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Un jeune homme en colère, Salim Bachi

Ecrit par Emmanuelle Caminade 14.02.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Gallimard

Un jeune homme en colère, février 2018, 208 pages, 18 €

Ecrivain(s): Salim Bachi Edition: Gallimard

Un jeune homme en colère, Salim Bachi

 

Après Dieu Allah, moi et les autres, récit retraçant sa vie partagée entre l’Algérie et Paris – ville où se concrétisa son destin d’écrivain –, Salim Bachi, semblant continuer cette « tentative de sauvetage de ce qui n’est plus » pour mieux affronter la lente descente vers le néant, retrouve la fiction avec un neuvième roman empli de colère et de sarcasmes mais aussi d’une mélancolie assumée – ce que nous indique l’épigraphe de Faulkner : « Entre le chagrin et le néant, je choisis le chagrin ».

Un jeune homme en colère s’inscrit ironiquement dans le fil du Consul, l’auteur nommant son héros Tristan et évoquant ainsi cet amour d’Aristides de Sousa Mendes pour Andrée, qui le sauva du désespoir de la mort de son fils. Comme dans son premier roman Le chien d’Ulysse – faisant également entendre les récits rêvés du professeur de littérature Ali Khan, marqués par la mort de sa jeune sœur –, l’auteur y conte l’errance d’un jeune homme, non dans une Cyrtha imaginaire quelques années après l’assassinat du Président Boudiaf, mais dans un Paris post-Bataclan propice aux dérives oniriques, au cours d’une unique journée renvoyant de même à l’Ulysse de Joyce, ce livre soi-disant incompréhensible d’un écrivain irlandais alcoolique.

« Juste parce que les morts sont morts on s’arrête pas comme ça de les aimer, bon Dieu, spécialement quand ils étaient mille fois plus gentils que ceux qu’on connaît qui sont vivants et tout » (D.H. Salinger, L’Attrape-cœur).

Un jeune homme en colère s’amorce comme une sorte de remake de L’Attrape-cœur de D.H. Salinger, ce « livre franchement con et geignard sur un jeune homme en colère » qui retrace la fugue d’un jeune bourgeois new-yorkais ne trouvant pas sa place dans la société matérialiste, conformiste et superficielle de l’après-guerre, et surtout le deuil impossible de cet adolescent ayant perdu son jeune frère auquel il vouait un amour passionnel.

Tristan, brillant élève de khâgne, s’est fait renvoyer de son prestigieux lycée parisien. Ses parents s’étant séparés, il vit désormais à Montmartre chez son père, un écrivain riche et célèbre qui écrit « de la merde pour plaire aux bourgeois » et « s’envoie des nanas de trente ans de moins que lui ». Au matin de cette folle journée il se retrouve seul, ce dernier ayant « foutu le camp au bout du monde pour [le] laisser se reposer ». Et il traîne alors dans Paris, ruminant sa rage et son désespoir. Car, nous l’apprendrons vite, il ne peut se remettre de la perte de sa sœur. « Depuis la mort d’Eurydice » – leitmotiv ponctuant le texte –, il a le cœur en lambeaux et son monde s’étant totalement désagrégé, il en veut à la terre entière :

« J’étais en colère. J’en voulais à la terre entière pour tout le mal qu’elle m’avait fait en massacrant ma sœur ».

Dans un long soliloque fortement digressif nous faisant pénétrer les méandres de son esprit perturbé, le héros nous entraîne sur ses pas, déroulant un itinéraire parisien minutieusement balisé. Il nous y dépeint ses proches et reconstitue son histoire récente dans une langue cinglante au lexique volontiers familier et argotique, portant des jugements à l’emporte-pièce sur son époque, crachant sur tout le monde, et s’abandonnant aussi avec nostalgie à quelques souvenirs heureux.

Mais à partir de la seconde partie du roman entamant l’après-midi – rupture annoncée dès la fin de la première – son récit s’enrichit d’une nouvelle tonalité (ajoutant au burlesque provocateur le tragique et l’onirique), et abandonnant la vivacité du présent pour le passé. C’est que l’esprit de Tristan, fasciné par les « ténèbres froides et remuantes » de cette « Seine boueuse et sale », a soudain commencé à flotter et le réel à se disloquer. La ville, se disjoignant « comme des plaques tectoniques », se met alors à dériver, à se creuser sous sa surface, comme si elle voulait l’engloutir. Elle encercle ce héros dont les rêveries et les cauchemars viennent épouser les mythes ayant façonné son imaginaire, transformant son errance en une plongée dans les enfers. Rattrapé par les évocations anecdotiques de lieux chargés d’histoires, Tristan se met alors à naviguer entre les époques comme entre l’illusion et la réalité, en proie à des hallucinations visuelles et auditives. Un héros semblant emprisonné dans un songe où les spectres côtoient les vivants, qui arpente une ville-monde mortifère devenue un vaste cimetière – plus proche de la Cyrtha du Chien d’Ulysse que de la Ville-Lumière célébrée dans Le Consul.

