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Venise, Jean-Paul Bota et David Hébert

Ecrit par Matthieu Gosztola 17.01.13 dans La Une Livres, Arts, Les Livres, Recensions

Venise, « été-hiver 2009-été 2010, automne 2011-printemps 2012 », texte Jean-Paul Bota, dessins David Hébert, Éditions des Vanneaux, Carnets nomades, 2012, 48-[48] p. 15 €

Ecrivain(s): Jean-Paul Bota et David Hébert

Venise, Jean-Paul Bota et David Hébert

 

Une Venise musicale

 

Ce très beau petit livre est le premier né de la nouvelle collection Carnets nomades aux éditions des Vanneaux. Cette collection consiste en l’irruption du tracé de l’écriture sensible, qui donne à la pensée sa voix, d’un écrivain, en un lieu singulier, une ville à chaque fois différente. Avec comme compagnon de route, au trait frémissant, David Hébert.

Ce premier volume est une vraie réussite. Destination Venise donc. Et c’est un bonheur pour le lecteur, qui se découvre à son tour voyageur par les mots, par les traits conduits qui sont autant de façons de donner au visible, à son cours, tout le noir et le blanc qu’il recelait en lui-même. Il s’agit de donner au visible qui était comme ignorant de lui-même sa vraie musicalité. Contenue, mais perceptible à chaque pas qu’il fait dans la lumière, ou dans la nuit, quand les yeux sont vraiment là pour être ce qui, en étant chevillé à l’émotion, est chevillé au plus intime de soi.

Le visible ne savait pas qu’il contenait toute cette musique, puisqu’il ne faisait que la vivre, sans distanciation, sans le recul suffisant pour l’entendre, pour l’écouter, sans le pas de côté nécessaire pour ne plus être la beauté, ne plus seulement l’être, mais la voir, être surpris par elle, et la comprendre. C’est tout cela que fait le dessin de David Hébert. Léger comme est légère la beauté, il n’offense jamais l’espace, ne s’impose jamais en lui au point de le forcer à le contenir. Il fait résonner le blanc de la page. Délicatement. Gong de l’invisible duquel les premières ondes du visible, encore tremblantes d’être nées, émergent. Le blanc de la page qui est aussi de l’encre, à sa façon, suivant une manière d’être invisible mais pourtant là, autant que de l’espace peut être là, et nous contenir, et nous inviter à y venir. Pour être, enfin. Le trait de David Hébert, si musical, on l’aura compris, est frémissement qui épouse le frémissement du vivant, qui retient de ce qu’il fait exister sur la page, de tous ces détails, la part d’âme, la part de musique, la part de tremblement, la part d’hésitation aussi. La vie est ce si peuqui chante, qui vient léger pour trouver son espace dans l’espace, et y faire son miel. Ce miel, David Hébert le recueille, avec ses seuls traits.

Et qu’en est-il maintenant des mots qui dansent aussi, à leur façon, par petits blocs, entre les étoiles des astérisques, sur la page ? Écoutons : « Dans le bruit des massettes, des ciseaux, à la fenêtre de l’hôtel, déchaussant le pavé, ouvriers (de Cocteau ?), comme dents qu’on arrache, un autre en retrait taillant la glaise, enterrant paroles, plomb de larmes, plus sombres : les tuyaux nus… Morte lumière, brisée de terre, vois… / À 7 heures du matin, comme je lève les yeux, Rio Terà Lista di Spagna, Hôtel Belle Epoque… Destins, dans l’odeur des produits à vitre… Tel je fus… ». En tant que voyageur plongeant ses sens dans la nappe phréatique du visible, et de l’invisible, Jean-Paul Bota n’en est pas à son coup d’essai : il a publié Usages des cendres, précédé de Feuillets du Midi (Chartes, Lisbonne, Venise) au Préau des collines en 2010. Relisons ce passage, pour l’écoute cette fois. « Dans le bruit des massettes, des ciseaux, à la fenêtre de l’hôtel, déchaussant le pavé, ouvriers (de Cocteau ?), comme dents qu’on arrache, un autre en retrait taillant la glaise, enterrant paroles, plomb de larmes, plus sombres : les tuyaux nus… Morte lumière, brisée de terre, vois… / À 7 heures du matin, comme je lève les yeux, Rio Terà Lista di Spagna, Hôtel Belle Epoque… Destins, dans l’odeur des produits à vitre… Tel je fus… ».

