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Une correspondance privée, Lawrence Durrell, Henry Miller (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy le 30.05.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Une correspondance privée, Lawrence Durrell, Henry Miller (par Cyrille Godefroy)

 

Miller et Durrell, deux poètes hors-la-loi

Lorsque débute leur correspondance en 1935, Henry Miller l’américain a 43 ans, Lawrence Durrell l’indo-anglais 23. Ces deux écrivains encore en herbe se sont récemment arrachés au carcan puritain anglo-saxon : Miller se livre à une bohème insouciante et artistique à Paris tandis que Durrell s’est isolé à Corfou avec sa femme. L’année précédente, Miller a publié son premier roman Tropique du Cancer. Interdit aux Etats-Unis pour obscénité, ce roman sauvage et décomplexé à la fibre autobiographique répand lentement son odeur de sulfure dans le milieu littéraire. Durrell, subjugué par cette rhapsodie lyrique, écrit à Miller pour lui témoigner son admiration : « Pour moi, c’est sans conteste le seul ouvrage digne de l’homme dont ce siècle puisse se vanter. J’ai envie de gueuler bravo ! Depuis la première ligne, et ça n’est pas seulement une grosse claque littéraire et artistique sur le ventre de tout un chacun, c’est un bouquin qui fixe sur le papier le sang et les tripes de notre époque. Je n’ai jamais rien lu de pareil ». Fervent épistolier, Miller lui répond, initiant ainsi une correspondance et une amitié fondée sur une connivence loyale et un individualisme luminescent.

Dès les premières lettres, Miller perçoit en Durrell un alter ego, tant humain que littéraire. Ces deux asticots déplorent la pudibonderie de l’époque, pourfendent la crétinerie rance des critiques. La confiance s’installant, ils échangent et commentent leurs écrits respectifs. Alors que Miller vient de trouver son style avec Tropique, Durrell cherche encore le sien : « Les affectations et le bric-à-brac littéraire me collent encore à la plume » (Durrell). Miller lui suggère de lâcher la bride, d’écrire comme il pense, comme il l’a fait lui-même dans Tropique du Cancer, puis dans Printemps noir, publié en 1936 : « J’ai digéré le monde et maintenant je le vomis petit à petit ». Durrell le prend au mot et écrit Le Carnet noir, fortement influencé par le style millérien. Ébloui par ce manuscrit, Miller lui déclare : « À partir d’aujourd’hui, vous êtes un hors-la-loi et je vous en félicite de toutes mes forces […] Vous êtes un écrivain apocalyptique ». Durrell soumet son texte à Faber & Faber, qui n’accepte de le publier que dans une version expurgée. Un débat cardinal s’engage entre les deux acolytes ivres de vie et de liberté : Miller lui intime de ne pas se soumettre aux diktats de l’éditeur, de ne pas se conformer à d’autre étalon que le sien. L’intégrité de l’écrivain en dépend. Finalement, Miller sollicite son propre éditeur, Obelisk Press, lequel consent à publier la version originale du Carnet noir.

Leur première rencontre à Villa Seurat durant l’été 37 confirme et assoit leur entente fraternelle : « Un vrai coup de foudre à la russe » dira Alfred Perlès, compagnon d’infortune et de ripaille de Miller à Paris. Tous trois reprennent une revue sportive The booster qu’ils transforment en laboratoire littéraire et satirique. Durant deux ans, le triumvirat se joue ainsi de tous les « grimaceurs » mièvres et coincés qui se scandalisent de leurs écrits. Par leur poésie et leur créativité, ils combattent à leur manière l’étroitesse d’esprit et le sérieux idéologique qui plongeront deux ans plus tard le monde dans la barbarie. Chassé hors de France par l’imminence de la guerre, Miller passe la fin de l’année 39 chez les Durrell en Grèce. Ce séjour l’apaise et lui inspire Le Colosse de Maroussi. De retour aux États-Unis, Miller sillonne le pays et en fait le récit dans Le Cauchemar climatisé, diatribe anti-américaine. Jusqu’au début des années 50, il macère dans la précarité, croule sous les dettes : « Je n’ai jamais été aussi bas, pas même à Paris ». Il s’installe dans une cabane à Big Sur (Californie), endroit sauvage et retiré surplombant l’océan pacifique. Durrell, quant à lui, se replie en Égypte et se plaint d’avoir à travailler pour assurer sa subsistance et celle de sa famille : « Quelle difficulté de concilier un travail fixe avec le métier d’écrivain ». Les deux écrivains commentent leurs humeurs, leurs tracas divers ainsi que leurs lectures : « Je viens de terminer Mort à crédit de Céline… J’ai couru à travers les deux cents dernières pages. Magnifiques. Féroces. Je suis persuadé qu’il est toujours le meilleur écrivain actuel » (Miller). Durrell excelle dans de merveilleuses et poétiques descriptions des lieux qu’il fréquente : « Spectacle étrange : une aube lilas, encore incertaine, tandis que la lune brille encore. Les rossignols, un peu enivrés par les premières pluies, chantent à tue-tête. Tout est moite ». Miller, lui, dégaine de pénétrantes observations d’ordre psychologique ou existentiel : « C’est toujours un effort pour revenir à la source originale de la vie, qui se trouve dans le plexus solaire, dans l’Inconscient, ou dans les étoiles ».