Où trouver consolation quand on a perdu sa « belle croyance en la vie » et qu’on n’adhère à aucun « système de croyance à la con » inventé par les hommes pour « accepter l’inconcevable » ?

« L’amour dont tout le monde se gargarise » ? : c’est « une escroquerie syntaxique », et « l’amitié, c’est de la jalousie maquillée en amour ».

Tristan de plus « déteste le théâtre et les comédiens ». Le cinéma est tout aussi ringard à ses yeux et il « déteste encore plus les acteurs ». Il « pisse sur l’art et les artistes en général, surtout les peintres dont on fait grand cas de nos jours et qui ne valent pas la toile de leurs tableaux ». Quant à la littérature, même celle qu’il adorait, il lui en veut terriblement de ne pas pouvoir le consoler de la mort d’Eurydice.

Si la colère contre son époque, portée par un humour provocateur, dynamise son récit plombé par la solitude et la mort, seul le rêve, à défaut d’une consolation, semble pouvoir apporter un apaisement au héros. Il caricature ainsi rageusement cette société indécente d’« égos en chaleur » où tout doit être dévoilé et « jeté en pâture aux fauves », et qui ne respecte que « la réussite, le fric et la gloriole médiatique ». Il s’acharne particulièrement contre les écrivains devenus des « publicitaires » ou des « propagandistes » et contre tout ce petit monde qui gravite autour – se livrant notamment à un intense « name dropping ». Il ne comprend pas « comment un type qui a passé des heures à écrire son livre, la chair de sa chair, peut ensuite en parler sur France 5, un jeudi soir, entre la poire et le fromage » ! Et sa hargne touche autant les adultes qui passent tout à leurs enfants et les achètent pour « se faire pardonner leurs absences répétées, leur manque d’attention, leur démission pure et simple », que les jeunes « vampirisés par leurs écrans, absorbés par le vide numérique ».

Abandonné par ses « beaux copains » qui lui avaient tourné le dos quand il se sentait seul et malheureux, délaissé par ses parents partis en vacances chacun de leur côté, jeté par sa copine Laetitia, une « folle du cul » avec laquelle il ne partageait que le sexe, déçu par sa seule amie Audrey, le héros souffre d’une grande solitude : « Il me faudrait porter seul mon deuil pendant toute ma vie ».

La mort règne « en maîtresse absolue » dans ce roman explorant tant le chagrin de la disparition des êtres aimés que la peur de sa propre mort. Une mort contre laquelle notre société hyper technicisée se révèle impuissante malgré son arrogance. La biométrie et les écoutes généralisées se montrent en effet incapables de protéger les innocents des attentats et, si passer des examens médicaux semble relever de la science-fiction – épisode que le héros narre de manière hilarante –, les urgences d’un hôpital parisien s’avèrent « une véritable cour des miracles… les miracles en moins ».

Reste alors le rêve qui seul permet des miracles en abolissant les frontières entre la vie et la mort. Face à la vacuité de toute chose, notre héros ne peut ainsi que rêver sa vie dans l’attente de sa mort. Un héros insomniaque finalement assez pessoen dont les nuits se confondent avec les jours, et qui nous livre ses rêves éveillés et ses méditations incessantes traduisant sa souffrance et son angoisse, sa mélancolie, nous faisant visualiser des paysages mentaux comme des paysages urbains.

 

Emmanuelle Caminade


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A propos de l'écrivain

Salim Bachi

 

Salim Bachi est né à Alger en 1971 et a vécu à Annaba jusqu’en 1996. Il a quitté l’Algérie en 1997 afin de poursuivre ses études de lettres à Paris (obtenant un DEA de lettres modernes sur l’oeuvre romanesque d’André Malraux) et a été pensionnaire de la Villa Médicis à Rome d’avril 2005 à mars 2006. Il est l’auteur de sept romans, Le chien d’Ulysse (2001), La Kahéna (2003), Tuez-les tous (2006), Le silence de Mahomet (2008), Amours et aventures de Sinbad le marin (2010), Moi Khaled Kelkal (2012), Le dernier été d’un jeune homme (25 septembre 2013), d’un récit, Autoportrait avec Grenade (2005), d’un recueil de nouvelles, Les douze contes de minuit (2006), sans compter les nouvelles publiées dans plusieurs journaux ou revues. Il voyage beaucoup, notamment en Europe et au Maghreb, pour défendre une certaine idée de la littérature, donnant des conférences auprès des étudiants et des lecteurs, dans les universités et les instituts culturels.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.