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Vincent La Soudière : Une vie en enfer (2), par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy 23.03.17 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

Vincent La Soudière : Une vie en enfer (2), par Cyrille Godefroy

 

L’aventure intérieure : Un combat contre lui-même

Echaudé par ses premières expériences professionnelles, Vincent s’exclut du processus de socialisation dont la colonne vertébrale est l’exercice d’un métier et dont les ramifications se dégradent en divertissements. Il se met en marge du stéréotype économique occidental axé sur la production et la consommation, rebuté à la perspective d’être un numéro ou un esclave parmi tant d’autres. « Il m’apparaît que je n’ai rien. Rien de ce qui fait un homme au XXe siècle. Ni travail, ni femme, ni argent ».

Déterminé par un appel intérieur impérieux, il s’oriente sur le sentier de l’introspection solitaire et ascétique, l’ailleurs devenant son seul horizon : « J’aime marcher hors des pistes ; c’est d’ailleurs la figure de ma vie : être ailleurs », « De ces deux atrocités, la solitude asphyxiante et la responsabilité écrasante, la seconde étant infiniment pire que la première, je choisis la première, je choisis ce monde du retrait et du refus. Je choisis ! Quelle absurdité ! C’est je subis qu’il faut dire ».

L’idée de se fondre dans la masse adipeuse, de participer à la comédie humaine pourvoyeuse prodigue de superficialité et de tartufferie l’indispose foncièrement : « Je suis désœuvré et souffrant, plus que jamais cabré devant le monde des hommes, le monde indécent de l’action ». « Le monde nous donne le triste spectacle d’une débauche d’énergies faisant marcher des rouages vides, en pure perte, comme le mouvement d’un moulin sans blé ».

Même s’il côtoie encore sa famille et ses amis, il se désolidarise de ses semblables : « Sentiment de Solitude absolue que rien ne peut rompre. En exil sur les terres déshéritées de mon âme », « Je constate que je me suis coupé de tout et de tous… Je ne repose que sur moi-même, c’est-à-dire sur rien », « Comment faire pour briser le cercle de mon infernale solitude ? ».

A plusieurs reprises, il cohabite et vadrouille de longs mois avec son ami Didier qu’il a connu lors de son deuxième séjour au monastère en 1964. Leur amitié est solide, fondée sur l’écoute, la compréhension et le soutien mutuels. Par sa compagnie ou ses lettres, Didier calfeutre les béances de Vincent, estompe son anxiété.

Dans sa solitude d’ermite, de clochard, Vincent explore son âme, encore et encore, comme un animal grattant frénétiquement la terre en quête d’un quelconque insecte. Il en scrute les moindres ondoiements, les moindres frémissements comme s’il brûlait de découvrir la quintessence de son identité, le secret de fabrication de son fonctionnement. Il semble vouloir fixer ses ressentis et les agglomérer en une sorte de structure identitaire attestant de son existence ou visant à restaurer une intégrité lacérée dans son enfance. Cogito ergo sum.

Tel un mineur de la psyché, Vincent creuse, creuse encore, espérant trouver « la paillette d’or pur au milieu d’un océan de boue ». Mais il ne fait que s’enfoncer, que s’éloigner de la lumière et de l’atmosphère respirable de la surface : « Après tant d’années d’écartèlements et de quête infernale pour trouver le chemin de mon identité, en arriver là, à ce point mort au fond de la mine étouffante ».

Dans son essai Loin de moi. Etude sur l’identité, Clément Rosset met en garde les zélotes de l’introspection dans le sens où se découvrir, s’analyser, s’auto-référer créent une illusion d’identité qui suffit rarement à la réalisation personnelle. Selon lui, l’identité sociale seule stabilise le sujet, le je ne prenant sa forme mature qu’au sein du nous. Le Moi réel et définitif n’existe pas, il ne se signale que par des effluences éphémères et contingentes.

