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Voies de traverse (5) : Patrick Deville

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas le 20.06.12 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Voies de traverse (5) : Patrick Deville

Notre objet ne sera pas l’écriture minimaliste du premier Deville définie notamment par Fieke Schoots, mais plutôt le foisonnement historique et fictionnel, l’écriture généreuse et ciselée, initiés par l’auteur depuis Pura Vida. En particulier, au bout de notre lorgnette, deux ouvrages parus en 2011 : Kampuchéa et Vie et mort de sainte Tina l’exilée. Dans le premier, le narrateur s’engage sur le fleuve Mékong et nous fait remonter des strates d’histoire au fil de l’eau et de la plume. Un voyage dans le passé du Cambodge, un récit de ses relations avec la France, un coup de projecteur sur les exactions du totalitarisme à l’heure du procès des Khmers rouges, sur les liens et les passerelles entre les protagonistes et les différentes étapes de leur parcours.

« La révolution ne mentionne le communisme que sur le drapeau du Kampuchéa. Un temple d’Angkor en silhouette dorée sur fond rouge. Le passé et l’avenir. Le retour à la grandeur des Khmers angkoriens et le grand bond en avant. Les travaux forcés, les maladies, la torture, la famine jusqu’au cannibalisme. Trois ans, huit mois, vingt jours. Un ou deux millions de Cambodgiens disparaissent, entre un quart et un tiers de la population. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs qui, couvés, donneraient pourtant des poulets.

Les survivants du Peuple nouveau ne se souviennent pas avoir jamais mangé du poulet ».

Dans le deuxième, Deville se penche sur « les treize apôtres de Mexico » et fait exploser les bornes du livre en ouvrant son récit sur les possibles du net. Tina Modotti et les artistes des années 20. Un engagement politique qui balaye tout, jusqu’à la passion photographique. Un récit inspiré et un très beau portrait de femme : « sainte Tina, morte au combat peut-être, après s’être fourvoyée ». C’est au tour de Deville de prendre la photo et il saisit parfaitement son modèle.

« De 23 à 30 : deux cent vingt-cinq photographies éparpillées dans les musées du monde. Modotti ne sera plus qu’une militante professionnelle à la solde du Parti. […] Voilà l’artiste assujettie, rendue muette, les ailes coupées, entravée par la conspiration secrète dont elle s’est faite complice ».

On retrouve dans les deux romans un style riche, maîtrisé et donnant la part belle au descriptif. Enumérations, effets visuels, fondus enchaînés du style et de l’histoire. Une composition brillante sous-tend les deux ouvrages, un déroulement faussement linéaire qui enchaîne les retours en arrière, les digressions. Patrick Deville repousse les frontières de la fiction, en la confrontant de façon inédite à l’histoire, au récit de voyage. Il fait exploser les bornes du livre au sein de l’édition numérique et en lui offrant des annexes infinies. L’écrivain nous fait entrer dans de nouvelles dimensions de l’écriture, renouvelant son propre statut.

« Je serais bien incapable de dire, aujourd’hui, ce que c’est, au fond, qu’un écrivain. […] Je sais qu’entreraient dans cette définition l’exil et la solitude volontaires ou subis, et aussi la volonté de n’adhérer à rien, ni à aucun lieu du monde […] Je sais que les écrivains sont des migrants en quête de contrées lointaines où ne pas assouvir leurs rêves. Que […] tous les écrivains sont des navigateurs ahuris dans la brume […] Que les plus grands auront su faire de cet exil une étrange beauté, comme on compose un bouquet en agençant joliment ses faiblesses et ses terreurs ». (Patrick Deville Que pourrais-je savoir de l’exil ? Le Matricule des Anges, mai 2004).

Patrick Deville a été un voyageur, un globe-trotteur arpentant bien des espaces et des univers ; il est devenu un écrivain explorateur comme en témoignent ces derniers ouvrages. Au cœur d’un lieu clé, il embrasse l’espace et l’histoire en une même étreinte ; faits, lieux, références se multiplient dans un récit à niveaux multiples, creusant en profondeur une vision du monde lucide et amusée parfois. L’érudition n’y est pas qu’un paraître, elle fonde l’écriture elle-même et s’unit à une humanité farouche. Les personnages y dévoilent leurs failles, leurs faiblesses, leur atrocité ; dans le sang et la sueur, bien vivants et en vérité.

