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Vincent La Soudière : Une vie en enfer (1), par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy 14.03.17 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

Vincent La Soudière : Une vie en enfer (1), par Cyrille Godefroy

 

Ecrivain maudit et méconnu, Vincent La Soudière fut pourtant admiré et adoubé par Michaux et Cioran auxquels il se lia dans les années 70.

Tout au long de son existence, Vincent La Soudière s’est coltiné un profond désarroi que ni l’écriture, ni la psychanalyse, ni la foi n’ont conjuré complètement. Chroniques antérieures, seul ouvrage paru de son vivant, en est l’incandescent creuset littéraire.

Il a également consigné son calvaire à exister, sa difficulté d’être au monde, dans une prolifique correspondance et dans des milliers de notes dont le recueil posthume intitulé Brisants est le florilège, exhumées de l’ombre grâce au scrupuleux travail de Sylvia Massias.

 

Une jeunesse assombrie

Aîné de huit frères et sœurs, Vincent La Soudière, issu d’une des plus vieilles familles de France, est né en 1939 en Charente-Maritime. Il coule des premiers jours heureux empreints d’insouciance. Son premier trauma survient à l’âge de 4 ans : suite à une infection et des otites à répétition, il subit à vif une mastoïdectomie, trépanation au cours de laquelle son docteur lui perfore et lui curette l’arrière de l’oreille.

Un an plus tard, un de ses oncles qu’il adorait et qui lui servait de père de substitution se suicide.

Sa fragilité psychique prend vraisemblablement sa source dans la réception difficile et intériorisée de ses deux chocs précoces.

L’influence néfaste de son père achève de lézarder la personnalité de Vincent. Pour une large part absent, pour le reste répressif, son père lui inculque une éducation religieuse désastreuse axée sur la peur de l’enfer. L’effet moralisant, castrateur et inhibiteur de la patte paternelle explique en partie sa frilosité, son isolement, sa passivité et son sentiment de culpabilité à l’âge adulte : « Je me sens coupable de tout, et d’abord d’exister ». La crainte d’être jugé, de mal faire ou d’aller en enfer s’inscrit en lui de façon irrévocable. Assurément, son père n’a pas rempli son rôle de référent, il ne lui a pas transmis la sécurité ni la confiance nécessaires pour affronter le monde.

La timidité, la réserve et l’anxiété sont les traits récurrents mentionnés dans ses bulletins scolaires.

En fait, à l’aube de l’adolescence, l’empire de la mort a déjà planté son pavillon noir dans le cerveau de Vincent.

Ainsi structuré, Vincent se réfugie dans l’imaginaire, s’oriente vers l’intériorité. Il interrompt ses études supérieures à La Sorbonne en raison de troubles nerveux et commence à écrire. Il noircit des cahiers où se mêlent commentaires philosophiques, percées poétiques, expériences oniriques et se maintient ainsi en marge de la réalité concrète.

Pressentant qu’il s’engage dans une impasse schizoïde, il s’exhorte à réagir : « Aie foi en ta force et va conquérir le monde. Si tu n’y arrives pas, ne perds pas courage et poursuis jusqu’à la mort ». Tout l’enjeu de sa destinée se résume à cette question : dispose-t-il des ressources intérieures idoines pour conquérir le monde ?

 

Ecartèlements

Dès le début des années 60, la conduite de Vincent La Soudière se caractérise par un tâtonnement existentiel généralisé. Il cherche sa voie, le chemin par lequel il pourrait se réaliser, se libérer. Il peine à se faire une place dans le monde, à établir une juste distance entre lui et les autres : « Incertitude totale concernant ma place dans le monde », « Me trouver face à face avec une personne constitue déjà un phénomène de masse ».

Il multiplie les petits boulots et les liaisons amoureuses. Il entame un journal de bord et, afin de débrouiller ses nœuds névrotiques, se lance dans une psychanalyse. Par ailleurs, porté par un vif désir d’élévation spirituelle, il entreprend deux séjours dans des monastères, en 1961 et 1964.

Des courants contradictoires entravent sa volonté : écartelé entre son désir de sainteté et ses pulsions charnelles, entre un détachement apathique et une compassion fervente, entre son origine nobiliaire et son penchant pour la pauvreté, entre l’envie de s’insérer socialement et sa quête intérieure, il ne mène réellement aucun de ses projets jusqu’à l’aboutissement : « Rien, jusqu’à ce jour, n’est parvenu à me faire surmonter mes écrasantes contradictions intérieures, ni apaiser le véritable enfer qu’elles entretiennent. Je ne peux m’appuyer sur rien, ni sur personne. Ai-je été condamné à suffoquer dans la solitude ? Et par qui ? ».

