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Vincent La Soudière : Une vie en enfer (3), par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy 31.03.17 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers

Vincent La Soudière : Une vie en enfer (3), par Cyrille Godefroy

 

La possibilité d’une œuvre

Vincent lit beaucoup : Char, Baudelaire, Rimbaud, Michaux, Rilke, Hölderlin, Pessoa, Cioran, Nietzsche, Valéry… Son extrême sensibilité le propulse inéluctablement vers la poésie qui sourd de ses entrailles : « Des images s’imposent à mon esprit ».

A l’aube des années 70, espérant toujours un déclic qui le sortirait de son ornière, il se met en tête de réaliser une œuvre littéraire dont son intériorité souffrante en serait la matière première : « Le talent que j’ai pour décrire ma vie intérieure, vie qui s’apparente au rêve, a fait tomber tout le reste dans l’accessoire, et tout le reste s’est affreusement rabougri, ne cesse de se rabougrir. Rien d’autre ne pourra jamais me satisfaire ».

Estimant avoir quelque chose d’essentiel à faire partager, il souhaiterait être reconnu en tant qu’écrivain c’est-à-dire être considéré aux yeux de son prochain, exister en tant qu’être social, recevoir enfin de l’extérieur la justification de son existence, l’appel d’air qui adoucirait sa torturante réclusion. « C’est au nombre – pas au plus grand nombre – que je voudrais m’adresser, à ces êtres humains à qui j’ai faussé compagnie depuis trop longtemps et qui – quoi que je puisse dire – continuent de me hanter ».

Qui sait si cette reconnaissance n’engendrerait pas la renaissance à laquelle il aspire viscéralement ?

Il aimerait écrire une fiction directement inspirée des univers de Dante, Dostoïevski ou Kafka dont il a lu le journal et la lettre au père et qui l’ont fortement marqué. Toutefois, le fait d’exploiter et d’organiser ses nombreuses notes ou de parachever un roman lui apparaît comme une tâche insurmontable. Il se sait trop dispersé, trop indécis, trop instable : « Mon indécision est une véritable maladie ».

De plus, il juge ses écrits antérieurs faibles, inconsistants, futiles, témoignant ainsi de son éternelle propension à l’auto-flagellation : « Ces textes, aujourd’hui, me semblent parfaitement nuls, abstraits, sans consistance, ne transmettant rien parce que rivés à un moi narcissique uniquement soucieux de ses défécations ».

Ayant tourné le dos à la vie, « je me suis soustrait à la bataille de la vie », seules l’écriture et la perspective d’une œuvre alimentent son feu sacré, sa vitalité. Il jette ses tourments sur la page, s’escrimant à leur conférer une forme, un sens. Ainsi comble-t-il le vide que sa désaffection du monde a occasionné. D’un autre côté, il se demande si l’écriture ne constitue pas un nouvel « alibi pour ne pas vivre ».

Ce défi littéraire présente toutefois une difficulté majeure pour cet archange de la pureté et de l’authenticité : consentir à se confronter au principe de réalité, à se conformer aux us frelatés du milieu de l’édition, à se mêler à des visions différentes, voire à se compromettre. Cette perspective l’accable. Comme Icare, il ne songe qu’à s’élever, qu’à s’approcher du soleil, qu’à planer au-dessus de la mêlée fuligineuse, loin des remugles de la trivialité.

Comme Icare, il se brûlera.

 

La Soudière, Michaux, Cioran : une communauté de désespérance

En 1970, il écrit une lettre à un poète qu’il admire et qui lui ressemble, Henri Michaux. Cet artiste du dedans, secret, fêlé, angoissé, marginal, qualifié de « prince de la singularité » par Jules Supervielle, accepte de le rencontrer. Michaux reconnaît immédiatement en Vincent un frère d’intériorité et de souffrance. Il l’encourage à écrire et à publier, le soutient, le réconforte et valide par là-même son droit à exister. Il s’inquiète des crises récurrentes qui secouent Vincent : « Je voudrais tellement apprendre que vous allez mieux, qu’encore une fois le gouffre est dépassé ».

L’expérience de Michaux coïncide avec celle de Vincent : « J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie ».

Michaux recommande régulièrement Vincent en vue de publications ou d’obtentions de bourse : « Jamais je n’ai plus volontiers et sans réserve recommandé un écrivain », « L’ayant rencontré plusieurs fois je sais qu’il n’écrira jamais rien de gratuit ».

En 1976, Vincent rencontre Cioran à l’occasion d’un vernissage consacré à Michaux. Voici la description qu’en fait Vincent, laquelle pourrait s’appliquer à lui-même : « Cioran est très abattu, fatigué, déprimé, aboulique. Pauvre, pas de métier. Vêtements élimés. Pas vraiment reconnu. On voudrait le guérir ».

Comment ces deux esthètes de la déréliction auraient pu ne pas s’apprécier ! Vincent est un lecteur averti et assidu de l’auteur de Précis de décomposition et de L’inconvénient d’être né.