Ils s’entendent à merveille, chacun sur son continent favorise et loue le travail de l’autre même si Durrell commence à émettre quelques critiques : « Comme tous les grands génies américains, vous n’avez aucun sens de la forme ». En retour, Miller cite Picasso : « Devrait-on toujours produire un chef d’œuvre ? » Et s’interroge : « Où donc placez-vous la création – dans l’œuvre achevée ou dans l’effet qu’elle produit ? ». Ainsi survient en 1949 le point d’orgue de leur correspondance qui plante une écharde dans leur concorde. Suite à la lecture du roman Sexus, Durrell, sans doute mû par un idéal de perfection, se livre à une critique spontanée et assassine : « Je dois avouer que le livre me déçoit amèrement […] La vulgarité morale qui s’y montre si souvent est pénible du point de vue artistique. Ces petites scènes sottes et dépourvues de sens, de raison d’être, d’humour, ces petites explosions enfantines d’obscénité – quel dommage, quel terrible dommage de voir ainsi un grand artiste manquer de sens critique au point de ne pas contrôler ses forces […] Au nom du ciel, qu’est-ce qui a bien pu vous pousser à laisser tant de bavardages dans votre livre ? ». Innocemment, Durrell adopte une posture que les deux artistes ont constamment méprisée : celle des critiques en tous genres incapables de percevoir une œuvre autrement que par une lorgnette étroite, un filtre moral ou strictement esthétique. La réplique de Miller ne tarde pas à venir, à la fois magistrale, sereine, humble, percutante, poignante, fournissant ainsi une des plus éblouissantes passes d’armes de la littérature épistolaire : « Je sais que vous seriez satisfait si je me fâchais pour de bon avec vous, mais je n’y parviens pas […] Naturellement, il m’est impossible de prendre un point de vue objectif de mon œuvre. Peut-être avez-vous raison, peut-être suis-je un homme fini […] J’écris exactement ce qui me plaît, et selon la manière qu’il me plaît. C’est peut-être du bavardage, je n’en sais rien […] Jamais je ne reviendrai sur ce que j’ai écrit. Si j’ai mal écrit, j’ai écrit dans la ligne de la vérité. Si j’ai fait preuve de mauvais goût, c’était le mauvais goût de la vie quotidienne […] Depuis 1927, j’ai porté en moi la matière de ce livre. Pensez-vous que je puisse rater mon accouchement après une gestation aussi longue ? ».

Dans les lettres suivantes, bien qu’il maintienne le cœur de son appréciation, Durrell manifeste son embarras et fait amende honorable. La relation reprend son cours, apaisée. Leur lien n’est pas que littéraire. Miller a vécu deux de ses périodes les plus heureuses en compagnie de Durrell, à la Villa Seurat puis en Grèce. Ils ont suffisamment d’intelligence et de recul pour ne pas gâter une solide amitié par une dissidence passagère.

Pendant vingt ans, ils ne se revoient guère, chacun traçant son chemin, Miller en Californie, Durrell en Argentine, en Yougoslavie puis à Chypre. Forçats du mariage (cinq pour Miller, quatre pour Durrell), ils évoquent sommairement les soubresauts de leurs vies conjugales respectives. En 1957, Durrell s’installe dans le sud de la France et se consacre entièrement à l’écriture. Sa carrière décolle enfin. Miller se montre dithyrambique à la lecture de Citrons acides et du Quatuor d’Alexandrie : « Vous progressez, c’est certain. Vos ennuis vous ont été utiles […] Je ne vois pas comment on pourrait aller plus loin avec la prose anglaise. Quel adjectif merveilleux ! Quel sens de l’image ! […] Quel monde vous avez créé là ! Sans parler du décor dans lequel vos personnages nagent ». Durrell, lui, s’indigne que Miller ne soit pas reconnu à sa juste valeur, que sa réputation d’écrivain sulfureux et sexuel relègue dans l’ombre son talent poétique, sa verve sauvage et métaphysique. Certes, la langue de Miller est crue, obscène sans doute, mais d’une pureté absolue, telle l’innocence d’un enfant nu déambulant sous le regard gêné des adultes. Il a toujours voulu devenir écrivain et être reconnu comme tel mais jamais au point d’aseptiser ses textes, de policer son langage, de s’incliner face à la censure, autrement dit de renier une partie de lui-même.

L’anthologie s’interrompt en octobre 1959, juste après qu’ils se furent revus en France, sur une longue missive de Miller dans laquelle il qualifie Durrell de maître et dresse un bilan saisissant et émouvant de sa vie d’écrivain, mêlant avec élégie souvenirs et introspection.

Par le truchement de cette foisonnante correspondance placée sous le signe d’une sensible compréhension, d’une franche admiration et d’une grisante camaraderie, nous nous faufilons dans le quotidien de deux colosses de la littérature et dans les coulisses de leurs œuvres, saisissant ainsi l’esprit profond qui les anime.

 

Cyrille Godefroy

 

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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).