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Un tournant de la vie, Christine Angot (par Fabrice Del Dingo)

Ecrit par Fabrice del Dingo 09.10.18 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman, Flammarion

Un tournant de la vie, août 2018, 190 pages, 18 €

Ecrivain(s): Christine Angot Edition: Flammarion

Un tournant de la vie, Christine Angot (par Fabrice Del Dingo)

 

Un tournant de la vie est un livre déconseillé aux personnes qui ont peur du vide : elles risquent d’y laisser leur peau.

Il y a Elle, celle qui raconte l’histoire. Enfin… histoire est un grand mot.

« Depuis une heure j’entendais l’eau couler. Je suis allée dans la salle de bains. Il n’y était pas. Le robinet était fermé ». Le robinet fermé c’est une métaphore sublimée de l’inspiration de l’auteur.

En fait, Elle a entendu Alex pleurer et ça fait un bruit de bain qui coule. Alex est décrit avec une précision balzacienne. « Il avait des dreadlocks » et son père « les traits négroïdes ».

Sors de ce livre Doc Gynéco !

Alex pleure parce qu’Elle a revu Vincent le grand amour de sa vie, un chanteur qui ne prononce jamais une phrase intéressante mais qui lui fait de l’effet. Elle va assister à sa première : « Il s’est assis au piano. Mon sexe a mouillé ». Il mouille, c’est la fête à la grenouille. A moins que Vincent ne joue sur un piano aqueux.

Avec Alex le sexe ne traîne pas. « Il est rentré. Il est sorti. Il a joui ». On sent qu’Elle a dû lire l’amour dure trois secondes de Frédéric Beigbeder. Quant à Doc Gynéco c’est Usain Bolt ou Lucky Luke.

Alex est galant et Elle lui inspire un profond respect : « – Tu es une pute. Sale pute va » (p.109).

Christine Angot est shakespearienne. Comme dans Roméo et Juliette il y a du monde au balcon. « Le téléphone d’Alex a sonné. Il est allé répondre sur le balcon » (p.13). « Le lendemain le téléphone a sonné. il est allé sur le balcon (p.18). « C’était l’automne. Je voyais les feuilles des arbres qui rougissaient. Il était sur le balcon » (p.20). « Le matin de la première il était sur le balcon » (p.29). « C’était le début de l’hiver. Les branches des arbres se dénudaient. (…) Sur le balcon les branches du bambou se balançaient » (p.49). « Alex venait de rentrer. Il se dirigeait vers le balcon » (p.69). « Ils sont rentrés. Ils sont allés sur le balcon » (p.100). Parfois l’action se déplace : « on avait dîné sur le balcon. On était rentrés dans le salon » (p.105).

Certains dialogues s’étendent sur plusieurs pages. Ils sont d’une profondeur et d’une intensité rarement atteintes. Il faudrait les citer tous mais bornons-nous à reproduire le climax de l’intrigue :

« – Allô ? Allô ?

– Oui.

– Allô ? Allô, allô.

– Vincent ?

– C’est qui ?

– C’est moi.

– C’est toi ?

– Oui c’est moi. C’est toi Vincent ?

– Oui, c’est moi ».

On dirait Montaigne et La Boétie : parce que c’était lui parce que c’était Moix.

Certaines scènes sont palpitantes :

« – Je peux prendre une casserole ?

Je lui ai dit où elles étaient. Il en a pris une, il a versé de l’eau dedans.

– Qu’est ce que tu fais ?

– Des pâtes ».

Alex au balcon, pâtes aux tisons. Elle lui a dit où étaient les casseroles. Elle aurait pu ne pas lui dire ! Mais où aurait-il versé l’eau ?

Vers la fin du livre (roman est un peu abusif) Elle, qui est écrivain (mais où Christine Angot va-t-elle chercher ça ?) fait preuve d’un éclair de lucidité :

« – J’en peux plus Alex. J’ai pas une phrase qui tient debout.

– Ça va venir. T’inquiète pas.

– Ça fait six mois que j’essaye. J’ai rien. Tout tombe. Tout est nul ».

C’est là qu’éclate toute l’intelligence de Christine Angot, elle a attendu la page 147 pour se livrer à cet aveu car elle sait bien que son éditeur ne la lira pas aussi loin, ce qui lui évitera de penser qu’elle se fout de lui.

Le principal défaut du livre est quand même son titre ; on cherche en vain le tournant. Elle va droit dans le mur et cul de sac aurait été plus judicieux.

Imaginons ce qu’aurait pu être Cul-de-sac : Il s’est assis au piano. Mon sexe a mouillé. Il m’avait joué un ré du cul.

 

Fabrice del Dingo

 


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A propos de l'écrivain

Christine Angot

 

Christine Angot, née Christine Schwartz le 7 février 1959 à Châteauroux (Indre), est une romancière et dramaturge française. Elle pratique fréquemment la lecture publique de ses textes, notamment sur scène.

A propos du rédacteur

Fabrice del Dingo

 

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A publié quatre livres dont des pastiches sous le titre global de « Rentrée littéraire ». Y figuraient notamment l’inénarrable Premier roman de Margarine Peugeot, la fille cadette de Dieu, et les testicules alimentaires de Michel Ouelleburne (éditions J-C Lattès).

 

Prix concours en 2010 pour « La tarte et le suppositoire » signé Michel Ouellebeurre (éditions de Fallois 2011).

A publié « Mein lieber Sarko » d’Angela M (éditions de Fallois 2012).

A également prêté sa plume à quelques ouvrages d’auteurs à la dérive

A concocté de nombreux pastiches en prose ou en vers : http://dominikdevillepai.e-monsite.com/

A collaboré à la revue Critic@.

A publié un roman, "Barcarolle" en Février 2014 aux Editions de Fallois sous la signature de Fabrice Amchin.