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Visage vive, Matthieu Gosztola

Ecrit par Jean Bogdelin 01.08.12 dans La Une Livres, Recensions, Les Livres, Poésie

Visage vive, Gros Textes, 2011, 7 €

Ecrivain(s): Matthieu Gosztola

Visage vive, Matthieu Gosztola

Quand les mots s’affolent, quand ils épuisent leur sens et se mettent à nu, ils ne peuvent plus servir qu’à dire l’indicible, tout ce qui appartient, en l’occurrence, aux choses essentielles comme l’amour. On quitte le domaine traditionnel, et l’on tombe dans le monde de l’instable ou de l’inattendu, le monde musical, par exemple, où le sens des notes n’est défini que par l’usage qu’on en fait. A moins que visage ne signifie douleur, comme dans Mater Dolorosa, on s’interroge sur la juxtaposition ahurissante, dissonante pour ainsi dire, de ces mots Visage vive, servant de titre au recueil de poèmes de Matthieu Gosztola.

Mais visage a pris un autre sens, un sens caché, il s’habille de douleur et devient féminin. « On est près de la douleur qui blesse/Vive/ Visage vive ». Visage est douleur.

Ce recueil parle de la mort d’un enfant, dans un vrai « affolement des mots des mots très caractériels ». Dans le souvenir « tout est déjà dans le visage. Il est ce qui fait toute une histoire ». Et le poète s’adresse très tendrement à l’enfant défunt : « Tu as la nuit dans les yeux/ Plus que ce que tu pourrais/ Imaginer/ Le visage est notre folie ».

Le livre tout entier est en fait un long poème sur un impossible deuil. A chaque page il n’est qu’évocation de l’enfant, « retourné à sa réception d’étoile ».

Tout commence par une ouverture comme dans une pièce musicale. L’enfant était-il un virtuose en concert ? Au piano peut-être. « Il est devant un parterre d’hommes et de femmes en costume d’apparat. Il déroule les arpèges dans l’air… » C’est bien lui qui joue dans toutes les pages. Le poète se contente d’être à l’unisson. Il parle des jours heureux, de ses angoisses d’enfant aussi, et de son enterrement. « Ce n’est pas toi qu’on/Enterre/C’est moi dans ma vie de toi ». Il affirme même : « C’est toi qui pousses les mots à se/Mettre debout en les choisissant/Par leurs prénoms et je te suis/Trop content d’être à la traîne ».

Le long poème, quasiment écrit sous la dictée de l’enfant, est composé de chants, étalés sur plusieurs pages ou sur une seule comme celle qui dit : « Je crois que c’est possible/De vivre car on est deux/Et ça a duré ». Le rythme des chants est ainsi très varié. Des variations qui vont du paisible au haletant. Adagio cantabile ou appassionato la plupart du temps, haché brusquement de vivace agitato. Et le chant devient nocturne, au sens musical du mot, sans qu’il soit vraiment funèbre.

Malgré tout, le visage tend à s’estomper. « Je n’arrive pas à décrire ton/Visage/Comme une eau bouleversée/De ne jamais/Se retrouver vraiment… La peinture du visage n’a pas eu le /Temps/De sécher ».

Et l’on comprend pourquoi visage n’est pas l’équivalent de face ou de figure.

Quel âge avait l’enfant à son décès ? « En 2015 tu auras 20 ans tu iras à/ Alger ». Il s’agit à coup sûr d’un garçon. Car « en 2030 pendant les vacances de/ Pâques/ Tu ne sauras plus où te loger car tu/ Auras une petite amie ». On n’en saura pas plus. Etait-il un fils ou un frère ? Jumeau peut-être. Mais un lien de sang est-il vraiment nécessaire ? Je vous laisse avec les supputations. L’auteur lui est né en 1981.

Son recueil est illustré de photos prises par lui-même en Inde. La première est un chemin de lumière. Ce sont d’innombrables flammes de bougies par rangs de dix, formant un chemin, bougies presque entièrement consumées, en fin de vie.

Chemin qui mène à l’infini.

 

Jean Bogdelin


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A propos de l'écrivain

Matthieu Gosztola

http://www.lacauselitteraire.fr/matthieu-gosztola-2

 

Matthieu Gosztola est né le 4 octobre 1981 au Mans. Docteur en littérature française, il enseigne la littérature au Mans et à Paris. Il a écrit des critiques littéraires dans les revues Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Contre-allées, Europe, Histoires Littéraires, La Cause littéraire, La Main millénaire, Libr-critique, Plexus-S, Poezibao, Recours au poème, Reflets du temps, Remue, Salon littéraire, Saraswati, Sitaudis, Terre à Ciel, Tutti magazine, Zone critique, ainsi que dans les revues de la Comédie-Française, des Presses universitaires de Rennes et des éditions Du Lérot. Pianiste et compositeur de formation (sous la direction de Walter Chodack notamment), il donne des récitals, en tant qu’interprète ou improvisateur, qu’ils soient ou non reliés à la poésie comme lors du festival international MidiMinuitPoésie.

 

Publications :

 

Sur la musicalité du vide, Atelier de l’agneau, 2001

Travelling, Contre-allées, 2001

Les Voitures traversent tes yeux, Contre-allées, 2002

Sur la musicalité du vide 2, Atelier de l’agneau, 2003 (Prix des Découvreurs 2007)

Matière à respirer, Création et Recherche, 2003

Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin, Éditions de l’Atlantique, 2008

J’invente un sexe à ton souvenir, Minuscule, 2009

Une caresse pieds nus, Contre-allées, 2009

Débris de tuer (Rwanda 1994), Atelier de l’agneau, 2010

Un seul coup d’aile dans le bleu, Fugue et variations, Éditions de l’Atlantique, 2010

Ton départ ensemble, La Porte, 2011

Un père (Chant), Encres Vives, 2011

La Face de l’animal, Éditions de l’Atlantique, 2011

Visage vive, Gros Textes, 2011

Contre le nihilisme, Éditions de l’Atlantique, 2011

Le génocide face à l’image, Éditions L’Harmattan, collection Questions contemporaines, 2012 (essai de philosophie politique)

Traverser le verre, syllabe après syllabe, La Porte, 2012

Ariane Dreyfus, Éditions des Vanneaux, 2012

La critique littéraire d’Alfred Jarry à « La Revue blanche », ANRT, 2012

Alfred Jarry à « La Revue blanche », l’intense originalité d’une critique littéraire, Éditions L’Harmattan, collection Espaces littéraires, 2013

Rencontre avec Balthus, La Porte, 2013

Rencontre avec Lucian Freud, Éditions des Vanneaux, 2013

Alfred Jarry, critique littéraire et sciences à l’aube du XXe siècle, Éditions du Cygne, collection Portraits littéraires, 2013

À jamais une rencontre, Éditions Henry, 2013

Etnachta, Éditions Le Chat qui tousse, 2013

Écrit sur l’eau, printemps-été, La Porte, 2014

Écrit sur l’eau, automne, La Porte, 2014

Écrit sur l’eau, hiver, La Porte, 2014

Lettres-poèmescorrespondance avec Gaudí, Éditions Abordo, 2014

 

A propos du rédacteur

Jean Bogdelin

Tous les articles et textes de Jean Bogdelin

 

Rédacteur

Médecin

Chroniqueur au "Monde.fr"