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Voies de traverse (4) Abdellah Taïa

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas le 21.04.12 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Voies de traverse (4) Abdellah Taïa

 

Il est des rencontres littéraires qui ne vont pas de soi. Des livres autour desquels on tourne longtemps ; des livres qu’on observe de loin, que l’on ouvre, puis que l’on referme. Il faut parfois savoir attendre. Il faut même apprendre à renoncer. Il faut laisser le temps faire sa besogne, avant d’espérer entrer en communion avec l’œuvre qui s’échappe. Les livres d’Abdellah Taïa font partie de cette catégorie de livres qui résistent mais qui offrent les plus grands moments de lecture, qui vont s’imprimer en vous avec ténacité et voracité.

D’un livre à l’autre, Taïa se raconte. Il raconte son enfance, son Maroc, Salé, les rituels quotidiens et la percée des esprits, sa mère M’Barka, son grand frère adoré et perdu, le cinéma, ses amours, ses rêves, ses entrées en Europe, Paris, la Suisse, la douleur de l’amour, ses espoirs. Avec pudeur, avec l’impudeur de sa pudeur, il tisse une toile qu’il n’arrête pas de défaire. De son propre aveu, il refuse la fiction et subit le joug de son « je » (« Genet, Abdallah et moi », 2010). Il travaille à pleines mains cette matière qui est sienne et dont il cherche à faire jaillir sa vérité.

Notre époque est férue de discours autobiographiques qui tournent le plus souvent en rond, logorrhées d’une vacuité totale, assoupies sous un style absent. Elle a même inventé et théorisé le concept d’autofiction pour tenter d’arraisonner des créations qui échappent aux traditionnelles séparations génériques. Ce terme s’applique plutôt bien aux œuvres de Taïa mais il est loin d’en avoir fini avec elles. Abdellah Taïa écrit des romans, ainsi les intitule-t-il ; des romans racontés à la première personne et dont le narrateur s’appelle Abdellah. Il les signe de son vrai prénom et de son vrai nom. Il s’expose. On oublie qu’il peut s’agir d’un véritable acte de courage.

Cet Abdellah romanesque est marocain, il vient d’une famille pauvre, en héritier direct de Mohamed Choukri. Dans Le Pain nu, le livre scandaleux et interdit, Choukri faisait entrer avec fracas en littérature l’arabe de la rue et une cohorte de personnages insensés. Dans ce récit enragé, ce voyage de la déchéance, les voyous, les prostituées, les âmes perdues dansent une sarabande de la faim et du désir. L’enfance chez Taïa semble plus douce mais non moins inquiétante, enflammée de rêves et d’expériences parfois traumatiques entre amours parentales violentes, initiations sensuelles à la limite du viol, sentiment de différence et d’exclusion, mais aussi souvenirs de vacances, amours enfantines…

Le roman de Choukri s’achève par une lecture dans le cimetière où le frère du narrateur est enterré, enfant martyr tué sous les coups d’un père dévoyé. Devenu adulte, il ne peut prétendre qu’à devenir un diable ; un diable d’écrivain en effet. A deux reprises, Taïa écrira son passage à Larache sur la tombe de Saint Jenih, moment clé de sa vocation littéraire et invention romanesque (Ralph Heyndels, 2009). Dans la nouvelle De Jenih à Genet, véritable chef-d’œuvre, se dit avec une grande pureté l’ambivalence du rapport entre français et arabe, la fidélité de l’écrivain à la pensée magique, à la parole de la mère, la voie marocaine, l’impossible mais nécessaire conciliation des deux héritages.

« La vérité, je ne l’ai jamais visitée, cette tombe. Ce texte, comme celui que je suis en train d’écrire, de lire, part de moi, part exactement de ma mère et de son amour pour les saints et leur mausolée, pour déboucher très vite sur une fiction. Une fiction prolongement vrai de mon histoire, de mes fantasmes, de mes projets, mon ambition, ma possession » (Genet, Abdallah et moi, 2010).