Ainsi, il s’essouffle dans l’amour de Dieu : « Je n’avance pas d’un pouce dans la voie de la vertu ; ne parlons même pas de sainteté ». Il ne s’engage avec aucune de ses amoureuses : « Je n’ai jamais aimé aucune femme, et sans doute ne pourrai-je jamais en aimer d’autre que Ma-Mère, il y a 23 ans, quand je dormais dans son ventre ». Sa plus longue cohabitation avec une femme durera un mois et se soldera par un déchaînement passionnel et violent.

Il se fourvoie dans la spéculation intellectuelle : « La philosophie a été une tornade qui emporta ma cervelle ». Ses divers écrits (notes, journal, cahiers) demeurent inorganisés, jetés pêle-mêle sur le papier sans qu’aucun ouvrage structuré n’en résulte. Ces fragments dépourvus de cohérence illustrent son morcellement intime.

Sceptique à l’égard d’éventuels bienfaits de sa psychanalyse, il y met un terme : « La psychanalyse n’apporte-t-elle pas en même temps que l’exploration de l’inconscient, une clairvoyance dangereuse (fatale), paralysant les élans créateurs du sujet ». Quant à ses parenthèses professionnelles, elles l’assèchent et l’enchaînent : « Dès que je mets les pieds dans un travail, je suis aussitôt lié de toutes parts… Et c’est justement la structure même du travail organisé qui paralyse toutes mes forces, en m’apparaissant comme une cruelle machinerie destinée à me broyer ; une machinerie étrangère à l’esprit et à la liberté ».

Vincent cherche désespérément les conditions de son équilibre via l’amour, la cogitation, l’écriture, les thérapies ou la spiritualité comme s’il testait diverses prothèses capables de le faire marcher droit, de circonscrire sa claudication psychique : « Ô Dieu, donnez-moi cet équilibre et cet épanouissement ; donnez-moi de vivre normalement dans le monde. Je souffre encore tant et tant. Donnez-moi votre paix et votre joie ».

Mais sa névrose, son orgueil, son immaturité, son désarroi, sa passivité, son masochisme, son narcissisme s’accrochent à lui comme des sangsues. L’incomplétude, la division le poursuivent comme des ombres voraces. « L’insécurité me ronge, me persécute, me fait perdre le meilleur de moi-même – et mon âme demeure en suspens, dans les limbes et le virtuel ».

« Y a-t-il quelque chose à faire pour moi sur la terre ? Arriverai-je jamais à poser un acte personnel qui justifie – ou seulement atteste – mon existence au milieu des hommes ? ».

En fait, il semble différer par divers stratagèmes (retraites monastiques, vagabondage, cure psychanalytique) son entrée dans la vie active. Sa fragilité identitaire, sa veulerie, ses angoisses bloquent son inclusion sociale : « Stupéfiante ma lâcheté. Quand me mêlerai-je de vivre ? »

Vincent est conscient de ses limites, de ses démons. Doué d’une intransigeante lucidité, d’une vive intelligence, il ne cherche pas à éclipser ses carences ni ses travers : « Il faudra que je m’affronte au monde réel ».

De ses divers écrits se dégage une terminologie terriblement sombre qui reflète son désespoir et son impuissance : « désadaptation, pourriture, prison, désintégration, souffrance, dégradation, insécurité, affaissement, enténèbrement, décrépitude, défection, déperdition, désincarné, démâté, esclave, défectueux, déficient, perdu, déclassé ».

Il sent que quelque chose en lui l’empêche de vivre, de s’épanouir : « Je désire la vie désespérément, sans arriver à y entrer », « Je me sens impropre à la vie en société », « Je sais qu’une sorte de fêlure empêchera toujours mon existence de s’accomplir ».

L’idée de suicide le visite régulièrement : « Qu’est-ce qui me retient d’en finir une bonne fois avec ce résidu épuisé que je suis devenu ? ».

Malgré tout, Vincent mobilise sa volonté en vue d’échapper à cette pernicieuse spirale : « Je ne dois pas m’enfermer dans une psychologie du malheur ».

 

Cyrille Godefroy


A suivre

 


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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).