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Une histoire érotique de la psychanalyse, Sarah Chiche (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 21.04.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Petite bibliothèque Payot, Essais

Une histoire érotique de la psychanalyse, mars 2020, 350 pages, 9,70 €

Ecrivain(s): Sarah Chiche Edition: Petite bibliothèque Payot

Une histoire érotique de la psychanalyse, Sarah Chiche (par Cyrille Godefroy)


Sarah Chiche nous convie à une balade éclairée et passionnante dans les coulisses de la psychanalyse et opère une plongée dans l’alcôve obscure de la psyché où sinuent les dédales du désir et de la souffrance, les méandres du tourment et du plaisir.

Tout à la fois point cardinal, point de fixation et point de chute, la femme influe inexorablement sur la destinée de l’homme. Les psychanalystes n’échappent guère à cette loi, y compris le père de la discipline, Sigmund Freud, dont les conclusions ont remis en cause la souveraineté de la rationalité chez l’homme, par la mise en lumière d’un déterminisme souterrain pressenti dès le dix-septième siècle par le philosophe Baruch Spinoza : « Les hommes se croient libres pour cette seule cause qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés ».

Pour bâtir ses théories, notamment celle du complexe œdipien, Freud s’appuya non seulement sur ses séances analytiques mais aussi sur ses propres souvenirs infantiles et les conflits intérieurs qui le lancinaient. Ainsi, mit-il en exergue le sentiment de haine du petit garçon à l’égard du père qui l’arrache à une fusion absolue avec la mère et contrarie son désir de possession exclusive. Le méli-mélo tétralogique de l’amour, de la haine, du désir et de la jalousie, paroxysme de la confusion des sentiments, s’origine dans cette relation triangulaire primitive dont les effets déterminent et caractérisent encore à l’âge adulte tant de relations affectives. Freud traduisit ce retour de l’archaïque dans l’actuel par la formule du poète William Wordsworth : « L’enfant est le père de l’homme ». En naissant et en se déployant sous la férule parentale, l’amour se charge d’un effluve tenace d’aliénation qui agace tout individu épris d’indépendance : « Le germe du renversement dans la haine est planté avec l’amour même ».

Ces remontées affectives originelles, communément appelées transfert dans la cure, constituent le moteur du travail psychanalytique en tant qu’elles ouvrent une voie vers l’inconscient. Elles forment ce lien spécial entre l’analysant et l’analyste, lequel par son écoute attentive et sa compréhension des souffrances intimes du patient, devient aimable, sachant que « le transfert amoureux ou érotique lors d’une analyse n’est pas différent de celui qui se produit dans la vie de tous les jours ». Par le contre-transfert, c’est-à-dire les sentiments plus ou moins conscients que le psychanalyste éprouve envers son patient, de nombreuses cures se sont muées en liaisons dangereuses, dérapant vers un passage à l’acte sexuel. Ainsi, Anaïs Nin, hétaïre insatiable, se rengorgeait de mettre à genoux ses analystes, ces demi-dieux, en les allongeant sur le divan, notamment René Allendy et Otto Rank, sabotant par là-même le processus curatif. Le psychanalyste reste un homme, lequel ne rechigne pas à profiter parfois d’une position de pouvoir, d’une aura de prestige ou d’une autorité savante pour satisfaire ses pulsions sexuelles et attirer dans ses filets d’ingénues ou libertines vénustés, admiratives, impressionnées ou subjuguées par son charisme.