On le voit immédiatement (car c’est vraiment de vision qu’il s’agit, même lorsqu’il s’agit d’écoute) : les instantanés que nous donne Jean-Paul Bota sont à chaque fois une façon très travaillée de crayonner l’espace du visible qui s’offre à lui. Oui, c’est bien l’espace qu’il crayonne, et non la page, y ajoutant sa propre substance avant de le faire se retrouver sur la page. Car chaque paragraphe est aiguisé par le style si particulier de Bota, par la façon suivant laquelle il se sert de la ponctuation et de l’italique comme s’il s’agissait d’autant de signes musicaux, afin de donner à la phrase, longue, déployée et travaillée dans son déploiement, toute son identité mélodique. Qui est l’identité mélodique d’une conscience en éveil, inlassablement en éveil, dans une obstination douce. Une conscience parfois vacillante au bord de l’éveil, à force de l’irruption des détails dans la trame de vivre, et du fait de la note aiguë d’un chagrin d’amour. Une conscience qui vacille au bord de cette couleur qu’est vivre au point de parfois trébucher dans la beauté. Et c’est ce geste de trébucher que fait la phrase quand elle devient pure réminiscence d’œuvres musicales, littéraires ou picturales, qui nous touche au plus près. « Vert sur vert des vaporetti, eau et bouteille dis-tu, un homme ôte son chapeau et passe la tête nue, ses tâches de vieillesse au sommet dégarni du crâne par la fenêtre qu’il entrouvre et la nuit tombante, brume effaçant tout et les cyprès lointains, obélisques – de Van Gogh ? – le vert encore, bleu que couvre la cendre. Hiver ». Nous tutoie au plus intime cette façon qu’a la conscience de quitter le présent à pas comptés mais non mesurés, et non prémédités, pour toucher aux rives de la mémoire. Et du rêve. Et de l’art. L’on est alors, à la lecture, entraîné dans un onirisme qui n’est jamais dévoyé par la technicité du langage employé. Qui est aussi celle de l’italien. Bien au contraire, la précision et parfois l’étrangeté du dire augmentent encore l’onirisme en le présentant comme cette façon qu’a doucement le réel d’être flou, quand il fait s’épouser une conscience attentive au plus intense des détails et une intériorité en proie au souvenir, à la corrélation entre les choses, aux émotions passées. Nous nous trouvons alors en proie à un questionnement perpétuel : si le réel le plus précisément décrit est le terreau en lequel germent les graines de l’onirisme le moins attendu, alors, dans ces conditions, qu’est-ce qui demeure réel ? « Mouette bercée à la pointe d’une palina à Orto. Elle n’existe pas plus qu’un rouleau de linoléum à mes pieds, un géranium s’encadrant aux fenêtres, liseré d’effluves ». Peut-on encore parler de réel ? Oui, assurément. Tout est réel, même l’irréel. A la lecture, à la vue… Quand l’art est là, qui nous somme de plonger en la vie. De nous défaire de nos habitudes. De nos pensées toutes faites. Et de plonger, oui plonger. D’être en contact avec le mouvant des vagues imperceptibles… Vagues imperceptibles de ce qui court dans le visible, et que nous ne voyons pas. Que nous ne voyons pas, mais ouf, l’art est là pour nous le montrer. Et Jean-Paul Bota et David Hébert s’y emploient singulièrement.

 

Matthieu Gosztola


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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com