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Viviane Elisabeth Fauville, Julia Deck

23.11.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Les éditions de Minuit

Ecrivain(s): Julia Deck Edition: Les éditions de Minuit

Viviane Elisabeth Fauville, Julia Deck

 

Avant de se rendre chez son psychanalyste, Viviane passe acheter une ou deux viennoiseries. Est-ce un hasard ? Est-ce signifiant ? La psychanalyse ne serait-elle à ses yeux qu’une viennoiserie, de même qu’on appelle péjorativement chinoiseries des bibelots bon marché qui évoquent l’Asie ? L’héroïne du roman de Julia Deck semble ne plus croire à sa cure. Elle dit au médecin :

« Cher monsieur, cher docteur. […] Ça fait trois ans que vous me promenez avec cette histoire, trois ans que c’est du pareil au même. Si vous ne pouvez rien pour moi, il faut le dire, j’irai voir ailleurs ».

Car le mari de Viviane vient de la quitter pour une jeune fille, une « jeune et fraîche imbécile », lui laissant un bébé sur les bras. C’est pourquoi elle attend de son psychanalyste une aide concrète, immédiate. Or celui-ci lui joue le sketch centenaire de l’analyste qui n’intervient pas : « vous suggérez que je l’ai poussé vers la porte » avance Viviane à propos de son mari ; « je ne suggère rien, c’est vous qui le dites » répond-il.

Or, en raison d’une suite de hasards, il s’avère que Viviane a une batterie de couteaux de cuisine dans son sac à main. N’écoutant plus le bourdonnement du médecin qui lui recommande de continuer la prise de médicaments, elle sort une des lames et s’avance vers lui. Elle le poignarde. On apprend ainsi que « les viscères ont la mollesse du beurre ».

Dans ce début qui rappelle celui de la Condition humaine, la fuite y compris, se trouve ramassée toute l’originalité de ce premier roman. Une narration à la deuxième personne du pluriel, qui surprend tout d’abord, puis à la première personne du singulier, puis à la troisième… Une valse narrative qui ne perd pas son lecteur et qui se justifie par l’identité poreuse de l’héroïne. Mais aussi un brin d’absurde qui est la marque de fabrique des éditions de Minuit.

On y trouve aussi quelques jeux formels inattendus qui viennent intelligemment rythmer le récit, comme cette rencontre avec un certain jeune homme (mais ne révélons pas son identité) : « il lâche la cafetière qui tombe sur le carrelage avec un bruit de cymbales /ouvre les poings /avance d’un pas /je le regarde /il me regarde ». Puis, c’est l’empoignade, sexuelle cette fois, et exclusivement métonymique : « obstacle majestueux contre dentelle blanche ».

Viviane s’étonne de ne pas être plus tôt appréhendée par la police. Dans les films, en quelques heures on met la main au collet de l’agresseur. Mais ça traîne, on n’y croit pas, ça ne peut pas être cette bonne femme hystérique avec une petite fille qu’elle trimballe partout, même au commissariat. Il y a du beckettien dans ce roman ; et c’est une citation de Samuel Beckett qu’on trouve en effet en épigraphe : « je suis, depuis que je suis, ici, mes apparitions ailleurs ayant été assurées par des tiers ». Or Viviane est aussi Elisabeth, pour les besoins de l’enquête.

Car ce roman polyphonique relève aussi de plusieurs genres. Celui du roman policier remanié fait penser aux enquêtes de Jean Echenoz, dont Julia Deck reconnaît l’influence. Or, comme dans Au piano, de ce dernier, une partie du livre est occupée par une convalescence dans un lit d’hôpital, au chevet duquel gravitent des personnages pleins de contradictions – pour mener à une fin étonnante.

 

Clément Bénech


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A propos de l'écrivain

Julia Deck

 

Julia Deck est née en 1974 à Paris, d'un père français, artiste plasticien, et d'une mère britannique, traductrice. Etudes à Henri-IV.
En 1991, après des études de Lettres à la Sorbonne , son mémoire est consacrée à "La princesse de Clèves".

Elle part vivre un an à New York ou elle obtient de petits boulots dans l'édition.

Après avoir été responsable de communications dans plusieurs groupes, elle quitte sa fonction en 2005 pour se consacrer à l'écriture.

En 2012, elle publie son premier «Viviane Elisabeth Fauville» aux Editions de minuit, l'accueil du livre en fait l'une des révélations de la rentrée.