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Un homme trop facile, Eric-Emmanuel Schmitt

Ecrit par Valérie Debieux 19.06.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Théâtre, Albin Michel

Un homme trop facile, janvier 2013, 210 pages, 14 €

Ecrivain(s): Eric-Emmanuel Schmitt Edition: Albin Michel

Un homme trop facile, Eric-Emmanuel Schmitt

 

Paris, époque actuelle, une loge de théâtre, celle de l’acteur principal, Alex, le soir de la Première du Misanthrope de Molière. Le rideau va se lever dans une quarantaine de minutes. Dernier coup d’œil pour Doris, l’habilleuse ; derniers instants de trac pour Léda, l’interprète de Célimène. Alex alias Alceste, la vedette du spectacle, tarde à arriver. « La première ! Nous avons la première ce soir ! Ses débuts dans le Misanthrope ! Les miens dans Célimène… Moi, dès l’aube, j’ai commencé à crier, à piaffer, à trépigner ! Lorsque j’ai griffé mon fils, mon mari m’a jetée dans la voiture et m’a larguée au théâtre. Depuis midi, je tourne en rond dans ma loge avec mes chiens. À croire qu’Alex, lui, n’a pas peur… » et Doris (supérieure [dans le texte]) de répondre : « Ces dernières années, je ne l’ai jamais vu s’inquiéter. Il sait que les gens l’aiment ».

Alex arrive, pose pied dans sa loge, bouquet de fleurs à la main, et il les offre à Doris, attendrie. Quelques affabilités acroamatiques plus tard, Alex se retrouve, seul, dans sa loge. À tout le moins, il le croit. « Pendant qu’il s’éloigne, un homme inconnu apparaît dans le miroir, un individu noble, hautain, habillé avec élégance ; il se penche vers le cadre pour observer Alex ». Le décor est posé, la pièce peut commencer.

D’isoloir, propice à la concentration avant l’entrée en scène, la loge d’Alex se transforme ainsi en un lieu de rencontres. Celle d’avec l’Inconnu, le Pensionnaire du Miroir. Sorti tout droit d’un conte d’Allen Poe. Invisible et inaudible pour tous, il ne l’est ni aux yeux, ni aux oreilles d’Alex. Toujours présent, il assiste à toutes les conversations. Qui est-il ? Pourquoi apparaît-il à Alex ? Que lui veut-il ?

L’identité de l’Inconnu du Miroir, préambule à une longue discussion, tombe :

Alex :

« Je n’y crois pas. Ainsi vous seriez ? »

 

L’inconnu du miroir :

« Alceste assurément, le fameux Misanthrope.

Sur lequel ces temps-ci votre mémoire achoppe ».

 

Et là vont suivre des échanges verbaux entre ces deux êtres que l’approche et la vision du monde opposent : le Misanthrope, pour qui la solitude résonne comme un principe comportemental, irréfragable et Alex, pour qui l’existence se nourrit du rapport à autrui.

 

Alex :

« […] Vous êtes brouillé avec le genre humain, vous ne voyez d’abord dans vos semblables que leurs défauts et vous passez votre temps, les tempes rouges, les veines du cou gonflées, à les houspiller ».

 

L’inconnu du miroir :

« Est-ce ma faute si, partout dans l’univers,

Les êtres sont méchants, scélérats et pervers ? »

[…]

Alex :

« […] Alors vous désignez votre intolérance comme le pic de la sagesse ? Vos colères comme l’exercice de la tempérance ? Votre intransigeance comme de la pure raison ? Magistral philosophe, mon cher, qui nous guidez en haussant les épaules, en tournant le dos au dialogue, en brûlant terres et idées autour de vous ! Oui, c’est intelligent de nous apprendre à vivre ensemble en vous retirant au désert. Quel étrange modèle ! ».

 

L’inconnu du miroir :

« Aidez-moi, Épicure et Platon, tous les sages,

À braver sans fléchir ces critiques sauvages ».

 

Alex :

« Le danger, ce n’est pas tenter d’être sage mais croire qu’on l’est ».

 

Leur discussion se poursuit, courtoise mais sans concession, chaque intrusion dans la loge étant synonyme d’anicroche, propre à prolonger le débat sur d’autres thèmes. Ainsi en est-il de Léda, dont l’égo constitue la clef de voûte de son être, une pièce indispensable à l’architecture du personnage qu’elle s’est créé : il ne suffit pas d’être soi-même, il faut avant tout plaire, au risque de ne plus être soi-même. Le charme de l’actrice trouble d’ailleurs autant Alex que l’Inconnu. À ces deux premières rencontres vient encore s’ajouter celle de Odon Fritz, un visiteur autant ubuesque qu’inattendu, abhorrant autant Alex comme acteur populaire que le théâtre lui-même. Cette indisposition pour l’un et l’autre, doublée d’une cuistrerie verbale peu commune, ne l’empêche nullement de solliciter l’acteur et de l’inviter à lire le drame qu’il a écrit.

 

Alex :

« Fabuleux. Parlez m’en en quelques mots ».

 

Odon Fritz :

« C’est comme du Shakespeare mais en moins prétentieux ».

 

Alex s’efforce de ne pas pouffer. L’Inconnu du miroir, lui, fulmine.

[…] Odon tend une brochure à Alex.

 

Odon Fritz :

« Surtout, ne l’abîmez pas : je ne possède que deux exemplaires ».

 

[…] Alex saisit la brochure. L’Inconnu s’approche. Ils déchiffrent la page de garde.

 

Alex :

« Combien de fois me suis-je astiqué le pénis dans les toilettes pendant que mes parents m’engueulaient ».

 

Odon Fritz (fier) :

« C’est le titre ! »

 

Eric-Emmanuel Schmitt offre au lecteur une pièce de théâtre à la fois rythmée, pleine d’humour, au style toujours aussi agréable et fluide. Quant à l’apparition soudaine de l’Inconnu au Miroir, comment ne pas percevoir dans ce procédé un clin d’œil à la deuxième pièce de l’auteur, intitulée Le Visiteur, écrite voilà vingt ans et honorée de plusieurs prix. Un seul regret toutefois, le mélange des genres, une oscillation entre sérieux et marivaudage, qui s’accommode mal avec la rigueur avec laquelle Eric-Emmanuel Schmitt traite usuellement les thèmes qu’il aborde. Difficile en effet de prendre en considération le sérieux d’un thème, fût-il existentiel, s’il s’en trouve affaibli par la proximité textuelle de questions d’une grande volatilité. « Modus omnibus rebus » (Plaute).

 

Valérie Debieux

 


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A propos de l'écrivain

Eric-Emmanuel Schmitt

Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 40 langues et joué dans autant de pays, Eric-Emmanuel Schmitt est un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Eric-Emmanuel Schmitt a reçu le Grand Prix du Théâtre de l’Académie française 2001, pour l’ensemble de son œuvre.

 

 

A propos du rédacteur

Valérie Debieux

 

 

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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com