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Une baignoire dans le désert, Jadd Hilal (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 03.07.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Elyzad

Edition: Elyzad

Une baignoire dans le désert, Jadd Hilal (par Tawfiq Belfadel)

 

La guerre : une affaire d’enfants.

Après Des ailes au loin, qui lui a valu un ample succès et plusieurs prix, Jadd Hilal publie son nouveau roman, Une baignoire dans le désert.

Quelque part dans un pays du Moyen-Orient, l’enfant Adel raconte son histoire. Il est toujours seul : divorcés, chacun de ses parents passe son temps au travail. « Je ne le voyais presque jamais en vrai, mon père » (p.17). À défaut d’humains, il a deux amis imaginaires : les deux insectes, Darwin et Tardigrade.

Un jour, la guerre éclate dans son village. Seul, il fuit l’appartement jusqu’à arriver au désert où il est enfermé dans un camp de combattants dirigé par un cheikh. Il est alors soupçonné de faire partie d’un camp ennemi. « Je n’en savais rien. Je n’avais rien à voir avec la guerre et ces histoires d’adultes mais le cheikh ne voulait pas me croire » (pp.57-58).

C’est l’occasion pour lui de poser des questions sur ces guerriers, sur les autres, et sur lui-même. Arrivera-t-il à fuir pour être libre ou sera-t-il endoctriné ?

Le roman véhicule une réflexion sur le thème de la guerre qui ravage plusieurs pays du Moyen-Orient. « C’était peut-être ce qui leur rendait la guerre supportable, d’ailleurs. En vouloir aux autres » (p.77). Cette réflexion montre que la guerre est un jeu d’enfants endoctrinés qui constituent un troupeau aveugle. Pas d’enfants dans le sens de mineurs, mais des adultes qui n’arrivent pas à penser seuls, et à qui on donne des ordres pour éviter qu’ils se chamaillent. Aux yeux du cheikh, le chef du camp armé, l’enfant Adel est plus adulte que ses hommes parce qu’il pense par lui-même.

Pour exploiter cette réflexion, l’auteur choisit un genre philosophique : le récit d’apprentissage grâce auquel le personnage principal pose des questions profondes sur le Moi et les autres pour se construire. Adel ne fait que rappeler le fameux enfant-sage, le Petit Prince, qui rencontre des adultes pour découvrir le monde et se découvrir lui-même. Ainsi, dans le roman de Jadd, les actions, les descriptions, et l’intrigue sont secondaires : le point primordial est le regard philosophique porté sur la guerre. L’auteur lui-même est un passionné de philosophie ; un domaine qui l’inspire dans ses chroniques sur Radio Nova.

Le genre philosophique exige un foisonnement de questions. Adel en pose les plus importantes, comme celle-là : « Comment pouvais-je me comporter comme un adulte alors qu’autour, les Adultes agissaient tous comme des enfants ? » interroge-t-il (p.80). Il s’agit là d’une fausse innocence : à l’intérieur de l’enfant Adel, c’est un grand sage qui parle. C’est comme dans une fable où la sagesse sort de la bouche des animaux. Ainsi, l’auteur ne juge pas la guerre ou les guerriers, mais pose des questions qui permettent au lecteur de réfléchir. Ce genre pousse aussi le narrateur à avoir une fonction idéologique-didactique en insérant de temps en temps des phrases jugeant les gens, la société ou le monde. Cette fonction transforme certaines phrases en maximes : « C’est en pensant par soi-même qu’on échappe à l’endoctrinement, à la servitude » (p.87).

Le ton ethnographique est présent. Çà et là, le narrateur insère des mots du dialecte oriental. Cela s’explique par les origines libano-palestiniennes du romancier. Un procédé qui lui permet de retrouver ses racines. « (…) Marwan a préparé un mansaf, c’était un plat traditionnel avec du riz, de la viande de mouton et du lait caillé » (p.93).

La poésie traverse le roman du début à la fin. Au sein de la prose, le narrateur-personnage insère de belles phrases embellies de métaphores. Ainsi, la réflexion se mêle à la beauté des mots. « Au loin, les lumières des tirs volaient la vedette aux étoiles » (p.73).

Le roman manque de profondeur. Loin de l’intrigue qui n’est pas l’essentiel du livre, la réflexion sur la guerre n’est pas bien approfondie. Elle reste superficielle, rapide. Par exemple les protagonistes disent que les guerriers ne pensent pas eux-mêmes, mais ils ne développent pas cette idée. On peut donc classer le livre comme récit plutôt que roman.

Bref et dense, nourri de sagesse et de philosophie, imprégné de poésie, Une baignoire dans le désertest une réflexion sur la guerre et le rapport de l’Humain au monde. Un récit d’apprentissage qui dénonce la guerre et la haine par des mots doux et tendres.

Point fort du livre : le poids philosophique.

Belle citation : « La guerre est une affaire d’enfants, de petits garçons crédules. De petits garçons qui se prennent pour des héros quand ils tirent avec leur bout de bois comme avec un pistolet, enfoncent des pétards dans les fourmilières, chuchotent des plans sous les tables et se penchent dans le vide au sommet des arbres » (p.79).

 

Tawfiq Belfadel


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A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.