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Voies de traverse (9) Prof chez les taulards, Aude Siméon

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas le 03.12.12 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Voies de traverse (9) Prof chez les taulards, Aude Siméon

 

Prof chez les taulards, Aude Siméon, éditions Glyphe, 2012, 205 pages, 15 €

 

Prof chez les taulards est un témoignage, hors des sentiers battus, hors de la retape des têtes de gondole. Ce livre raconte l’expérience d’une enseignante en milieu carcéral. Elle accompagne des étudiants en détention souhaitant passer le brevet ou valider le Diplôme d’accès aux études universitaires. L’auteur ne fait pas de nombrilisme, elle ne cherche pas les honneurs. En revanche, elle parle avec sincérité de ce métier complexe, rendu pus complexe encore par les étudiants auxquels elle s’adresse. Une dizaine de volontaires se prêtent au jeu. Tous sont condamnés à de longues peines. Certains viennent s’occuper, d’autres visent un diplôme jamais réussi dans la vie d’avant. Les motivations sont diverses, les attitudes face à l’étude et à la littérature également. Il y a des arnaques, des manipulations, des jeux de séduction, de grands moments de partage et d’échanges, des déceptions inévitables. Comme dans toute salle de classe, finalement.

Au-delà de cette expérience et grâce à elle, se dessinent de passionnants portraits de prisonniers mais aussi de gardiens, construisant un tableau du milieu carcéral sans voile ni fard. Les prisonniers basques et leur éternelle solidarité, l’inimitable Carlos, les étudiants amoureux de leur professeur, une détenue rêvant de devenir libraire, les gardiens qui voudraient servir l’intérêt de ceux qu’ils côtoient jour après jour sans savoir comment… Il y a l’ambigüité des sentiments, les souffrances accumulées, l’avenir impossible à construire, le « temps élastique qui se dilue au fil de journées semblables les unes aux autres », la misère sexuelle et affective. « On s’est comme “arrêté de vivre” ». Une fatalité s’installe dont l’humanité s’éloigne bien trop souvent dans « ce pourrissement d’une vie confinée entre les barreaux ». « A la longue, on s’apprivoise à cet univers » mais jamais on ne s’y habitue.

A aucun moment, l’auteur ne perd de vue qu’elle parle de condamnés à de lourdes peines, d’êtres qui ont commis des actes inadmissibles et impardonnables le plus souvent, mais elle rappelle avec raison que la dette à payer n’a de sens que si l’on accompagne le détenu à préparer son retour dans la société. Elle devient vaine si c’est un « être désocialisé et effectivement susceptible de représenter une menace ». Combien ont pu affirmer cette certitude sans être entendus ?

Si Genet est cité de loin en loin, ce sont Les Souvenirs de la maison des morts de Dostoïevski qui accompagnent chaque étape de l’ouvrage, pointant les différents angles de vue du récit, scandant comme une vérité tragique les ressemblances entre le bagne d’hier et les centres de détention d’aujourd’hui. « [Le bagne] ne ressemblait à rien ; il avait ses mœurs, son costume, ses lois spéciales : c’était une maison morte-vivante, une vie sans analogue et des hommes à part ».

Prof chez les taulards se lit d’une traite. Des scènes, des anecdotes amusantes, révoltantes ou poignantes se succèdent. Aude Siméon parle vrai et avec style. Elle a su trouver la bonne distance pour vivre son métier et ses relations avec ses étudiants, tout comme pour relater son expérience. Son livre est un vivant plaidoyer pour la transmission et l’enseignement, un appel à regarder ce qui se cache derrière ces hauts murs inhospitaliers de la prison.

« Votre souffrance vous a décapés des suffisances communes, vous n’avez rien à me prouver à moi qui ne représente ni le regard inquisiteur de la justice, ni celui méfiant de la Pénitentiaire, ni celui évaluateur des codétenus. Et moi, je me sens un peu utile, tout en n’ayant rien à prouver ni à défendre. Et si ma “naïveté” souvent vous amuse, moi je souris plus d’une fois avec vous ».

 

Myriam Bendhif-Syllas

 

Aude Siméon est professeur agrégée de lettres. Elle a enseigné pendant une dizaine d’années en milieu carcéral.

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A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

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