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Un verre de pluie, Martine Rodmanski

Ecrit par Valérie Debieux 31.10.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, La Grande Ourse

Un verre de pluie, octobre 2014, 155 pages , 15 €

Ecrivain(s): Martine Rodmanski Edition: La Grande Ourse

Un verre de pluie, Martine Rodmanski

 

 

Paris, de nos jours. Un couple, Claire et Marc. A l’aube de leur premier emménagement, un loft sans portes ni cloisons, lieu d’habitation et de travail ; reflet de leur symbiose, une proximité visuelle et verbale en continu ; puis, leur communion d’âme se dissout peu à peu, absorbée par l’écran de leur ordinateur. Le mouvement a cédé la place au statisme, la parole au silence, un moine trappiste n’y trouverait rien à redire.

« Marc n’éprouve plus le besoin de me maintenir dans son champ de vision et l’écran de son ordinateur suffit à éclairer son existence. Moi-même, je m’immerge dans Internet, et nos journées s’achèvent dans cette absence de relation, ce face-à-face avec un monde virtuel, ce silence qui n’est ponctué que de clics et autres effets sonores synthétiques ».

En écho à l’aphonie frappant le loft, Claire, qui s’ouvre des fenêtres sur le monde extérieur, découvre, lors d’une soirée passée seule au théâtre, au détour d’une main glissant sur ses cheveux, l’existence de Louis. Le jeune homme, accompagné par ses parents, comme à chacune de ses sorties, souffre d’autisme. Claire, avec l’accord de son mari, accepte, après réflexion, d’accorder partie de son temps à Louis. Si l’enfant atteint de ce type de trouble psychiatrique peut bénéficier, dès son plus jeune âge et selon la forme d’autisme affectant son comportement, d’un accueil et d’un soutien auprès d’associations à caractère privé ou public, l’encadrement humain se raréfie au fur et à mesure que l’âge de l’enfant va croissant, au point de disparaître totalement lorsqu’il devient adulte. Les parents doivent, à nouveau, prendre le relais et s’enquérir eux-mêmes, selon leurs moyens, de trouver des solutions à même de leur convenir, à eux et à leur enfant. Aussi, la présence, même ponctuelle, de Claire aux côtés de Louis, est-elle vécue comme une source apportant un peu d’eau à leur oasis de solitude. Et s’ouvre dès lors un triptyque offrant au regard trois formes d’isolement, celle de Claire et Marc, celle des parents exclusivement attentifs à leur fils, Louis, et enfin, celle du jeune homme lui-même, fermé au monde extérieur.

« L’atmosphère étrangement calme qui entoure Louis n’est pas si éloignée de celle qui règne dans notre loft, quand Marc et moi sommes polarisés sur nos ordinateurs. Je me suis tellement habituée à nos échanges parcimonieux que l’effacement de Louis me paraît presque normal. On pourrait croire que nos deux mondes se sont tus ou qu’ils se sont éteints ».

La communication s’établit entre Claire et Louis, verbale et gestuelle, simple et limitée, avec pour objectif celui d’aider Louis à quitter son monde intérieur et entrouvrir la porte du monde extérieur. A un rythme qui lui est propre, à l’écart de toute exigence, de toute attente, de toute précipitation.

« Louis est souvent capricieux en présence de sa mère. Il se tape la tête contre le mur, multiplie les gestes saccadés, émet des grognements. Le moindre reproche, une suggestion tendre, l’oubli exceptionnel d’un médicament provoquent chez lui une irritation visible. Aude s’éclipse de plus en plus souvent, m’abandonnant son fils par doses homéopathiques qu’elle augmente au fil des jours. […] Insensiblement, Louis donne l’impression de moins appréhender ma compagnie. Une fois sa mère partie, il s’apaise comme s’il aspirait à se retrouver seul avec moi. Il apparaît dans le salon, y demeure un moment sans bouger ni parler. Je respecte son mutisme, puis lui adresse des bribes de paroles jusqu’à ce que le son de ma voix lui redevienne familier. Refaire le monde avec lui n’est pas mon ambition. Quel monde ? Le sien ? Le mien ? Je souhaite juste prolonger ce dialogue singulier qui s’est amorcé entre nous. Lorsque je réussis à lui faire prononcer quelques mots, je mets de la musique pour le récompenser, et il danse. Je n’en abuse pas. Satisfaire sa gourmandise, je n’exagère pas non plus. Sans vouloir me substituer à un éducateur, comme le prétend Marc, je m’efforce de ne pas encourager ses faiblesses. Mais peut-être ai-je aussi envie que, grâce à moi, il accomplisse des progrès dont personne ne l’imagine capable ».

Un verre de pluie est un très beau roman qui, tout en attirant l’attention du lecteur sur les dérives de l’ordinateur, et plus précisément sur l’isolement et le défaut de communication auxquels cet outil informatique peut conduire, met l’accent sur une pathologie dont on parle relativement peu, l’autisme. Le récit est très bien construit, il se lit aisément et c’est là, sans doute, l’un des grands mérites de cet ouvrage que celui de traiter d’un problème grave sans pour autant que le lecteur n’éprouve quelque oppression que ce soit. Un roman à découvrir…

 

Valérie Debieux


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A propos de l'écrivain

Martine Rodmanski

 

Martine Rodmanski est écrivain, documentaliste et scénariste. Un verre de pluie est son deuxième roman après Monnaie de songe. Elle est également l’auteur d’un récit et d’un recueil de nouvelles. Elle vit à côté d’Angers.

 

A propos du rédacteur

Valérie Debieux

 

 

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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com