Cioran fait l’éloge des textes de Vincent parus dans la revue Argile : « Il est si rare de lire dans les revues distinguées quelque chose de senti ».

Sylvia Massias, dans la biographie qu’elle consacre à Vincent, se livre à une perçante analyse des deux compères : « Vincent et Cioran se rejoignent dans un commun désir de revenir à un état prénatal, sorte de paradis perdu dont l’attrait provoque un mouvement régressif vers l’antérieur, et un refus corrélatif de s’incarner dans une vie éprouvée comme maudite dans son essence ».

Leur amitié se densifiera au fil de leurs rencontres et de leur correspondance. « Cioran est l’un de ceux qui répondent toujours à mes lettres. Ami fidèle qui, avec deux ou trois autres, me permettent de ne pas désespérer absolument ».

En 1984, postérieurement à la mort de Michaux, voici comment Vincent compare ses deux amis, ses deux médiateurs : « Autant Michaux était introverti, autant Cioran est extraverti, parlant de tout, et surtout de tous, sans réfléchir, comme ça lui vient. Quelle commère ! »

 

 

L’unique diamant noir Chroniques antérieures

Grâce à l’entremise de Michaux, Vincent publie ses premiers textes dans la Revue de Belles-Lettres en 1974, puis dans la revue Argile en 1977.

Pendant de longs mois, il s’attèle à la confection d’un recueil dont il a déjà décidé du titre avec l’aide de son ami Didier : « Chroniques antérieures ». Ce projet se mue en nécessité et parfois en pensum tellement l’agencement et le polissage de textes appartenant pour la plupart à une époque révolue lui paraissent fastidieux.

Refusé par les éditions José Corti au prétexte qu’il ne correspond pas à l’air du temps, son manuscrit est validé par Fata Morgana qui le publie en 1978.

Cet unique ouvrage de Vincent La Soudière suffit amplement à mesurer l’intensité de sa souffrance morale et de sa désespérance abyssale. La profusion de métaphores déchirantes indique qu’il percevait son existence comme un supplice, son corps comme un cachot : « Chaque minute qui passe est une scie qui me débite », « J’ai du granit en fusion dans la tête », « Ma gorge est pleine de sable ».

Ce témoignage poignant et flamboyant d’une indéracinable noirceur et d’une inextinguible impuissance est transfiguré par une langue éminemment singulière et sincère, rugueuse et contondante, un style poético-tragique sans fioritures : « Emportée par la catastrophe silencieuse, sa vie ne laissait ni empreintes ni dépôts, ni la moindre tache portant son odeur. Il s’enfonçait dans un vide suffocant et triste. Il se voyait martelant les heures inutiles, s’embrochant sur les mois, les années qu’il n’avait pu remplir de sa présence, réduit à une fébrilité élémentaire et sans objets. Les rumeurs de son passé se faisaient inaudibles. Il n’avait plus même de penchant. Avoir soif lui était devenu un effort impossible ».

Sous la plume effilée et imagée de cet alchimiste errant, le prosaïsme et la poésie se marient admirablement, le sensible et le métaphysique se rejoignent en un claquement de fouet : « Dès son réveil, l’angoisse du jour s’abattait sur lui comme un rapace. Chaque matin le frappait au même endroit. La morsure du fouet ne laissant qu’un seul sillon, de plus en plus profond, qui finirait par le couper en deux ».

Empêtré au sein d’un immense écheveau de déréliction et de résignation, l’esprit de Vincent croule sous une « grêle de clous ».

Outre un dithyrambe de trois pages signé Armel Guerne, quelques éloges clairsemés ponctuent la sortie des Chroniques : « Assurément, vous êtes un poète, pratiquant une écriture simple, précise, et toujours évocatoire » (Charles Juliet). « Votre livre s’éclaire grâce à sa terrible lecture qui sait se recouvrir du bleu des glaciers, à son insu, par son congé et son désir barré » (René Char).

Ceci dit, ce cri de désespérance censé déchirer la nuit ne sauve pas Vincent de ses ténèbres intérieures, ne le régénère pas et ne suscite guère l’enthousiasme des foules. Si Vincent ne brigue pas ouvertement le succès ni la célébrité, il espérait malgré tout un retour fraternel et compréhensif de la part de lecteurs inconnus : « Le silence absolu de mes lecteurs m’a été – m’est encore – comme un coup de poignard en plein cœur. Les premières années, j’en ai cruellement souffert », déclare-t-il en 1985.

Malgré une existence dédiée à l’écriture, Vincent La Soudière ne goûtera qu’une fois aux effluves sucrées de la publication. Au lieu de le sauver, cette expérience sans succès le décontenance : « Ecrire est une chose. Se faire publier en est une autre. Un abîme sépare ces deux états de pensée. Je distingue, derrière le fait de publier, un fort besoin des autres – rarement donner, se donner et se perdre ».

En fait, il pressent qu’il ne sera qu’un écrivain posthume : « Mon œuvre est une bombe qui explosera à retardement ».

 

A suivre

 

Cyrille Godefroy

 

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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).