« Et il m’était apparu ce soir-là, silencieux tous les deux, à un léger haussement d’épaules du vieillard après le passage des hordes rouges sous la pluie battante, alors que nos regards s’étaient croisés, qu’il retrouvait son calme, posait deux petits verres d’alcool de riz sur la table, que nous pouvions souscrire ensemble à ce principe selon lequel, s’agissant de nos contemporains, dès lors que nous ne sommes ni emprisonnés, ni déportés, ni réduits en esclavage, ni suppliciés, il n’y a décidément rien à leur reprocher ».

Accompagné par Loti ou Conrad, cet entomologiste observe au microscope les hommes comme autant de créatures étranges, relève des faits infimes et tisse les liens qui les relient. Le mot est précis, la réalité palpable. On se surprend à passer du calme à l’agitation, du fait cru à la rêverie ; on se trouve parfois submergé de précisions, d’explications savantes et avérées. Suivant pas à pas Henri Mouhot comme auparavant William Walker, le narrateur relate ses rencontres et des moments où l’histoire bascule insensiblement. Celui où de brillants étudiants venus à Paris deviendront les leaders d’un mouvement révolutionnaire, les chantres d’une folie collective et sanguinaire. Celui où une photographe de génie se prend de passion pour des amants engagés et, délaissant son art, embrasse sans regret leur cause. Or, cette érudition n’est pas une barrière, elle entend au contraire s’ouvrir vers d’autres connaissances, figurées dans Vie et mort de sainte Tina l’exilée par l’accès aux fenêtres de Wikipédia. Chaque nom appelle à une recherche, à poursuivre le livre en-dehors du livre lui-même. Le livre numérique, accessible par tous les outils virtuels, n’est plus qu’une infime parcelle d’un réseau de connaissances. Il en est le cœur et l’origine. Il faut une sacrée générosité et une vraie confiance pour accepter de sortir ainsi des cadres habituels et statiques de l’œuvre.

Dans son œuvre en mouvement, Patrick Deville arpente les territoires inexplorés du romanesque, de la mémoire, liant l’intime au passé, collective. Les ouvertures percées dans le bloc de l’histoire mettent à bas les clichés, donnent une ampleur épique aux détails évoqués et souvent oubliés, dévoilent les ambigüités et la violence des combats. Gageons qu’il saura nous surprendre par d’inédites créations et associations, qu’il nous emmènera encore vers d’autres contrées, d’autres domaines à (re)découvrir.

 

Myriam Bendhif-Syllas

 

Kampuchéa, Patrick Deville, Seuil, « Fiction & Cie », septembre 2011, 253 pages, 20 €, prix du meilleur roman français 2001 par le magazine Lire.

Vie et mort de sainte Tina l’exilée, Patrick Deville, publie.net, juin 2011, 36 pages, 3,49 €

 

Publications :

 

Aux éditions de Minuit

Cordon-bleu, 1987

Longue Vue, 1988

Le Feu d’artifice, 1992

La Femme parfaite, 1995

Ces Deux-là, 2000

 

Aux éditions du Seuil

Pura Vida : vie et mort de William Walker, 2004

La Tentation des armes à feu, 2006

Equatoria, 2009

Kampouchéa, 2011

 

Aux éditions publie.net

Vie et mort de sainte Tina l’exilée, 2011

 

Patrick Deville est un écrivain français né en 1957. Coopérant et enseignant au Maghreb, au Moyen-Orient ou à la Havane, il revient en France et publie une dizaine de romans depuis Cordon-bleu(Editions de Minuit, 1987). Il est directeur littéraire de la MEET (Maison des Ecrivains Etrangers et des traducteurs de Saint-Nazaire) qui organise des rencontres littéraires internationales et remet trois prix littéraires (Prix Laure-Bataillon de la meilleure œuvre de fiction traduite en français, Prix Laure-Bataillon classique, Prix de la Jeune Littérature franco-américaine). Derniers ouvrages parus :Kampuchéa (Seuil, 2011) et Vie et mort de sainte Tina l’exilée (Publie.net, 2011).

 

Myriam Bendhif-Syllas


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