Dans le documentaire de Gilles Blanchard, Jean Genet, le contre-exemplaire (Arte, 2010), Abdellah Taïa raconte son « mensonge » romanesque et commente le film qu’il a tourné à Larache, son hommage à l’écrivain, tel un saint musulman, enterré en direction de la Mecque, entre mer et prison. La douceur et la sincérité de son témoignage rejoignent celles de ses écrits.

Aux côtés des écrivains et artistes, Taïa place et célèbre des modèles non moins importants dans sa formation. De M’Barka, il prendra la liberté et la révolte, le cri et les odeurs de la terre natale, jamais connue mais emplie des djinns et de la religion revisitée de la mère. Dans Le Rouge du Tarbouche, surgit Massaouda, sa tante, vieille femme d’une liberté extraordinaire, une excentrique jamais mariée qui « allait courageusement vers ses désirs », acceptée et aimée par tous. Elle est la reine des contes, philosophe ou poétesse, habitée par ses « occupants » comme Batoule par le serpent. Elle obéit, comme l’écrivain, à une force qui la dépasse et qui donne naissance à « ses histoires fabuleuses, fantastiques et dévorantes ». C’est une femme de passage, une femme du passage, de la transmission.

C’est pauvre encore qu’il vient s’installer à Genève puis à Paris. Solitude et dénuement. Sentiment d’appartenir à un ailleurs qui ne peut s’effacer. « J’ai choisi l’exil, j’ai laissé ma famille à Salé. A Paris, j’en ai trouvé une autre, un peu spéciale : je communique avec elle toujours en silence en regardant par ma fenêtre » (Le Rouge du Tarbouche, 2005).

L’Abdellah des récits aime les hommes. C’est ainsi, il n’y cherche pas le signe d’une malédiction, il ne glose pas autour de son homosexualité. Elle est, parmi tant d’autres choses, partie intégrante de son identité. L’écriture qui en rend compte est neutre, sobre ; elle s’oppose à toute provocation. Contrairement à ce qu’on a pu lui reprocher. Car Abdellah Taïa a été, est encore au cœur d’un scandale national au Maroc. Interviewé par les médias marocains, il a parlé ouvertement de son homosexualité. Il a d’ailleurs écrit une lettre ouverte à sa famille dans la revue Telquel en 2009 à ce sujet, écho, annonce des révolutions et du réveil du monde arabe.

« Tu es analphabète et tu ne connais rien à la culture ? Permets-moi d’en douter. Tu connais le mystère, le monde invisible. Tu connais la transgression. La culture, toute la culture, n’est que cela. Dire ce que l’on voit. Ce qui vient. Imposer sa différence. Et sa langue. Se dépasser. Se transformer. La littérature, le cinéma, la peinture, etc., n’est que cela. La révélation. Puis la révolution ».

Cette prise de parole à visage découvert, ces mots simples mais sans aucune ambigüité, résonnent comme un appel déchirant d’amour à sa mère, à ses proches, mais surtout au Maroc tout entier : un appel à se libérer « même dans la provocation et le scandale », pour sortir enfin des tabous et de l’humiliation qui s’abat sur toute une jeunesse perdue. Sa voix ne s’élève pas comme celle d’une minorité mais elle se revendique du Maroc tout entier : « Je suis vous, avec vous, toujours avec vous, même quand je brise les tabous. Même quand je vole vos vies pour les transformer en fragments littéraires » (Telquel, 2009).

De l’intime au public, Taïa se raconte et son œuvre prend un envol politique, déployant des ailes laissées jusqu’alors repliées. Dans Le Jour du Roi, deux collégiens, Khalid et Omar, se déchirent à l’occasion de la visite du roi Hassan II. Leur amitié amoureuse se consume dans la révélation de leurs différences et des injustices qui fondent le pays. A Khalid, l’argent, les privilèges, les études et les récompenses. A Omar, l’abandon, la pauvreté, l’absence d’avenir. La trahison se noue et se rejoue : la mère d’Omar est partie, le père de Khalid aime la servante noire, Khalid a tu qu’il était l’enfant désigné pour rencontrer le roi. Le jeu commence, un dialogue cruel mêle leurs identités et les éloigne irrémédiablement. Dans la forêt puis sur le pont qui sépare Rabat et Salé, s’écrit une tragédie incarnée par deux enfants, deux images d’un Maroc tiraillé.

