Un paralogue futural, Matthieu Messagier et Malek Abbou

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Un paralogue futural, Matthieu Messagier et Malek Abbou

Ecrit par Samuel Dudouit 13.02.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Poésie

Un paralogue futural, (avec les entrées en jeu de Michel Bulteau et Jacques Ferry), Editions Impeccables, janvier 2013, 152 pages, 20 €

Ecrivain(s): Matthieu Messagier et Malek Abbou

Un paralogue futural, Matthieu Messagier et Malek Abbou

 

 

Ce livre écrit à deux (et deux quatre) est unique. C’est la rencontre, sur la pelouse blanche des pages, du football et de la poésie, du football passé au tamis du rêve et de la nostalgie et de la poésie la moins morte. Il s’agit donc du récit d’une des rencontres de la onzième journée du championnat de la Fédération Internationale du Football sans jeu et sans sueur (où voisinent par ailleurs L’Olympique J’étais Cigare, L’Express Inutile En Retard, Le No Nothing Sporting Club, L’Entente Thélémite de Myrelingue, L’International des Sans Fonction, L’Etoile Rouge du Silence, le Dynamo Nemo, pour n’en citer que quelques-uns). Ce livre narre donc un match inénarrable, la rencontre du Sporting Club de Trêlles et du Football Club des Ailleurs, arbitrée, nécessairement, par M. Buster Keaton.

On a certes à faire à des « faicts foutreballistiques » comme l’écrit Malek Abbou, mais surtout à une démonstration de poésie jouée dans sa seule et vraie dimension, l’impossible et le miraculeux, l’échec et son oubli à chaque instant de la vie. A la 44ème minute, Matthieu Messagier délivre des ouvertures d’une clarté sans dicussion (« En quittant les pancartes /Dites-moi seulement /Si vous êtes vivant quelque part », ou « Aussi les trafiquants du réel /N’auront jamais la peau /Des songeurs sans fonction », ou encore « Je n’ai absolument aucune autre direction /Que celle du jour qui passe /L’évolution proprement dite /Tiendrait dans la matière d’une minute ») pendant que Malek Abbou tire des coups de pieds arrêtés dans toutes les directions du temps, saisissant le déroulé du match, donnant les résultats de tous les autres et prophétisant même, en sus, à la 53ème, en état de fureur poétique depuis Myrelingue la paillarde et l’ésotérique. Et si « A la vérité, sort futur me charroie d’ymages à suffisance comme s’ensuy quand vays à beuverye » est, sans doute aucun, villonnesque ou rabelaisien, « Femme, où est mon entonnoir » sort tout aussi bien de la gueule grande ouverte du Roi d’une Pologne de nulle part. La poésie, de toute façon, vient de passer le mur du son (tout comme Oswaldo Piazza qui déboule sur l’aile comme la Générale à la recherche des groseilles du temps sans doute).

« La poésie consiste à être seul » dit Jacques Ferry entré en cours de match (après Michel Bulteau dont le jeu décalé à l’extrême a poussé l’arbitre à siffler la fin du match dès la 61ème minute). C’est pourquoi il y a des équipes. Des ailiers partout, des milieux sur les bords, des portiers qui laissent passer le vent, un ballon que personne n’entend battre alors qu’il est le cœur volage de toutes les solitudes. La vie est pleine de ces matchs dont on ne revient pas. Les scores s’affichent sous nos paupières, les crocs-en-jambe poussent comme champignons et toujours, toujours, M. Keaton ne bronche pas.

« Le sentiment de la castration échappe à la traduction » persiste Ferry. La vie joue des prolongations sans issues. Les tribunes sont vides. Une neige de mots attend de tomber sur le vide qui siffle en toi : coup franc ? C’est encore à voir. Fermons les yeux, comme M. Keaton. La poésie s’accroupit peut-être aux étalages des livres mais « L’étoile sportive de la résurrection de la chair paie en ratures ». Pourtant, le coach, sur son banc, gueule comme un curé : écris, écris ! Bonjour les pâtés. De foi. Il faut donc redire les choses, Ferry s’y emploie : « La traduction brûlée du désœuvrement envoie le beau monde à la potence ». « La poésie envoie tout le monde à l’échafaud ». C’est dire ici si on y va dans ce match. Mais avec style et grandeur. Tout y passe, mais le coup d’envoi donné, il nous reste les belles passes, les démarcations irréelles et un jeu de tête en liberté, avec des cheveux comme en rêve. Rester sur la touche en baratinant le public, non, ça se paie autrement : « Ceux qui font semblant d’être la poésie seront suicidés par les morceaux choisis ». « Comment finir sous-chef de rayon au marché noir de la poésie », voilà ce que ce livre délaisse.

