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Van Gogh, le suicidé de la société, Antonin Artaud (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 14.03.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Allia, Essais

Van Gogh, le suicidé de la société, mars 2019, 80 pages, 6,50 €

Ecrivain(s): Antonin Artaud Edition: Allia

Van Gogh, le suicidé de la société, Antonin Artaud (par Cyrille Godefroy)

 

« Non, Van Gogh n’était pas fou ». Ce que l’institution médicale tient pour une pathologie, Antonin Artaud (1896-1948), dans ce texte paru la première fois en 1947 et récompensé par le prix Sainte-Beuve, le nomme tout uniment « lucidité supérieure ». Le poète écorché ne se limite pas à cette rectification, il renverse radicalement la doxa en rangeant les psychiatres dans la confrérie des « cerveaux tarés ».

Qui d’autre mieux qu’Artaud pouvait comprendre Van Gogh ? Lui-même fut interné pendant neuf ans pour des troubles mentaux caractérisés par des idées de persécution accompagnées d’hallucinations. Plusieurs séries d’électrochocs le délabrèrent passablement si bien qu’il en conçut une vive aversion pour le corps psychiatrique. Son ressentiment éclate allègrement dans cet opuscule tempétueux et virtuose, confinant parfois à la caricature : « Pas un psychiatre, en effet, qui ne soit un érotomane notoire ».

Selon la thèse artaudienne explicitée dans ce livre, Van Gogh ne s’est pas suicidé. On l’a suicidé : « La conscience générale de la société, pour le punir de s’être arraché à elle, le suicida ». Il impute à la société d’avoir bâillonné et encamisolé Van Gogh par pur conformisme, étroitesse d’esprit et jalousie. Cette société « s’introduisit donc dans son corps […] et telle une inondation de corbeaux noirs dans les fibres de son arbre interne, le submergea d’un dernier ressaut, et, prenant sa place, le tua ».

Artaud allègue que « la médecine est née du mal » et qu’elle a « provoqué et créé de toutes pièces la maladie pour se donner une raison d’être ». Il incrimine plus directement le Docteur Gachet qui, selon lui, exécrait Van Gogh et aurait, symboliquement du moins, pressé la queue de détente du pistolet qui mit fin à ses jours. Quoi qu’il en soit, le peintre maudit devait bigrement souffrir pour se trancher l’oreille gauche et être légèrement halluciné pour croire qu’en se la coupant il n’entendrait plus les voix qui le dragonnaient. Artaud, lui, ne voit dans cette mutilation que le résultat d’une « logique directe ».

Pour expliquer l’état de souffrance, l’étau qui pèse sur les nerfs de certains artistes, Artaud évoque une suite d’envoûtements : « C’est ainsi qu’il y eut des envoûtements unanimes à propos de Baudelaire, d’Edgar Poe, de Gérard de Nerval, de Nietzsche, de Kierkegaard, de Hölderlin, de Coleridge, et il y en a eu à propos de Van Gogh. Cela peut se passer pendant le jour, mais cela se passe de préférence en général pendant la nuit ».

Si la folie relève d’un écart par rapport à la norme, alors tout artiste est un peu fou. Car l’art est rejet du commun, refus du médiocre, allergie au conventionnel, combat contre le matérialisme. Il est difficile de démêler le génie de l’aliénation. La vision de l’artiste s’adosse, entre autres, à la levée des inhibitions, à l’exploration de l’inconscient, à la liquidation de la morale. Elle résulte d’une énergie sacrée et s’inscrit dans une soif d’absolu de telle sorte que le créateur se moque de scandaliser, d’hérisser la bienséance, d’ébranler les codes établis. De leur vivant, combien d’artistes, en raison de leur force contestataire et subversive, furent cloués au pilori, jetés à la vindicte, puis portés au pinacle une fois morts, enterrés et inoffensifs ?

Une douzaine de reproductions des toiles de Van Gogh, notamment Le Fauteuil de Gauguin ou Champ de blé aux corbeaux jalonnent et aèrent opportunément les vociférations lyriques d’Antonin Artaud. L’auteur du Pèse-nerfs et de L’Ombilic des limbes, transcendé par les muses, les décrit et les commente avec son exaltation coutumière. Si, dans son réquisitoire contre la société et les soignants de la psyché, Artaud ne lésine pas sur l’anathème et la rosserie, il adjoint à son cri de révolte sa verve poétique et surréaliste, sa prose délicieusement fleurie et imagée.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Antonin Artaud

 

Antonin Artaud, de son vrai nom Antoine Marie Joseph Artaud, est un poète, romancier, acteur, dessinateur et théoricien du théâtre français.

Théoricien du théâtre et inventeur du concept du « théâtre de la cruauté » dans Le Théâtre et son double, Artaud aura tenté de transformer de fond en comble la littérature, le théâtre et le cinéma. Par la poésie, la mise en scène, la drogue, les pèlerinages, le dessin et la radio, chacune de ces activités a été un outil entre ses mains, « un moyen pour atteindre un peu de la réalité qui le fuit. »

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).