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Vathek, William Beckford (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 03.04.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Libretto

Vathek, William Beckford (1760-1844), Libretto, postface Stéphane Mallarmé, 144 pages, 7,70 €

Vathek, William Beckford (par Matthieu Gosztola)

 

Est publiée probablement au début du mois de décembre 1786, chez Isaac Hignou, à Lausanne, la première édition française de Vathek ; cinq cents exemplaires sont imprimés. Paraît à Paris, chez le libraire Poinçot, en juin 1787, une deuxième édition ; le roman est alors sous-titré : Conte arabe. « [C]onte arabe qui scelle l’alliance du cauchemar gothique et du rêve oriental », résume Jean Raimond dans La Littérature anglaise (PUF, coll. Que sais-je ? 1986, p.55). Conte – écrirons-nous – qui est la cérémonie, fastueuse, précisément démesurée, au cours de laquelle est célébré le mariage du jour et de la nuit.

Le jour : « On descendit pourtant heureusement dans la vallée par de grands escaliers que l’émir avait fait pratiquer dans le roc ; et déjà on commençait à entendre le murmure des ruisseaux et le frémissement des feuilles. Le cortège enfila bientôt un sentier bordé d’arbustes fleuris, qui aboutissait à un grand bois de palmier, dont les branches ombrageaient un vaste bâtiment de pierre de taille. Cet édifice était couronné de neuf dômes, et orné d’autant de portails de bronze, sur lesquels les mots suivants étaient gravés en émail :

« C’est ici l’asile des pèlerins, le refuge des voyageurs, et le dépôt des secrets de tous les pays du monde ». Et, ailleurs, ces paroles : « Mes charmantes princesses, on vous attend ; nous avons dressé les lits de repos, et jonché vos appartements de jasmin : nul insecte n’écartera le sommeil de vos paupières, nous les chasserons avec un million de plumes. Venez donc, aimables dames, rafraîchir vos pieds délicats, et vos membres d’ivoire dans des bains d’eau de rose ; et, à la douce lueur des lampes parfumées, vos servantes vous feront des contes. ».

La nuit : « Par de petits degrés pratiqués dans l’épaisseur du mur, et qui n’étaient connus que d’elle et de son fils, [Carathis] descendit d’abord dans des puits mystérieux qui recelaient les momies des anciens pharaons, arrachées de leurs tombeaux ; elle en fit prendre un bon nombre. De là, elle se rendit à une galerie où, sous la garde de cinquante négresses muettes et borgnes de l’œil droit, on conservait l’huile des serpents les plus venimeux, des cornes de rhinocéros, et des bois d’une odeur suffocante, coupés par des magiciens dans l’intérieur des Indes ; sans parler de mille autres raretés horribles ». Et, un peu plus tard : « On eut bientôt arrangé sur les balustrades de la tour les fioles d’huile de serpents, les momies et les ossements. Le bûcher s’élevait, et en trois heures il eut vingt coudées de haut. Enfin, les ténèbres arrivèrent, et Carathis toute joyeuse, se dépouilla de ses vêtements : elle battait des mains et brandissait un flambeau de graisse humaine ; les muets l’imitaient ; mais Vathek exténué de faim, ne put y tenir plus longtemps, et tomba évanoui. Déjà les gouttes brûlantes des flambeaux allumaient le bois magique, l’huile empoisonnée jetait mille feux bleuâtres, les momies se consumaient et lançaient des tourbillons d’une fumée noire et opaque ; enfin les flammes gagnant les cornes de rhinocéros, il se répandit une odeur si infecte que le calife revint à lui en sursaut, et parcourut d’un œil égaré la scène flamboyante ».

On le voit, on le ressent, à la lecture de ces seuls extraits : tout, dans Vathek, est excessif, et superlatif. Les « richesses, la taille des bâtiments (la tour comporte mille cinq cents degrés), les mets servis à table (on sert trois cents plats quotidiens au calife, à la faveur d’une gastronomie de l’outrance qui fait de la gourmandise une copie de la sexualité) sont du ressort de l’impensable ou de l’incommensurable, tout comme la diversité des supplices infligés », constate Alain Morvan.

