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Vaincre à Rome, Sylvain Coher (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 20.08.19 dans Actes Sud, La Une Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Les Livres, Roman

Vaincre à Rome, août 2019, 176 pages, 18,50 €

Ecrivain(s): Sylvain Coher Edition: Actes Sud

Vaincre à Rome, Sylvain Coher (par Emmanuelle Caminade)

 

Ce n’est pas la première fois qu’un écrivain se glisse avec un « je » dans la peau d’un marathonien. Dans sa nouvelle, L’Ami d’Athènes (La Préface du nègre, Barzakh, 2008 ; Le Minotaure 504, Sabine Wespieser, 2011), Kamel Daoud nous avait notamment déjà plongé ainsi dans le flux de conscience d’un coureur algérien aux jeux olympiques d’Athènes. Mais en s’attachant au parcours de l’Ethiopien Abebe Bikila à Rome ce samedi 10 septembre 1960, en pleine époque de décolonisation, ce court roman de Sylvain Coher s’enrichit d’une valeur symbolique et éminemment politique. Car ce coureur aux pieds nus fut non seulement le premier athlète d’Afrique noire médaillé d’or olympique mais il franchit en tête « l’entrejambe de Constantin », cet arc « symbole des ambitions coloniales de Mussolini » où vingt-cinq ans auparavant ce dernier fit « passer ses troupes sur la route des Triomphes avant de les envoyer combattre le fléau noir de l’Ethiopie ».

« Quarante-deux kilomètres et cent quatre-vingt-quinze mètres linéaires pour une durée idéale de deux heures quinze minutes et seize secondes. Du temps et de l’endurance, c’est le parti-pris de ce livre. Lire comme on court ; d’une seule traite en ménageant son souffle » (p.9).

Vaincre à Rome, ce roman nous faisant revivre le marathon d’Abebe dans un long soliloque au présent – car « le temps d’une course est celui de l’instant » – s’avère d’emblée surprenant. Que penser en effet de ce préambule dans lequel l’auteur dévoile le parti-pris de son livre ? D’un auteur qui semble ainsi mettre son lecteur à l’épreuve en le propulsant dans l’intervalle précis et contraignant de la course du vainqueur, semblant lui enjoindre d’y ressentir toute la force corporelle et mentale qui anima son héros durant sa course ? En pariant ainsi sur la victoire de son lecteur, ne prend-il pas le risque de faire sien son échec ?

Aucun suspense ne peut nous porter dans ce récit dont on connaît l’issue, et Abebe, comme son entraîneur suédois qu’il appelle « papa », sait dès le départ qu’il va gagner. Et c’est sans doute pour mieux traduire cette sorte de fatalité victorieuse que l’auteur donne sur ce point à son héros le recul de l’omniscience, le faisant anticiper les commentaires qui seront tenus à son sujet, au risque d’exclure paradoxalement le lecteur du temps réel de la course !

« L’important, c’est le souffle », disait Mathias Enard, maître du rythme et du tempo, et ceci semble d’autant plus crucial quand la narration se prive de la tension d’un dénouement inconnu.

Maîtrisant la régulation de ce marathon, mesurant comme son coureur « le temps et l’espace dans le temps », Sylvain Coher réussit à bien caler son roman sur le souffle régulier de son coureur de fond, tout en soulignant les étapes, les inflexions-clefs de la course. Il joue ainsi d’une régularité de croisière (de cinq kilomètres en cinq kilomètres sur les huit premiers chapitres tournant à environ 17 pages, avec quelques rares accélérations longuement préparées sur la fin). Et au sein de ses onze chapitres, les foulées du héros s’enroulent sur les rouages de formules-refrains, tandis que le déroulé de cette victoire implacable est régulièrement scandé par les commentaires sportifs extérieurs de Radio-Inter – qui, toujours en décalage, ne semblent pas bien comprendre ce qui se passe, ne réalisant pas que quelque chose est en train de changer : que les peuples africains relèvent enfin la tête avec ce héros entrant dans la légende. Et l’auteur sait redonner quand il le faut de l’élan à son texte par des injonctions et des reprises, réglant son métronome sur les claquements de semelles des coureurs sur lesquels se greffent « les flappements et reflappements » des pieds nus d’Abebe sur toute une variété de sols.

Car la course a beau se dérouler dans Rome, la ville symbolique n’est que le décor grandiose d’un parcours mémorisé mètre à mètre par Abebe et son entraîneur. Rivé à ses sensations, à ses tâtonnements pédestres, le coureur y avance presque en aveugle dans le vide avant même que la nuit ne tombe, dans ce mètre qui s’ouvre et disparaît pour en dévoiler un autre à l’infini, Sylvain Coher concentrant ainsi habilement notre vision sur l’essence-même de la course.

Nous devrions être uniquement dans le corps et l’esprit d’Abebe, un coureur qui finalement n’est pas seul mais accompagné, encouragé et soutenu par d’autres voix : celles de son entraîneur bien sûr mais aussi de son épouse Yewebdar, ou de son père, comme de l’empereur incarnant cette Ethiopie dont il vient venger l’honneur, les souvenirs de son pays resurgissant épisodiquement… Ce sont ces voix et pensées qui permettent à son esprit de s’évader, de contrer « les vastes périodes d’ennui et d’immobilité » du marathon avant que la douleur ne soit anesthésiée par des sécrétions d’endorphines lui faisant atteindre une sorte d’état divin de lévitation, l’ivresse du coureur de fond rejoignant celle qui transporte le soldat sur le champ de bataille.

Mais, outre qu’aucune sécrétion ne vient chez le lecteur gommer les périodes d’ennui de la course, toutes les préoccupations stratégiques minutieuses, tous ces rappels scientifiques du fonctionnement approfondi du corps et de ses besoins expliqués et ressassés avec son mentor-entraîneur finissent à la longue par peser. Et on regrette de ne pas entendre suffisamment la voix de l’Ethiopien, de celui qui fut berger et soldat, et de ne voir qu’esquissées ces deux guerres italo-éthiopiennes que son pays dut endurer même s’il en sortit victorieux.

Et, surtout, l’intimité d’Abebe est parasitée par une envahissante « Petite Voix » érudite et professorale : celle d’un auteur ouvrant peut-être des portes mais ajoutant sans cesse son grain de sel, sa citation, et contaminant même la langue du coureur qui parfois s’exprime avec une recherche dénuée de vraisemblance. Nous pénétrons ainsi autant le flux de conscience d’Abebe que celui d’un auteur, qui, dialoguant intérieurement avec lui, prend visiblement plaisir à évoluer sur le terrain de jeu qu’il s’est délimité.

Que conclure de cette expérience de lecture ? Dire que le souffle est important mais qu’il ne suffit pas. Que ce n’est pas parce que Mathias Enard s’est astreint à un tempo de page de 90 secondes que Boussole, par exemple, tient littérairement la distance ; que c’est aussi, outre à sa langue, grâce au contenu passionnant des divagations de son héros.

Alors non, je n’ai pas pu, malgré sa brièveté, lire Vaincre à Rome d’une seule traite, les débuts de ma lecture (comme ceux de la course, certes) étant difficiles. Et si j’ai fini par être malgré tout emportée dans la mécanique de la course, malgré quelques tentations d’abandon (surmontées en partie grâce à mes a priori favorables sur l’auteur depuis son roman Nord-nord-ouest), je n’ai rien gagné à cette expérience qui ne m’a pas vraiment enrichie.

 

Emmanuelle Caminade

 

 

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A propos de l'écrivain

Sylvain Coher

 

Sylvain Coher est un romancier français né en 1971 à Suresnes.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.