pèse cinq cent cinquante pages, mais j’en ai écrit plus de quinze cents. Il a fallu faire des choix drastiques, tailler dans la masse, restructurer, lisser... et se débarrasser des incohérences nées des chapitres supprimés. »


C’était une étape indispensable, sans laquelle le bouquin était illisible. Des personnages ayant disparu de la version définitive, il a fallu faire autrement et ça a été un putain de casse-tête.


Tu expliques bien, dans un article, la problématique de l’écriture sur ordinateur : « ... la faculté d’intervention illimitée au sein du narratif peut entraîner, outre une surenchère stylistique, des excès de poids que n’apprécie guère l’éditeur et qui peuvent ralentir, hacher ou alourdir la trame comme la lecture de l’ouvrage ».


Comment apprécier ce qui est en trop ? Il faudrait toujours, comme j’essaye de le faire, utiliser les yeux et le savoir-faire des autres.


C’est celui de tes romans qui a été le mieux accueilli et qui s’est le mieux vendu ?


Ce n’est peut-être pas celui qui a été le mieux accueilli, mais effectivement celui qui s’est le mieux vendu. Et atteindre des chiffres pareils, je n’y avais jamais pensé. Quand on est romancier, on voit bien quelle est la limite qu’on ne dépassera pas. On se trompe parfois.


Il t’a par ailleurs permis de remporter à nouveau le Grand Prix de l’Imaginaire, ainsi que le prix Michel Lebrun du polar et le prix des Lecteurs de France Info.


Cette année-là, il y avait un bouquin de Pierre Bordage, L’Ange de l’abîme je crois, qui est à mon sens un chef-d’oeuvre, un tour de force stylistique et une grosse claque. À un moment, j’ai appris par une indiscrétion de l’un des membres du jury que j’étais bien placé pour recevoir le Grand Prix de l’Imaginaire et j’ai pensé que c’était une catastrophe : pour une fois que j’écrivais un livre qui ne relevait pas directement des littératures de l’Imaginaire, on n’allait tout de même pas me donner le prix, merde ! J’ai essayé d’en discuter avec plusieurs membres du jury, de leur dire que d’autres romans le méritaient plus que moi, ils n’en ont fait qu’à leur tête. Alors évidemment, ça m’a fait très plaisir, mais j’aurais préféré que ce soit un livre de pure science-fiction qui soit récompensé, plutôt qu’un ouvrage ayant un vague, très vague prétexte fantastique.


Entre parenthèses, les deux fois où tu as reçu le Grand Prix de l’Imaginaire, c’est pour un texte atypique, et non pour l’un de tes space operas


Le Grand prix de l’Imaginaire attribué à Demain, une oasis m’a rassuré car c’est de la véritable anticipation et on y retrouve mon engagement politique.

En ce qui concerne Transparences, je trouvais qu’il y avait du savoir-faire dedans, mais pas de science-fiction. Concernant Résurgences, avec les mêmes personnages que Transparences, ce sera une autre paire de manches, parce que je peux avec lui à la fois revendiquer un thriller et un ouvrage de science-fiction.


Pour lequel de tes autres romans, plus typique de ta production, aurais-tu bien aimé le recevoir ?


La Bohême et l’Ivraie. Les autres ne méritaient pas d’être récompensés. On a beau avoir du respect pour son travail, il faut reconnaître ce qui est…

L’Histrion et Sexomorphoses sont des foirages dans lesquels j’ai foutu trop de choses. Quant à Ballade choréïale, ce n’est pas un mauvais bouquin, mais j’ai raté le début et j’en ai un peu trop rajouté sur certains aspects. De plus, l’année où il est sorti, il y a eu plein de bons textes.

Je me souviens que tu étais assez énervé, lors de la remise de ton second Grand Prix de l’Imaginaire.

C’est exact. Cette année-là, Nathalie Legendre — qui recevait le prix dans la catégorie jeunesse — et moi, étions chauds bouillant. Nous étions l’un et l’autre assez remontés contre certains de nos éditeurs.

Transparences, tu le disais tout à l’heure, est un livre moins politique que d’habitude.

Le sujet faisait que. Et, comme je tentais une incursion dans le thriller en sachant que j’en écrirais d’autres par la suite, que j’avais la volonté d’écrire en visant le cinéma, j’ai réduit l’aspect politique.


Ta stratégie a bien fonctionné puisque les droits cinématographiques ont été cédés à Jean-Jacques Annaud en 2005.