Néanmoins, si le conteur prend plaisir à reproduire ce que Mallarmé, dans la superbe Préface rédigée en 1876 pour la réimpression du roman de Beckford, appelle « l’exagération orientale des nombres », la démesure – et c’est là le point le plus important – n’entraîne en rien une enflure du discours. « Vathek montre avec talent que l’horreur hyperbolique gagne à se parer de retenue mondaine » (Morvan). Une retenue qui tient à la délicatesse du style, ainsi décrit par Mallarmé : « Tout coule de source, avec une limpidité vive, avec un ondoiement large de périodes ; et l’éclat tend à se fondre dans la pureté totale du cours, qui charrie maintes richesses de diction inaperçues d’abord […] ».

Aussi, quand Beckford décrit le Giaour – son ontologique laideur, frappée du sceau de l’infini – dont se souviendra Byron en l’un de ses poèmes, en 1813, sa description n’est pas altière, elle ne s’impose pas, elle niche en ces phrases : « [Vathek] passait la plupart des nuits sur le sommet de sa tour, et se croyant initié dans les mystères astrologiques, il s’imagina que les planètes lui annonçaient de merveilleuses aventures. Un homme extraordinaire devait venir d’un pays dont on n’avait jamais entendu parler, et en être le héraut. Alors, il redoubla d’attention pour les étrangers, et fit publier à son de trompe dans les rues de Samarah, qu’aucun de ses sujets n’eût à retenir ni à loger les voyageurs ; il voulait qu’on les amenât tous dans son palais. […] Quelques temps après cette proclamation, parut un homme dont la figure était si effroyable, que les gardes qui s’en emparèrent furent obligés de fermer les yeux en le conduisant au palais. […] L’homme, ou plutôt le monstre, […] frotta trois fois son front plus noir que l’ébène, frappa quatre fois sur son ventre dont la circonférence était énorme, ouvrit de gros yeux qui paraissaient deux charbons ardents, et se mit à rire avec un bruit affreux en montrant de larges dents couleur d’ambre rayées de vert ».

Joseph-Charles Mardrus (1868-1949), lorsqu’il adaptera plus qu’il ne traduira les Mille et une nuits, tombera avec délice dans le travers de la grandiloquence (et il sera applaudi, pour ce faire, par toute une génération d’écrivains, Gide en tête), seule à même, selon lui, et selon toute une époque – celle du décadentisme –, d’être garante de vérité, pour ce qui est de l’Orient, et de ses mystères (abîmes où ne peuvent – au mépris des prestiges alors honnis du rationalisme – que briller les diamants de l’hyperbole, polis, bien souvent, par l’oxymore et par l’antithèse ; il n’est que d’ouvrir une des Nuits pour s’en apercevoir).

Un exemple, qui porte en lui (en sa chair) trace de cette grandiloquence ? Dans Histoire du dormeur éveillé (Bouquins Laffont, volume II, p.206), Mardrus avance : « […] le cheikh al-balad est un homme si laid et si plein d’horreur qu’il a dû naître, sans aucun doute, de la copulation d’une hyène avec un cochon. Son approche est pestilentielle, car sa bouche n’est point une bouche ordinaire, mais un cul malpropre comparable à une bouche de latrine ; ses yeux, couleur de poisson, dévient des deux côtés et risquent de tomber à ses pieds ; ses lèvres tuméfiées ont l’air d’une plaie de mauvaise nature, et lancent, quand il parle, des jets de salive ; ses oreilles sont des oreilles de porc ; ses joues flasques et fardées ressemblent au derrière d’un vieux singe ; ses mâchoires sont édentées à force d’avoir mâché les ordures ; son corps est atteint de toutes les maladies ; quant à son fondement il n’existe plus ; à force d’avoir servi de fosse aux outils des âniers, des vidangeurs et des balayeurs, il est tombé en pourriture et se trouve maintenant remplacé par les tampons de laine qui empêchent ses tripes de tomber ».

 

Matthieu Gosztola

 

Aller plus loin : Frankenstein et autres romans gothiques, édition excellemment établie par Alain Morvan avec la collaboration de Marc Porée, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade (numéro 599), 2014.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com