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Un trou dans le ciel, Philippe Aronson

Ecrit par Claire Mazaleyrat 09.05.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Livres décortiqués, Roman, Inculte

Un trou dans le ciel, mars 2016, 196 pages, 15,90 €

Ecrivain(s): Philippe Aronson Edition: Inculte

Un trou dans le ciel, Philippe Aronson

« C’est une catastrophe d’être noir ». Mais « C’est [aussi] une catastrophe d’être humain ». Toute l’ascension de Ti Arthur, alias Jack Johnson, consistera à s’extraire de ce destin catastrophique par une lutte sans répit. Premier champion du monde noir catégorie poids lourds, il passera sa vie, relatée par Philippe Aronson, à lutter contre la pesanteur des déterminismes sociaux et surtout racistes qui régissent l’existence d’un pauvre noir du sud dans les Etats-Unis du début du vingtième siècle. Cette soif de revanche contre l’ordre du monde s’exprime dans tout le roman par une violence portée par des ruptures, des phrases coupantes comme un revers, des récits entrecoupés d’images brûlantes et de déconvenues : c’est l’histoire d’un picaro que donne à lire ce bref premier roman de Philippe Aronson, relatant les misères et splendeurs d’un héros au crépuscule de sa vie, bien peu dupe de sa propre grandeur.

Contraint de s’exhiber dans des foires pour gagner sa vie après avoir été champion du monde pendant plusieurs années, et surtout après avoir vaincu des Blancs qui avaient refusé de s’abaisser à lutter contre un Noir pendant des années, l’homme regarde son corps qui engraisse, toujours doté de « l’affreux phacochère » qui a causé tant de dégâts dans une vie amoureuse aussi mouvementée que dissolue. Il raconte ses combats, ses décillements successifs en entrant dans l’arène du monde :

« J’ai vraiment cru que je m’en sortirais.

J’ai souvent été con au cours de ma vie. J’aurais largement pu éviter les emmerdes qui me sont tombées dessus » (p.87).

Le sadisme des premiers Blancs qui l’engagent pour des combats à mort, comme on dresse des coqs à s’entretuer, la vie d’errance des hobos qui traversent l’Amérique cachés dans un train de marchandises, les premières femmes après les combats, l’apprentissage des valeurs essentielles auprès des premiers maîtres, l’ami juif Rosy qui lui apprend à devenir un mentsch ; le vieux boxeur Joe Choynski qui lui inculque les rudiments de la boxe anglaise ; tous ces récits elliptiques entrecoupés d’un retour au présent sur lequel nulle illusion n’est encore possible pour le champion vieillissant, ne sont pourtant pas la confession d’un picaro en pleine rédemption, mais la voix « de l’intérieur » d’un homme qui n’a pas réussi à inverser le cours de son temps, à faire de ses victoires celles de sa race. Il est encore contraint de s’asseoir dans la partie du restaurant réservée aux Noirs lors de son dernier voyage dans le sud, car rien n’a changé.

« La voix avec laquelle je m’exprime ici n’est pas ma vraie voix. C’est une voix intérieure, luxuriante, inventée de toutes pièces.

C’est une voix juive, calme, cultivée.

Quand je parle pour de vrai, et que mes paroles et ma voix s’élèvent dans l’espace vide, je suis toujours étonné d’entendre une voix autre que celle que je m’imagine posséder.

Et je suis toujours déçu » (p.33).

Ce qui frappe dans ce récit, c’est le dédoublement du héros et de sa voix : au lieu de suivre une ascension exemplaire, suivie d’une longue décrépitude, Aronson nous livre dès les premières pages, et par des allers-retours incessants entre le présent et les passés qu’a traversés cet homme du siècle, la biographie fragmentée d’un homme double, à la fois parce qu’il est déterminé dans le regard des autres par sa race, et qu’il tente de devenir le sujet de sa propre existence, en s’inventant un nom, un modèle, dans sa fascination pour le comte de Monte-Cristo, mais aussi parce qu’il se considère comme « Exilé sur terre. “En guerre avec un destin cruel”. C’est tout moi. Je n’ai jamais été chez moi nulle part. Ou j’ai été chez moi partout. Un exil permanent. Trouvère, troubadour. C’est un peu ce que je suis devenu. Je me balade dans les campagnes et je fais le pitre » (p.26).

Le récit hagiographique du héros de la boxe et de la lutte pour la reconnaissance des Noirs est sans cesse battu en brèche par cette voix de la dérision, rappelant la vanité de tout combat ; pas seulement parce qu’il est truqué, que les arbitres sont des Blancs, mais parce que la réalité elle-même n’est qu’une vaste farce. Les amours du champion apparaissent comme un enchaînement de passions et de trahisons, de violence et de sexe. Si certaines femmes marquent durablement le champion aux appétits gargantuesques, les émotions les plus sincères sont ravalées par l’ironie, le cynisme d’un homme prêt à entasser dans la même splendide maison sa mère, sa sœur, sa femme et ses deux maîtresses, toujours partagé par la même dualité qui le fait rire ou pleurer alternativement, aimer et délaisser avec la même innocence, ou la même indifférence.

