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Vincent La Soudière : Une vie en enfer (4 et fin), par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy 07.04.17 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

Vincent La Soudière : Une vie en enfer (4 et fin), par Cyrille Godefroy

 

Une âme à la dérive

La publication des Chroniques ne produit pas la régénération attendue. Au contraire, Vincent s’installe dans un état dépressif durable et profond : « Impossible de vivre, impossible aussi de faire confiance à l’écriture ».

Entre 1978 et 1993, il enchaîne les cures de repos, cures thermales, séjours à l’hôpital ou en maison de santé, retraites spirituelles et thérapies analytiques. En 1980, il ne pèse plus que 46 kg et se trouve dans un état de faiblesse avancé. En 1990, il ingurgite onze médicaments différents par jour (Tofranil, Anafranil, Temesta, Lithium, Prozac, Lexomil…). « Je me suis égaré loin du social et des choses naturelles. J’en paie maintenant le prix, fort lourd ».

Exerçant quelques jobs en pointillé, Vincent ne bénéficie toujours d’aucun revenu régulier et n’obtient pas la bourse littéraire escomptée. Il subsiste, tant bien que mal, logé par la famille ou des amis souvent. Le fait qu’il ne dispose pas de domicile fixe et définitif l’use.

La dynamique créatrice elle-même s’enraye : « Les Chroniques achevées, j’ai l’impression de n’avoir plus rien d’aussi fort, d’aussi véhément à tirer de moi-même. C’est comme si je m’étais entièrement vidé de ma sève, de ces laves qui faisaient tout le “bonheur” de l’écriture, et qui en même temps alimentaient mon rapport à moi ».

La Faucheuse rôde plus que jamais à son abord, comme si elle attendait patiemment le moment propice pour achever une proie blessée, amoindrie. « Je survis depuis qu’avec une stupeur douloureuse j’ai vu se défaire la radieuse lumière des origines ».

En fait, même s’il espère ardemment s’extraire du tourbillon d’infortune dans lequel il s’épuise depuis 20 ans, Vincent semble incapable de s’arracher à son isolement et à sa déliquescence. « Son refuge est devenu sa geôle et sa tombe » (Massias).

Il s’arrime à sa souffrance comme s’il cherchait à expier quelque faute, à se punir d’exister ou à obtenir une quelconque rédemption par son sacrifice : « Dès que je me suis retrouvé seul et livré à moi-même, ce sont mes démons de toujours qui m’ont repris – repris possession de moi : le dénigrement et le dégoût de moi-même, la complaisance dans l’échec et la déchéance, le goût étrange de la destruction (sous-alimentation, alcool, tabac…), tout cela qui s’appelle le masochisme : à la fois plaisir morbide pour le négatif et autopunition non moins morbide ».

Partagé entre un idéalisme naïf et une surenchère afflictive, il continue de verser dans une religiosité ambiguë : il aspire à l’Amour, à la Joie tout en pratiquant un dolorisme sacrificiel. « Mort d’avant la mort. Pour m’habituer à l’Enfer qui m’est promis ? Mais l’Enfer ne saurait être pire que celui que je vis sur cette terre ».

Il identifie son calvaire à la Passion du Christ auquel il s’en remet intégralement : « Dieu seul peut me guérir ». Tablant uniquement sur une intervention extérieure d’ordre divin, il donne l’impression de ne pouvoir s’en sortir seul et de se décharger de sa responsabilité : « Faites que je redevienne ce petit enfant ; redonnez-moi ce sourire que j’ai perdu, cette unité bienheureuse, qui est source de la seule et vraie joie ».

Il s’embourbe dans sa vertigineuse liberté aux pieds de laquelle il demeure paradoxalement paralysé et impuissant. « Je me suis toujours retenu. Jusqu’à mon souffle. Timidité métaphysique qui peut entraîner la mort ». Il attend, comme Vladimir ou Estragon, les deux vagabonds beckettiens de En attendant Godot, que Dieu lui fasse un signe, lui montre la voie, il appelle à une « métanoïa » salvatrice : « J’attends, allongé sur la paille, qu’une étoile descende ».