C’est vrai. Cependant, je n’ai plus de nouvelles du projet d’adaptation depuis un an. Comme Jean-Jacques s’est planté avec son dernier film qu’il avait pratiquement autoproduit, il ne doit pas être au meilleur de sa forme financière. Il avait fait une première estimation de ce que coûterait le film, qui tournait autour de quarante-cinq millions d’euros, ce qui sous-entendait un coût réel d’environ soixante et en ferait un des films français les plus chers. Je crains qu’il ne puisse rassembler le budget et que le film ne se fasse jamais.


Est-ce le succès qui t’a incité à persévérer dans cette voie et à écrire la suite ?


Ce n’est pas une suite directe. Il s’est écoulé cinq ans entre le moment où on a quitté les personnages et le moment où on les retrouve. D’autre part, si c’est indéniablement un thriller, il pèse ses cinq cents pages de pamphlet.


Tu penses que ceux qui avaient aimé Transparences vont aimer Résurgences ?


C’est mon inquiétude ! Les intrigues sont fortes, mais je m’y attache moins qu’à la démarche de Michel, le personnage moteur de Résurgences. Je traite de sans-papiers, de SDF, de pétainisme, de sarkozysme, de magouilles économico-politiques. Bref, j’en profite pour éborgner une bonne partie de ce qui me fait gerber aujourd’hui.


Tu es à nouveau parti pour mille cinq cents pages qu’il va te falloir resserrer à hauteur de cinq cents ?


Non. S’il s’agit au final d’un livre de cinq cents pages, c’est peut-être qu’il n’aura au départ pesé que six cents pages. Comme à certains moments j’ai fait de la politique pure, oubliant que j’étais en train d’écrire un thriller, j’ai réduit un peu. Bref, dans Transparences, j’avais particulièrement réussi le premier chapitre ; dans Résurgences, le plus fort est le dernier. Il risque de laisser des traces. Des traces douloureuses.


Es-tu un grand lecteur de polar ? J’ai relevé dans diverses interviews les noms de Didier Daeninckx, Christopher Moore, Daniel Pennac ou James Ellroy...


Je lis plus de science-fiction que de polar, mais j’ai toujours aimé ça et je me régale avec les thrillers. Je ne serai pas très original en te citant le nom de grands Américains comme James Ellroy — dont j’aime bien la façon d’écrire, mais pas du tout les messages — ou Christopher Moore. De nombreux auteurs américains et pas mal de Scandinaves savent te faire des bouquins de cinq ou six cents pages qui te portent, t’entraînent et te font réfléchir. Avec mention spéciale à Stieg Larsson.


Et du côté des Français ?


Ce sont plus des auteurs de polar que de thriller. De ce point de vue,

Daeninckx est pour moi très important. Ça fait longtemps que je le lis, et je me sens proche de lui, même si certains grincheux le traitent de stalinien.


Il est par moment tellement rigide…


Psycho-rigide, c’est vrai, dans sa façon de fonctionner. Pas dans sa façon de raisonner.


En ce qui concerne le néo-polar, qui fleurissait vers 1980, je suppose que tu as adhéré ?


Je n’en ai pas lu, à l’époque. Ma découverte n’a eu lieu qu’après-coup. Je pense notamment à Thierry Jonquet, qui vient de décéder. C’était un mec qui s’engageait lui aussi dans ses bouquins. Certains de ces auteurs sont devenus des copains, voire des amis.


Tu as déclaré : « La science-fiction était le mode d’expression le plus facile pour démarrer ma carrière. C’est un genre que je maîtrise bien. J’en lis depuis que je sais lire et c’était là-dedans que je pouvais exprimer ce que j’avais à dire. Aujourd’hui, je me sens beaucoup plus libre de travailler dans d’autres domaines parce qu’il y a une maîtrise de l’écriture, parce que j’ai besoin de faire des choses différentes et ces besoins sont devenus plus forts que les petites réticences au genre. »


Je ne connaîtrai jamais les tenants et les aboutissants, dans cette affaire, et même un psy y perdrait son latin. Il y a tellement de choses qui se sont mélangées à cette période de ma vie. J’ai failli arrêter d’écrire en 1997. J’ai écrit Transparences en 2003-2004. Je sais que j’étais parfaitement sincère lorsque j’ai dit ça, mais je n’en pense plus un mot ! J’ai depuis découvert que j’allais très mal et que je ne le savais pas. Il faut être con : prendre autant d’antidépresseurs, d’anxiolytiques, et ne pas comprendre que l’on va très mal… Il y a vraiment des moments où l’on oublie d’avoir un cerveau ! J’ai découvert également que l’emprise que je voulais avoir sur le réel datait de trente ou quarante ans, quand j’avais l’ambition phénoménale de pondre un jour un texte susceptible d’inspirer les philosophes. C’est pour cela que je reviens à l’écriture sur la réalité telle qu’elle est et non plus transposée.