« J’ai été champion du monde mais c’était un truc racial de A à Z. je n’ai jamais réussi à m’en dépêtrer.

La plus belle femme sera toujours celle que je n’ai pas baisée. Que je n’ai pas connue. Que je n’ai pas rencontrée. Que je n’ai pas vue. Celle qui n’est pas encore née » (p.115).

Ce qui caractérise ce « héros », c’est toujours le manque. Le désir de conquête n’est pas tant revanche victorieuse sur l’ordre du monde, que désir sans fin et sans satisfaction possibles. S’en élève une mélancolie âpre, à la faveur d’un lyrisme inattendu, brutal. La pluie qui ruisselle sur la voiture. Les instantanés d’une vie en mouvement incessant. Les fulgurances d’un instant de plaisir ou d’un rêve de femme nue.

La grandeur du boxeur au sommet est « de l’hubris pur » comme l’affirme ce héros tragique sur lequel s’acharnent à la fois un destin cruel, mais aussi beaucoup d’actes idiots commis par sa propre personne. Héros ridicule et triomphal, rabelaisien et jouisseur, capable des pires naïvetés et des plus belles preuves de loyauté, il se met en scène à travers les mots d’Aronson comme l’image même de ce héros moderne, incapable de s’extraire d’un regard critique porté sur lui-même ; et c’est sans doute ce qui fait la force de cette biographie, sur un sujet fort proche de celui que choisit Yasmina Khadra dansLes Anges meurent de nos blessures, qui raconte l’itinéraire sportif et amoureux d’un jeune Algérien pendant l’époque coloniale. Celui qui a su, à la force de ses poings, s’extraire de sa condition de réprouvé, n’a jamais renoncé à la pureté du héros romantique chez Khadra. Nulle pureté « angélique » au contraire dans l’itinéraire romancé de Jack Johnson, marqué par une duplicité qui en fait une image de « l’humanité » catastrophique qu’annoncent les premières lignes.

La mort elle-même n’est pas la dernière étape d’un geste épique, elle est une chute dans un « trou » du ciel, dépourvue de tout reflet sacré, et pourtant élévation vers l’horizon – à taille humaine, un peu plus grand peut-être, mais à peine :

« c’est ça je m’éloigne je me disperse le ciel n’est pas si haut si diamanté il est partout ce n’est donc que ça c’est tout je passe par le trou » (p.118).

… alors que les brancardiers ramassent « un nègre » qu’il faudra amener dans l’hôpital qui leur est réservé. L’échec à s’« élever » au-dessus de sa condition est dû à une société profondément raciste et injuste, qui ne cesse de rappeler à Jack sa couleur et son appartenance très limitée à l’humanité, régie par les Blancs.

Mais la violence du récit contribue à rendre justice à la geste de ce « Napoléon des nègres », inspiré par Edmond Dantès et Napoléon mais se trouvant « souvent très con » : le trou que forme dans le ciel de Caroline du Nord l’ascension de Jack Johnson apparaît comme une trouée dans la couche d’un monde déjà obsolète, déjà vaincu, qui annonce les grandes luttes pour l’égalité des années 1960. Ce roman âpre et tendu comme une séance de sparing, tout en esquives pudiques et en coups portés à l’adversaire, contribue à rappeler non seulement les figures du combat antiraciste dans la longue histoire du vingtième siècle aux Etats-Unis, mais au-delà de cela, il donne une voix à la force brutale de l’humanité qui se cherche, à coups de poings, pour s’efforcer de percer le ciel qui pèse sur lui.

 

Claire Mazaleyrat

 


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A propos de l'écrivain

Philippe Aronson

 

Né à New York en 1967, parisien depuis vingt ans, Philippe Aronson a longtemps pratiqué le piano classique avant de se plonger dans « la chose littéraire ». De 2000 à 2003, il a coédité avec Alexandre Gouzou la revue Les Épisodes, publiant entre autres Bukowski, Burroughs, Bove, Beckett… Aujourd’hui, lorsqu’il n’écrit pas des nouvelles dans sa langue maternelle, il se consacre à la traduction. Il a ainsi traduit des œuvres importantes, de Matthew McIntosh, Zadie Smith, Irving Rosenthal, J.C. Amberchele ou Frederick Exley notamment (source : éditions Inculte).

 

A propos du rédacteur

Claire Mazaleyrat

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Née en 1981, j'ai enseigné plusieurs années en région parisienne et vis actuellement à Oran, en Algérie.

Je m'intéresse évidemment à la littérature, française et étrangère, contemporaine. Je suis particulièrement attachée à la littérature sud-américaine, et à la littérature maghrébine, du fait de ma situation géographique. J'écris des articles de critique plus proches de la chronique de lecture subjective que de la critique académique sur mon blog.