Aux limites de la schizophrénie, il assiste, passif et spectateur, à son agonie, à sa décrépitude. « Habituellement, je vis dans la culpabilité la plus atroce : il y a en moi quelqu’un qui me juge et me condamne, et ferme toutes les issues de ma liberté ». « Quand on ne veut plus rien, quand on ne désire plus rien, on a atteint le fond de la déchéance, on n’a plus rien à attendre de soi, on est perdu. Et j’ai peur que cela m’arrive. Ma pensée s’effiloche, erre sans buts, n’a goût à rien. C’est l’élan qui m’a quitté… Je ne suis plus que l’observateur de ce qui m’arrive, de ce qui m’est arrivé. Observateur morne et quasi indifférent ».

Certaines séquences épistolaires émaillées de paralogisme mystique, de lyrisme débridé, d’immaturité affective dénotent des affaissements passagers de son discernement. Rétif à se soumettre au principe de réalité, il s’invente, par des songeries et un mysticisme délirant, un monde parallèle plus acceptable pour lui, plus conforme à ses désirs.

La frontière interdite l’attire irrésistiblement, ce lieu fantasmagorique et fascinant où le mot même devient vain, où l’homme ne peut que se perdre, ce lieu qui n’est autre que la ligne de démarcation entre la vie et la mort : « Vie et mort s’affrontent en moi ». Il évoque de plus en plus le suicide, ultime expédient à la géhenne dans laquelle il est englué : « Il serait bon de disparaître », « Je suis rendu au terminus. Je veux quitter cette vie », « Je sens que ma vie est sans issue et j’appelle la mort à voix basse, à cris étouffés », « J’ai misé ma vie sur l’Art et sur Dieu. Les deux empires se sont écroulés. Il ne me reste qu’à disparaître. Je n’ai pas de troisième voie ».

En 1988, sa langueur caligineuse se dissipe partiellement sous l’impulsion d’une phase ubéreuse de création littéraire dédiée à des textes jaculatoires, notamment des aphorismes et des haïkaïs. Il ne désespère pas d’écrire un second livre. Ecrire rend probablement sa détresse plus supportable. Mais ce déchargement cathartique fait long feu. Il renonce finalement à bâtir une œuvre : « Je me fous bien de la littérature et de toute poésie ». Seul compte désormais l’Amour de Dieu : « Je n’ai pas besoin d’être admiré. Je n’ai rien à démontrer aux hommes. Mon juge ne siège pas dans leurs tribunaux ».

Sa quête d’absolu l’aspire inexorablement vers le gouffre : « J’attends le poing qui m’enverra rouler », « Je suis inaidable ».

Très affaibli, il passe ses derniers mois au domicile de ses parents à Paris, eux-mêmes très diminués psychologiquement (dépression du père, démence de la mère).

En mai 1993, il cède à son penchant suicidaire en se jetant dans la Seine, « les eaux glauques, les eaux de la mort, les eaux du désespoir ». « Toutes les issues me sont fermées. J’ai donc décidé de me suicider ».

Un moindre mal pour cet égaré de la vie pour qui chaque instant était une « bouffonnerie sinistre ».

Paradoxalement, la décision la plus cruciale de son existence révélatrice de sa liberté et d’un engagement ferme de sa part, constitue aussi l’apogée de son renoncement.

 

L’archipel des naufragés

En se suicidant, Vincent La Soudière rejoint la constellation littéraire des damnés qu’illuminent ces génies de la rupture en proie à la folie, parmi les plus illustres Van Gogh, Baudelaire, Rimbaud, Artaud, Nerval.

La parole de ces artistes réfractaires affiliés à un destin similaire et corrodés par les mêmes tourments résume pleinement la trajectoire de Vincent La Soudière :

Van Gogh : « Cette vie artistique, que nous savons ne pas être la vraie, me paraît si vivante et ce serait ingrat que de ne pas s’en contenter ».