Jusque-là, j’utilisais la science-fiction comme métaphore. Or, aujourd’hui, la métaphore ne me suffit plus. Si je veux un jour pondre quelque chose qui puisse donner envie à des philosophes d’aller un peu plus loin et de pondre des textes théoriques nous permettant d’avancer légèrement en tant qu’êtres humains au sein de l’humanité, ça passera par là. J’ai cinquante ans, je ne sais pas si je parviendrai un jour à écrire ce genre de trucs parce que je ne me sens toujours pas mûr. Mais je sais que je vais faire dans les deux ou trois années qui viennent une chose à laquelle je pense depuis très longtemps et que je repoussais parce que je n’avais pas le courage de m’y mettre. Ce sera une étape, par rapport à ce que je veux faire.


Tu n’as plus publié de romans, depuis Transparences, alors que tu débordais de projets.


Aucun de ces projets n’est abandonné. Simplement, à un moment, j’ai tout arrêté. Cela m’est arrivé comme c’est arrivé à beaucoup de monde.

J’avais quarante-sept ans, j’étais en dépression depuis sept ans. J’ai fait des dégâts terribles, du mal autour de moi, j’ai été odieux avec la personne merveilleuse avec qui j’avais vécu pendant vingt ans, il fallait que je parte.

C’était vital. C’était ça ou très mal finir, en faisant courir à mes proches le risque de me haïr ou de se suicider. Il y a dans mes premiers bouquins tous les écueils sur lesquels je n’aurais pas dû m’échouer, pourtant je l’ai fait…

Ceci dit, j’aimerais pouvoir écrire un bouquin de cinq cents pages en une semaine, cela me prend hélas au minimum un an.


Pour compléter ce que tu disais il y a un instant, je verserai au dossier la déclaration suivante : « J’en suis arrivé, depuis 1997, à en avoir marre d’écrire. Alors, pour bosser, j’ai besoin de motivations supplémentaires, d’aller tâter des terrains que je n’ai jamais foulés. » Autrement dit, se ressourcer, c’est nécessairement aller ailleurs ?


C’est s’enrichir de nouveau et perdre ses habitudes. Pour moi, dès que les choses deviennent faciles, je tourne en rond. Dès que je suis dans un coin que je connais trop, je m’y ennuie. Je suis comme ça, et en plus mon boulot consiste à me nourrir des autres et de tout ce qu’ils perçoivent à l’extérieur.

Si j’appauvris cette nourriture, je n’ai plus rien à dire et à écrire. En 1997, par exemple, j’en avais marre d’écrire et je n’avais plus rien à dire. Je n’étais pas vidé, mais riche de choses que j’avais déjà dites


Au fond, pourquoi la science-fiction ?


Parce que la bibliothèque de mon père en était essentiellement constituée. J’avais tendance à m’ennuyer dans le reste. Je trouvais que ce n’était pas assez riche, qu’on n’allait pas assez loin. Ça m’a beaucoup influencé, jusque dans mon écriture.


Et également « Parce que la science-fiction est un puissant outil pédagogique, un véhicule idéologique non négligeable et la plus riche expression de l’imagination créatrice. »


Voilà !


Pour toi, et je partage entièrement ton point de vue, la science-fiction succède « ... à la philosophie et aux utopies que celle-ci nous a données... »


Oui, et je considère la plupart des philosophes qui ont écrit des romans comme des auteurs de science-fiction. Je pense là particulièrement aux utopistes qui mettaient en abîme le monde et l’humanité telle qu’on la connaît pour la réfléchir autrement. Les auteurs de science-fiction contemporains succèdent aux philosophes, lesquels ne pensent plus qu’au pognon. Il n’y a plus que ça qui les fascine. Le devenir de l’humanité, en philo, plus personne n’y réfléchit.

 

Tu caricatures un peu, là, non ?


J’en connais qui enseignent dans les facs et font du très bon boulot. Ils sont écoeurés et dépassés par les Lévy, les Finkielkraut, qui occupent tout l’espace médiatique. Certains essayent de faire avancer les choses, mais les grandes écoles philosophiques qui sont à la fois médiatisées et enseignées dans le monde, originaires des pays scandinaves, intègrent parfaitement le libéralisme comme quelque chose de non modifiable. Ça arrange tout le monde, ainsi.


Si l’on considère la nature humaine, j’ai bien peur que ces gens aient malheureusement raison.


Je suis trop combatif pour être résigné.

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A propos du rédacteur

La Rédaction

La rédaction de "La Cause Littéraire"