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Voies de traverse (1) : Joseph Delteil, chrétien et païen

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas le 04.01.12 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Voies de traverse (1) : Joseph Delteil, chrétien et païen

Jeanne d’Arc, Ludmilla, la Poilue et les Poilus… autant de figures terriennes, sensuelles et ouvrant à une forme de spiritualité ancrée dans le réel, dans le quotidien le plus anodin. Autant de figures subversives et scandaleuses qui valent à Delteil un succès fulgurant dans les années 20, mais aussi des animosités farouches. Il abandonnera la scène littéraire en 1937, en rupture avec les surréalistes et se décidera à l’isolement le plus complet dans son Sud natal.

Considéré comme l’un des grands lyriques du XXe siècle, Delteil en est aussi l’un des grands oubliés. La maison Grasset, grâce au travail de Robert Briatte, réédite notamment dans ses Cahiers rouges, les œuvres de cet écrivain atypique et libre.

Delteil détonne, Delteil surprend et fascine. Sa sincérité est totale. Sa prose poétique, charnelle et violente rebutera les amateurs de sobriété. Delteil, en effet, est un être gourmand, un styliste luxuriant, un « homme de cœur » ainsi qu’il se définit dans la préface des Poilus.

Dans son premier roman Sur le fleuve amour (1922), il déploie une voix d’une puissance incroyable, aux accents baroques et terriens. Ce récit de guerre distillant un érotisme cru dévoile une vision politique frôlant le récit d’anticipation. Les hordes de l’Est dépoitraillées ou revêtues d’uniformes divers se lancent à l’assaut de l’empire des tsars. Les scènes de combat sont remplacées par des scènes d’amour, des visions d’enlacements barbares ou raffinés.

La cavalière Elsa de Pierre Mac Orlan retrouvera ces élans et cette loufoquerie. Une charge burlesque et inquiétante.

Jeanne d’Arc intervient après plusieurs succès d’estime et déclenche un scandale littéraire impressionnant. Delteil évoque cette « bataille » dans La Deltheillerie (1968), son autobiographie. Il s’y amuse des excès causés par son livre : « On a failli m’écharper, on écharpait mon livre en tous cas. […] C’est que c’était un livre drôlement révolutionnaire… ». Jeanne d’Arc choque les catholiques en dépeignant la sainte tout juste béatifiée (1909) puis canonisée (1920), comme une jeune femme de chair et de sang, loin des imageries d’Epinal véhiculées par l’Eglise et des cérémonies mièvres qui réunissent les tenants d’une France rigide et rétrograde. « Jeanne d’Arc, c’est l’accord de la terre et du ciel ». Elle choque également les surréalistes qui renient l’écrivain amoureux de sa sainte.

Robert Briatte définit Jeanne d’Arc comme une « célébration », « un livre de joie » : « C’est dire qu’entre ce rêve de candeur et la vision finale et brutale d’une “sorte de bacchante en charbon”, il y a la distance de toute une vie, de tout un destin, et la fascination de Delteil pour la chute de ses héros ».

Ici, nulle volonté d’édifier le croyant par une histoire miraculeuse désincarnée, où voix et visions touchent une âme parfaite et un être tout entier voué à Dieu. Au contraire, pour Delteil, Jeanne n’a rien d’exceptionnel, c’est une fille de ferme, bien ancrée dans sa réalité faite de sensations, de sentiments, d’impressions liées à la nature, à son environnement, à son propre corps. « Jeanne est une grande paysanne de France, pétrie de chair et de Dieu. Santé, bon sens, la peau grasse et assez d’esprit ». Jeanne mange, boit, ressent son être s’éveiller aux désirs naturels d’une femme.

« Jeanne mange avec gravité. C’est une besogne presque sacrée, une assez mystérieuse chose que l’alimentation. La fillette a un formidable appétit. L’appétit, dans son sens le plus général, n’est-ce pas la suprême vertu de Jeanne d’Arc ? Appétit, appétence, désir ! Analogie de l’interne et de l’externe, alliance de l’homme et de l’univers ! Les sucs du monde entier se pressent dans nos entrailles en vue de la continuité de la Création. Absolue communion de la Matière et de l’Esprit ».

Jeanne est une gamine qui joue à la guerre des boutons avec ses camarades du village. Sainte Marguerite et Sainte Catherine lui apparaissent sous la figure de jeunes filles qui lui ressemblent, de simples « copines » mais descendues du ciel. C’est une croyante des plus simples, ce qui ne signifie pas dépourvue d’intelligence. Sa croyance, elle la vit aussi à travers son être charnel. En ce sens, la Jeanne de Delteil est bel et bien une mystique. On lui reproche l’humanité de sa Jeanne. Il répond par des déclarations enflammées.

La révélation qui la touche ne l’empêchera pas de rester un être éveillé au monde et à ses réalités. Jeanne la guerrière côtoie des soudards à qui elle inculque la confiance et la foi, la discipline et la rigueur. Elle ne renie rien et s’adonne à leurs côtés aux ripailles comme aux massacres. Delteil dresse de très beaux portraits de Gilles de Rais et de La Hire, lieutenants de la Pucelle. Le sacre marque le début de la fin, cette aventure périlleuse et enchanteresse s’essouffle. Jeanne a fini sa mission, elle se sent vide et perdue 106-107. Elle tente la prise de Paris pour retrouver son allant mais elle s’y retrouve prisonnière des Anglais.

Leçon de la Pucelle : « Il me semble que le monde moderne a un besoin profond des simples enseignements de la Pucelle. Dans tous les domaines, dans les arts comme dans la vie, qu’il s’agisse des fondements de la métaphysique ou des quotidiens ennuis du pot-au-feu, sois gai et hardi ! La haine est mauvaise ; la violence est mauvaise ; la mort est mauvaise ; les turpitudes du plaisir sont tristes, et les ivresses de la civilisation conduisent à l’hébétude. Sois simple ; sois gai et hardi ; là est la joie, la large joie de l’esprit et des sens ».


Myriam Bendhif-Syllas


Quelques titres à découvrir ou redécouvrir :

Sur le fleuve amour (1922)

Choléra (1923)

Jeanne d’Arc (1925)

Les Poilus (1926)

La Fayette (1929)

Il était une fois Napoléon (1929)

Don Juan (1930)

La Deltheillerie (1968)

Le Maître ironique (1995)

Œuvres complètes (1961). Contient : Sur le fleuve Amour, Choléra, Jeanne d’Arc, Saint Don Juan, Jésus II, François d’Assise.


Informations et actualités sur l’écrivain et son œuvre :

http://josephdelteil.net/


  • Vu: 1954

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.