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Une vie sans fin, Frédéric Beigbeder

Ecrit par Cyrille Godefroy 07.02.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Grasset

Une vie sans fin, janvier 2018, 360 pages, 22 €

Ecrivain(s): Frédéric Beigbeder Edition: Grasset

Une vie sans fin, Frédéric Beigbeder

 

Qui n’a pas rêvé un jour d’être immortel ? De revivre incessamment chagrins, douleurs, deuils, désespoirs, humiliations et autres mortifications étroitement corrélées au déroulement basique de l’existence. Le fantasque Beigbeder Frédéric ne fait pas exception au folichon fantasme. Égotiste accompli et assumé, le bougre ne détesterait pas, sous couvert de sa renommée initiale, distiller des best-sellers ad vitam aeternam.

« Moi, la mort me scandalise. Avant j’y pensais une fois par jour. Depuis que j’ai cinquante ans, j’y pense toutes les minutes ». Fort de ce constat mortifère et de l’angoisse lancinante de sa fille tremblant à l’idée de voir son père disparaître, Beigbeder se lance, tel un chic et dandy Don Quichotte, dans le sillage de Faust et Frankenstein, en quête de l’immortalité. Pas moins.

Autofiction tanguant vers le reportage, Beigbeder s’envole pour Genève, Jérusalem, New York, accompagné dans son périple par Romy, sa fille de dix ans, et Pepper (prononcez pipeur et pas pépère), l’impudent et ultra-sophistiqué robot japonais. Il y rencontre les pontes de la génétique et questionne, avide de savoir et de durer, d’audacieux spécialistes en réparation et régénération cellulaires. Après une rapide digestion, l’écrivain journaliste se mue en vulgarisateur scientifique et nous gratifie d’un cours de biotechnologie gratis (enfin, au prix de son livre). Résultat de son tour du monde heuristique et désinvolte, il dégote l’amour en Suisse, la foi en Israël et la sagesse aux États-Unis. In nuce, plus qu’un écrivain, Beigbeder est un histrion génial et un hirsute magicien. Comme tant d’autres plumitifs, il gagnerait à exploiter davantage ses qualités extra-littéraires. Il ne manque certes pas d’imagination ni d’humour, mais son style, par trop relâché, coïncide cruellement avec les standards de l’époque, au premier chef desquels la facilité informe et la futilité triomphante.

Autofiction tanguant vers le journal intime, Beigbeder nous fait part de sa transformation et de son évolution intérieures. Entre la trentaine déchaînée et la cinquantaine apaisée, l’ancien noctambule fêtard, sniffeur et libertin, l’Homo Festivus dans toute sa splendeur, se targue d’avoir bigrement mûri, confesse s’être globalement assagi. Dorénavant, il écoute France Culture, se nourrit d’avocats bios et s’ébroue fébrilement le chibre devant des bouts de séquences à caractère pornographique (YouPorn). Pour autant, celui qui place en exergue de son roman une citation de Ben Laden n’a, semble-t-il, rien perdu de son originalité ni de son excentricité. Son babil oscille toujours entre frivolité et profondeur, mégalomanie et autodérision, anecdote hédoniste et observation métaphysique, considération narcissique et référence éclairée, calembredaine mondaine et saillie sarcastique.

Autofiction tanguant vers l’anticipation, Beigbeder prédit pour l’horizon 2030 la fin de l’Homo Sapiens et son remplacement par l’Homo Deus. Après deux cent mille ans, au bas mot, d’hégémonie sans partage, de bons et loyaux sévices, le temps était venu d’évincer la curieuse bestiole, tellement névrosée à force de civilisation. La biochimie et l’intelligence artificielle régneront alors en maîtres. L’homme vivra 300 ans et s’acquittera de spectaculaires cures de rajeunissement. Beigbeder jure sur la première fille qui passe qu’il serait déjà possible dans certaines contrées de se faire transfuser du sang jeune ou d’ingérer de la nourriture génétiquement améliorée. En reporter rigoureux et tintinesque, il a lui-même testé ces techniques innovantes dont les effets seraient, selon notre enquêteur inquiet et encarté, passablement plus requinquants que la cocaïne.

Autofiction tanguant vers le conte philosophique, Beigbeder se livre à des ratiocinations existentielles sur la vieillesse, la décrépitude, le coucher de soleil ainsi que sur l’égocentrisme et la vanité des temps modernes. Il fait notamment un focus – comme disent les journaleux au fait de l’urgence et du miasme – sur l’étrange et emblématique pratique du selfie au sujet duquel il pastiche brillamment la formule cartésienne : « Je pose donc je suis ». Évoluant au cœur du maelström grégaire, Beigbeder éprouverait nonobstant (ou par conséquent) un vif sentiment de déréliction : « Je me considère comme extrêmement seul depuis une cinquantaine d’années ». Son recroquevillement vers la cellule familiale et son allégeance à Dieu (sic) s’avèrent, dès lors, inéluctables.

L’auteur saturnien de L’amour dure trois ans et de 99 francs, deux romans projetant une vision plutôt sombre et provocante du couple et de la société, parvient à enfanter un livre relativement vivant sur la mort. Il s’éloigne cependant, tant sa prose est ordinaire, de l’élégance et de l’envergure diffusées par des écrivains à vocation nihiliste tels que Samuel Beckett, Thomas Bernhard, Elfriede Jelinek, Emil Cioran ou Michel Houellebecq. Le dénouement rose bonbon de cette odyssée transhumaniste suscite à la fois émotion et crispation. À ce propos, si Beigbeder n’a pas véritablement découvert la clé d’une vie sans fin, on peut lui savoir gré de ne pas s’être laissé tenter par un livre sans fin.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Frédéric Beigbeder

 

Frédéric Beigbeder est né en 1965. Il est auteur, critique littéraire (Le Figaro magazine), Rédacteur du mensuel Lui et animateur (Le cercle sur Canal + Cinéma). Il a obtenu le Prix Interallié en 2003, pour Windows on the world, et le Prix Renaudot en 2009, pour Un roman français.

 


A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).