« ‒ Un martyr, mon père ? Je vois son calvaire. Il est en route. Il marche. En traînant lourdement les pieds. Il porte toujours la djellaba de son mariage. Il a à la main gauche une bouteille de vin rouge bon marché… Et, à sa main droite, un paquet de cigarettes La Marquise. Il le tient bien, il ne le lâchera jamais. Il marche, péniblement. Il est seul. Pas de foule, juste son cri de haine. Il proteste. Il se révolte. Il est lui-même enfin. Il marche. Pas d’autre choix. Il marche. Au bout du chemin, une porte gigantesque, déjà grande ouverte. Les flammes, les bruits de la guerre secrète. La boucherie. La boucherie dont je parlais tout à l’heure. Ils exécutent des gens. Des jeunes. Des vieux. Tout le Maroc… Des fosses communes encore ouvertes. Les armées du crime sont au travail… Ils ont besoin de sang ».

Abdellah Taïa est un homme simple, austère, un homme juste qui avance humblement sur le chemin qu’il s’est choisi, celui de l’écriture et de la vérité. Sur sa palette rouge, jaune et bleue, il déploie une poésie sans ornement, sèche et minérale qui recèle une énergie vitale presque effrayante. A l’heure où ressort en Points Seuil, l’un de ses premiers ouvrages Le Rouge du Tarbouche, il est temps de plonger dans cette prose qui finit par envouter et de partir à la rencontre d’Abdellah Taïa.

 

Bibliographie :

 

Mon Maroc, Séguier, 2000.

Le Rouge du Tarbouche, Séguier, 2005.

L’Armée du salut, Seuil, 2006.

Maroc, 1900-1960. Un certain regard avec Frédéric Mitterrand, Actes Sud, 2007.

La Mélancolie arabe, Seuil, 2008.

Le Jour du Roi, Seuil, 2010, Prix de Flore.

Lettres à un jeune Marocain, sous la direction d’Abdellah Taïa, Seuil, 2009.

Lettre à ma familleTelquel, 367, 2009.

Genet, Abdallah et moi, in Les Passions de Jean Genet, Ralph Heyndels dir., Schena Editore/Alain Baudry, Fasano/Paris, 2010, p.11-15.

 

Articles critiques sur l’œuvre d’Abdellah Taïa :


Abdellah Taïa, homosexuel envers et contre tous, Tel quel, 277, 9-15 juin 2007, p. 82-88.

Abdellah Taïa, le vertige de la liberté, Catherine Simon, Le Monde des livres, 22.09.2010.

« “L’amour évidemment” ou “c’est par où le noir du monde ? : écriture de la scène passionnelle et scène passionnelle de l’écriture dans L’Armée du salut d’Abdellah Taïa », Ralph Heyndels, in Ridha Boukris, La Rhétorique de la passion dans le texte francophone, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 113-148.

« Entremêlements narratifs sur la tombe de Jean Genet, Abdellah Taïa et Rachid O. », Ralph Heyndels, in Madeleine Bertaud, La Littérature française au croisement des culturesTravaux de littérature, XXII, Genève, Droz, 2009, p.473-481.

 

Myriam Bendhif-Syllas

 

Abdellah Taïa est né au Maroc en 1973. Après un DEA de littérature, il prépare un doctorat à Paris où il vit et travaille aujourd’hui. Il est l’auteur de plusieurs romans et essais dont Le Jour du roi, prix de Flore 2010. Il prépare la réalisation d’un film.

  • Vu: 1943

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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