Surface de réparation de Malek Abbou donne la clé du match. Ni marquage à la culotte, ni flicage de zone, encore moins disposition occulte de milieux séfirotiques, non : une disposition à l’ailleurs aussi légère qu’elle est improvisée, aussi écrite qu’elle se découvre et s’étonne elle-même, aussi calculée qu’elle ne sait pas les nombres ; une disposition à l’ombre et à l’obscur, une inclination au non-dit en toutes lettres mais à personne, un vice patent pour la contradiction, le tête-à-queue et l’oubli, tout est là, ne cherchez pas ailleurs une autre beauté. D’ailleurs, comme le glisse l’ailier Ferry, « La nuit regarde les joueurs être ailleurs » et « La célébrité est l’antithèse de la gloire », et c’est glorieux que nous entrons dans ce Paralogue Futural où tout nous rend à notre corps d’enfance, celui pour qui le sport était l’art d’être là sans jamais perdre ce divin goût fruité qu’a, sur la langue, l’absence.

 

Samuel Dudouit


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A propos de l'écrivain

Matthieu Messagier et Malek Abbou

 

Né en juillet 1949 à La Roseraie dans le Doubs, Matthieu Messagier s’est imposé comme l’un des poètes les plus originaux de sa génération. En 1967, il se lie d’amitié avec Michel Bulteau. En 1971, les deux hommes sont les instigateurs du Manifeste Electrique aux paupières de jupes qui réunit ce qu’il est désormais courant d’appeler la Génération électrique (celle-ci comprenant, outre Matthieu Messagier et Michel Bulteau, les poètes Zeno Bianu, Jacques Ferry, Jean-Jacques Faussot et Benoît Holliger). De 1972 à 1979, laissant toute prétention de carrière au vestiaire, Matthieu Messagier mène une vie nomade, partant sur les routes d’Europe. En 1989, il s’installe définitivement à Colombier-Fontaine dans le Doubs, près de la vallée de la Loue ; une région qu’il magnifie et transfigure en « Pays de Trêlles », lieu à la fois réel et mythique dont le recueil Orant (Christian Bourgois, 1990) se fait l’écho somptueux. Dès lors, Trêlles devient le fond de lumière inviolable de ses poèmes. Il publie aux Éditions Impeccables Le Journal perdu de Littera Lord de la Bijouterie et Un paralogue futural (écrit en collaboration avec Malek Abbou).

 

Malek Abbou, Écrivain, aperçu pour la dernière fois en Rhône-Alpes, auteur d’un essai illustré, Fondements métaphysiques du dollar, Fage Editeur (2012), d’un essai critique sur les dessins de Christian Lhopital, Dream-Drame, Fage Editeur (2007), d’un roman Métanoïa, Hachette Littérature (2002), de nombreux textes critiques parus en revue et de préfaces (Matthieu Messagier, Alain Jouffroy…). Il publie, aux Éditions Impeccables, Vies de Percy Harrison Fawcett et Un paralogue futural (écrit en collaboration avec Matthieu Messagier).

 


A propos du rédacteur

Samuel Dudouit

 

Né en 1968. Fait du vélo d’appartement en écrivant des poèmes et déraille régulièrement à la recherche du « Perpetual-Motion Food » car il n’est pas André Marcueil (tant pis). Co-anime avec Sanda Voïca la revue numérique Paysages écrits.

https://sites.google.com/site/revuepaysagesecrits/

Par ailleurs attend d’être moins con.

http://samueldudouit.blogspot.fr/