Le rapport sexuel, entre parenthèses de l’ordre de l’impossible pour Lacan, ne deviendra un interdit catégorique qu’au fil de la maturation de l’exercice psychanalytique. L’absence de cadre et de garde-fous inhérente à une discipline naissante facilitait l’érotisation d’un lien particulièrement intime, révélant à l’occasion les dispositions névrotiques des analystes eux-mêmes. À travers la liaison amoureuse et charnelle de Carl Jung et de sa patiente, Sabina Spielrein, Sarah Chiche met par exemple en lumière la difficulté pour beaucoup d’hommes à unifier dans la même relation le courant tendre et le courant sensuel : « Là où ils aiment, ils ne désirent pas, et là où ils désirent, ils ne peuvent pas aimer » (Freud). La femme qu’ils aiment les ramène à l’amour maternel, frappé d’interdit incestuel et d’une sacralisation qu’ils peinent à dépasser. Ils se délivrent de ce dilemme en scindant leur vie en deux, d’un côté la conjugalité rassurante avec une épouse puis une mère, de l’autre l’aventure débridée avec une maîtresse : « Ils ne peuvent être de bons amants qu’avec des femmes pour qui ils ont peu d’estime ». Sarah Chiche ne manque pas d’ajouter que ce paradigme de la madone et de la putain s’applique également à la femme, notamment depuis son émancipation.

À travers un chapelet d’histoires édifiantes, Sarah Chiche dissèque l’influence des femmes dans la sphère psychanalytique et effeuille les traces, les cicatrices parfois, qu’elles ont laissées sur le sexe fort, notamment sur ces professeurs de l’esprit pétris de failles et d’appétits. L’une d’elles, surnommée « la belle au sexe dormant », causa des dégâts notoires parmi d’éminents penseurs : Lou Andreas-Salomé. Plus encline à tisser des liens fraternels que sensuels, du moins jusqu’à sa rencontre avec Rilke à l’âge de 36 ans, cette vestale inaccessible claquemurée dans son idéal intellectuel se déroba mordicus à l’appétence charnelle d’une ribambelle d’hommes, parmi lesquels Nietzsche, Rée et son premier pygmalion spirituel, Paul Gillot, qui la demanda en mariage alors qu’elle n’avait que 17 ans.

Au détour de feuilletons indépendants les uns des autres mais reliés par le fil du désir, Sarah Chiche effeuille également les micro-destins d’Anna O, Joseph Breuer, Dora Maar, Jacques Lacan, Mélanie Klein, Sándor Ferenczi, Sylvia Bataille, Arthur Schnitzler, Marguerite Duras, Donald Winnicott, Marie Cardinale, Stefan Zweig, Marilyn Monroe dont le drame fut de ne pas se reconnaître dans l’image qu’elle renvoyait, ainsi que celui de Virginia Woolf qui fut violée par ses deux demi-frères et finit par lester ses poches de pierres et offrir son corps à la rivière qui serpentait près de chez elle. Adossée à son expérience d’analyste, l’auteur décrypte avec dextérité les concepts cruciaux élaborés par les théoriciens de la psychanalyse et explore avec rigueur les facettes et les reflets du désir, les galeries souterraines de l’amour : « Tomber amoureux, c’est toujours retomber en amour. L’amour n’est pas seulement une trouvaille, c’est une retrouvaille avec un objet ancien, mais dont nous avons tout oublié. Le grain d’une voix, l’odeur d’une peau, la douceur mélancolique d’un sourire, une façon particulière qu’a cette personne dont nous ne savons pourtant que peu de chose d’être présente ou absente, autoritaire ou timide, de se taire ou de rire, de commander un café ou d’essuyer ses lunettes, nous rappelle soudain, sans que nous en ayons vraiment conscience, un objet d’amour ancien, enseveli dans les sables de l’enfance ». Sur le sentier de cet essai recelant une mine d’informations, d’anecdotes et d’explicitations, Sarah Chiche disperse également quelques fragments de son vécu, créant de la sorte une délicate et grisante résonance.


Cyrille Godefroy


Sarah Chiche, née en 1976 à Boulogne-Billancourt, est écrivain et psychanalyste, auteur de romans et d’essais, notamment Les enténébrés et Éthique du mikado.

 


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A propos de l'écrivain

Sarah Chiche

 

Sarah Chiche est écrivain, psychanalyste et psychologue clinicienne. Avant cet ouvrage paru en novembre dernier chez Cécile Defaut, elle a publié deux romans chez Grasset.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).