Baudelaire : « Et mon esprit, toujours du vertige hanté, jalouse du néant l’insensibilité ».

Artaud : « Ce qui est premier en moi, c’est la lézarde et la fissure, le déracinement de l’être ».

Rimbaud : « La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde ».

Nerval : « La mélancolie est une maladie qui consiste à voir les choses comme elles sont ».

La lassitude existentielle de Vincent La Soudière fait également écho à la vision bougonne de Schopenhauer selon laquelle la vie oscille, comme un pendule, de la souffrance à l’ennui, aux ressassements meurtris de Charles Juliet, aux aphorismes cinglants de Cioran, à l’impossible consolation de Stig Dagerman ou, plus proche de nous, à la poésie crépusculaire de Michel Houellebecq, nettement moins radicale cependant.

Ces frères d’abîme de Vincent La Soudière, ces artistes désabusés, taraudés par la mort, ivres d’absolu, ont tenté de se frayer un chemin dans l’obscurité du langage, tâtonnant, trébuchant, scrutant l’issue qui les délivrerait du labyrinthe infernal dans les méandres duquel leur conscience les précipitait inexorablement.

En pure perte, le plus souvent. Leur odyssée artistique les a élevés et dévorés en même temps.

Tous ces êtres de l’intériorité faits d’un cristal ébréché, hautement conscients de la médiocrité ambiante, ces albatros solitaires défigurés à vie par la balafre de la mélancolie, semblaient désemparés dès l’instant où ils se confrontaient au monde. Un malaise quasi physique les étreignait, les rendant impropres à l’eudémonisme, à l’insouciance.

Loin de jouir ou de consommer, à l’instar de leurs contemporains festifs, ils se consumaient, relégués dans une agonie sans fin révélatrice d’une humanité et d’une sensibilité aiguës.

Loin de s’abreuver à l’auge de l’action, loin d’user leurs crocs sur l’os de l’ambition sociale, ils s’extrayaient de l’essaim uniforme vibrionnant dans des cellules grises préfabriquées, aiguisaient leur inertie, s’adonnaient à la contemplation introspective, creusant et ciselant par l’écriture leur acédie et leur fêlure.

Vincent La Soudière fait partie de cette escadrille d’albatros. Il aurait d’ailleurs sans doute sombré plus tôt sans l’écoute et la compréhension de son principal confident, Didier, avec lequel il a correspondu durant 30 ans : « Les lettres ont été la principale source de l’écriture en moi ». Lorsque Didier est ordonné prêtre en 1976, leurs chemins se disjoignent, ébranlant par là-même Vincent : « Ma fragilité ne tenait que par toi. Toi perdu, ça a été la débandade, l’effondrement ». Cette amitié, en le raccrochant au monde des vivants, lui a laissé le loisir de porter à son paroxysme une subjectivité anfractueuse qui a donné naissance à une matière sombre et déroutante, atypique et universelle. Au prix d’une intranquillité tenace.

Vincent La Soudière, c’est l’histoire d’une plainte languide et infinie, d’un ballottement incessant entre l’absolu et le néant. C’est l’histoire d’une solitude radicale ouvrant sur une destinée pathétique. C’est Sisyphe supportant son fardeau jusqu’à l’absurde. C’est l’impossibilité de vivre ses désirs, de rejoindre l’autre. C’est le point de friction douloureux entre l’individuel et le collectif. C’est une faille narcissique que rien n’est parvenu à combler, pas même les baumes littéraires et religieux.

Rongé par la « maladie de la conscience », ce poète du maquis a porté le questionnement existentiel à son climax. Il existe peu d’écrivains comme lui dont la substance littéraire se confonde aussi étroitement, aussi tragiquement avec son existence. Rien de ce qu’il a écrit n’était facultatif. La langue, en lui allouant une consistance identitaire, lui a offert un sursis, un début d’issue à hauteur de sa distinction. Mais ce don n’a pas suffi à infirmer la sentence de Cocteau : « En fin de compte, tout s’arrange, sauf la difficulté d’être, qui ne s’arrange pas ».

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).