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Un savoir gai, William Marx

Ecrit par Didier Bazy 13.04.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Les éditions de Minuit

Un savoir gai, janvier 2018, 170 pages, 15 €

Ecrivain(s): William Marx Edition: Les éditions de Minuit

Un savoir gai, William Marx

 

Plus qu’un témoignage, moins qu’un traité. Plus qu’un essai, moins qu’un exercice d’admiration – et sans doute, le contraire – Un savoir gai de William Marx n’est pas Le gai savoir de quoi que ce soit. C’est parce qu’il échappe aux codes majeurs de toutes les majorités que ce livre est très important. L’apparence de l’abécédaire ne s’offre que pour rire : il s’agit plutôt d’une composition sérielleoù l’authenticité de plans de vie est conjuguée sans théorie, où les clins d’œil complices s’ajustent aux plus belles références (de Platon à Jean Genet). Et le découpage en 33 blocs n’est qu’un clin d’œil à Dante, comme le titreà Nietzsche.

Un gai savoir procède sous règne de la liberté. Rares sont les ouvrages irrigués par une vraie liberté de l’esprit. Rares sont les vies traversées par de vraies libertés de mouvement. Excellents sont les vrais philosophes, brillants et discrets. Sublimes sont les artistes qui rendent un peu plus visible ce qui était invisible dans l’aveuglement majoritaire.

William Marx est un subtil philosophe-artiste au sens le plus nietzschéen du terme. Nourri de philologie, il goûte aussi les plaisirs (et les tristesses) de la vie. D’où – peut-être – la convocation de soi. Autant se tutoyer en public – avec une infinie pudeur et l’humour joyeux quasi permanent.

Du constat au plaidoyer. Le constat : oui, les idées majoritaires sont hétérocentrées. Oui, on le sait depuis longtemps désormais, l’adulte mâle civilisé blanc hétérosexuel est un paradigme dominant…

Le plaidoyer (par commodité car il n’y a ici ni procès, ni plaidoirie, ni juge) va intensifier tranquillement les contrastes des images majoritaires de l’homosexualité. Vous me voyez comme ça ? Mais je suis comme ça. Au sein de l’étrangement. « L’étrangement, c’est le sentiment d’être étranger à son propre milieu, sans que cette étrangeté soit nécessairement reconnue ou visible par ceux qui vous entourent. La faute en revient évidemment au limes » dit William Marx. Le limes, c’est la limite déterminée par les normes dominantes. Et le non-hétéro doit composer, comme il peut, avec une société hétérosexuée et hétérocentrée. Car « le limes sera toujours là ». Pessimisme ou lucidité sur la bêtise majoritaire ?

Il n’y a pas si longtemps, l’homosexualité était un crime, puis un délit (n’oublions pas le fichage policier P.H. « présumé homo » des années 70…). Puis l’hécatombe des années SIDA, la nouvelle peste… Et puis, récemment le mariage pour tous. Le progrès juridique aurait-il suivi le progrès moral ? La bonne blague. Et inutile de convoquer le vieux Kant pour qui la morale ne fait pas de progrès. Sale blague que la manif pour tous.

La culture ne sauve pas, elle aide. Mieux vaut naître et grandir homo avec un capital culturel et économique ++ que moins moins. N’empêche. Il faudra jouer des tours, des coudes et des détours. C’est là que le tutoiement public veut interpeler l’hétéro majoritaire. Aisé, avec un naturel inconscient, pour un hétéro de parler de sa femme en tout milieu. Moins aisé, encore aujourd’hui, d’évoquer – sans réflexion stratégique préalable – son compagnon urbi et orbi. Hétéros, encore un effort !

Chance, il y a les communautés. Pour le meilleur et pour le moins meilleur. Chance, il y a des refuges. Chance, il y a « Sophocle, Platon, Alexandre, César, Jésus, Léonard, Shakespeare, Descartes, Schubert, Newton, Lincoln, Proust, Turing, Foucault… (et William Marx) pour ne citer que ces exemples plus ou moins confirmés, sans parler des anonymes… Sans eux, l’humanité fût peut-être toujours là, mais elle fût différente assurément, et probablement pire ».

Deux grandes figures irriguent de bout en bout ceroadbook aux sentiers qui bifurquent : la voix de Barthes et les recherches très actuelles de Foucault. Les aveux de la chair, ultime ouvrage de Michel Foucault, paraît en ce début 2018. Un signe ?

Un savoir gai devrait, sinon changer le monde, au moins bousculer les préjugés et égratigner les esprits un peu trop sûrs d’eux-mêmes.

 

Didier Bazy

 


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A propos de l'écrivain

William Marx

Né en 1966, est un essayiste français, critique et historien de la littérature. Il est professeur de littératures comparées à l'université Paris Ouest.

 


A propos du rédacteur

Didier Bazy

 

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Co-fondateur de La Soeur de l’Ange (Ed. Hermann)

Directeur-adjoint &  co-fondateur de  lacauselitteraire.fr

Editeur du 1er texte de HD Thoreau en Français

– Préfacier chez Pocket (Molière, Corneille)

– Deleuze et de Cuse (Collectif) Aux sources de la pensée de Deleuze. Vrin, 2005) dir : Stéfan Leclercq

– Après nous vivez (G S Editions, 2007)

– Brûle-gueule (Ed Atlantique, 2010) préface de Michel Host

– Thoreau, Ecrits de jeunesse (bilingue. Ed de Londres, 2012) préface de Michel Granger

L’ami de Magellan (Belin Jeunesse, 2013) sélectionné 2014 prix roman historique jeunesse

– Cendres    (Publie.net, 2015)

– Traitements de textes ( Ed. de Londres 2015 )
– Explorateurs, qui êtes vous ? (Ed. Bulles de savon 2016)

Sélection 2018 prix Michel Tournier Jeunesse

– Savants, qui êtes-vous ? ( Ed. Bulles de savon, diff-distr Flammarion )2017

à paraître 2018

– Péguy internel