Tel Narcisse, Vincent s’absorbe dans son reflet, psychique en l’occurrence. Il ne s’ouvre que modérément au monde extérieur, se dérobe à l’altérité, potentiellement vectrice d’enrichissement et d’oxygénation. Tirésias, le devin aveugle, avait prophétisé à la naissance de Narcisse que celui-ci vivrait longtemps à la seule condition qu’il ne se connaisse pas. L’acharnement de Vincent à saisir son image se résoudra dans la prophétie funeste de Tirésias. « Pourquoi cette tendance à survivre, alors que tout est fini pour moi depuis longtemps ».

Relégué dans l’incommunicabilité, s’aveulissant dans une vacuité schizothymique, sa posture est celle du narrateur du Solitaire de Ionesco : « Ces gens m’étaient étrangers… Ils étaient séparés de moi comme par une vitre épaisse, incassable. Comment faire pour les approcher ? ».

En perpétuel tête à tête avec lui-même, il s’use, se racornit, sombre dans la mélancolie et « l’immonde ipséité de l’antérieur ». Au final son reflet se brouille, se ternit, et les fissures originelles souterraines s’élargissent, corroborant de la sorte la formule de Diderot : « L’homme est né pour la société. Séparez-le, isolez-le, ses idées se désuniront, son caractère se tournera, mille affections ridicules s’élèveront dans son cœur, des pensées extravagantes germeront dans son esprit comme les ronces dans une terre sauvage ».

Tout le drame de Vincent La Soudière résulte de sa réticence ou de son incapacité à s’extérioriser en raison, d’une part, de ses failles personnelles et, d’autre part, de l’hostilité du monde moderne dont la technicité et l’aridité contribuent à museler les sensibilités et à broyer les singularités. Vincent craint sans doute de se diluer, de se corrompre ou de s’aliéner au contact des autres. Pour préserver un semblant d’unité et se soustraire à un fade anonymat, il se sent contraint d’asseoir et de cultiver sa spécificité. « Je suis devenu l’homme du non, de la rétractation, de la démission ».

Ce repli autistique produit cependant un assèchement, une déshumanisation que Vincent ne manque pas de repérer : « J’ai peur d’avoir définitivement perdu le contact avec la vie. On ne peut vivre humainement que greffé à quelque réalité autre que la sienne propre. Eh bien, dans mon cas, les greffes ne prennent pas, ne nourrissent absolument rien en moi ».

Enfermé dans sa bulle où rien ne le divertit de lui-même, empêtré dans une logique autotélique, il finit par manquer d’air, par ne plus se supporter et glisse dangereusement vers une fatigue d’être soi : « Je ne suis en contact qu’avec ma maladie, qu’avec mon trouble, mon Manque », « Je suis voué à une intériorité détestée. Mon moi est un enfer. Un enfer de tous les instants ».

En 1974, il se mutile symboliquement une première fois en supprimant la particule de son nom : Vincent de La Soudière devient Vincent La Soudière. Une façon de gommer ses origines aristocratiques, lui qui aspire au dépouillement et à la pauvreté.

Deux tableaux célèbres renvoient à la faillite de sa monomanie autoanalytique et à l’étau métaphysique dans lequel il est enferré : La reproduction interdite (René Magritte, 1937) met en scène un homme se regardant dans un miroir mais n’y distinguant pas son visage. Ce tableau  caractérise la démarche aporétique de ceux comme Vincent qui cherchent mordicus à se connaître. Le cri d’Edvard Munch (1893) représente, quant à lui, un personnage fantomatique se prenant la tête à deux mains et se liquéfiant littéralement sous l’effet de l’angoisse, de l’oppression, de l’épouvante. La trajectoire du peintre danois présente du reste de nombreuses similitudes avec celle de Vincent : propension à l’introversion et à la solitude, état dépressif, traumatismes de l’enfance, crainte du père et de la damnation.

Malgré la persistance de son mal-être, Vincent espère une conversion miraculeuse, apercevoir « l’aurore » : « C’est dans la nuit que se tissent les claquantes voiles de l’aube ». Mais il semble que le vainqueur et le martyr du combat acharné qu’il a enclenché contre lui-même ne feront qu’un.

 

Cyrille Godefroy


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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).