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Un butin de guerre (1, 2 & 3), par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel 21.01.17 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Un butin de guerre (1, 2 & 3), par Tawfiq Belfadel

 

1. Le soleil s’est déjà levé sur la ville qui sent la poudre et le sang.

Elégant comme d’habitude, le maire se dirige vers la porte de la sortie, ou de l’entrée, de sa somptueuse villa. Il s’arrête net devant la porte au moment où il voit une enveloppe blanche sur le sol. Un frisson lui traverse le dos. Il la saisit, les mains tremblantes. Elle ne contient aucune adresse. Gagné par le désir, voire le devoir de la lire, il l’ouvre avec hâte.

« Tu ne sais pas qui nous sommes, mais nous te connaissons très bien : un maire corrompu et libertin. Sachant tant de choses sur toi, nous sommes de ceux qui veulent faire régner coûte que coûte un autre ordre dans la société, celui de la charia. Nous te demandons une grande somme d’argent ; mets les liasses dans un sac que tu dois poser au seuil du cimetière de la ville cette nuit, à deux heures. Cet argent nous servira dans notre noble mission. Ne crains rien, personne ne te nuira. Mais si tu désobéis tu auras, comme beaucoup de personnes, la tête tranchée, ou le corps, que tu engraisses depuis longtemps avec l’argent illégitime, criblé de balles ; ainsi ta famille sera orpheline, et surtout, traumatisée.

P.S : pas de retard ».

Finie la lecture, la peur envahit le corps du maire, y coulant des orteils jusqu’aux cheveux teints récemment. Il avait toujours peur de la peur et de la mort. Un dilemme le gagne à présent : il ne sait s’il doit aller au travail ou non. Bouleversé par la lettre, il décide d’aller à la mairie pour se laisser tomber dans le fauteuil couvert de cuir, le fauteuil à cause duquel se sont disputés plusieurs partis lors des élections dans la ville.

Bercé par le fauteuil pour lequel il a sacrifié sa dignité, le maire est dans son bureau, mais sa raison est ailleurs, tentant de donner un sens à la lettre, de mettre un visage sur sa peur. Il sait très bien qu’il n’est pas le seul à recevoir ce genre de lettres. On dirait qu’il est en train de méditer tel un gnostique ravi par une force étrange ou divine. Il perd le fil de ses méditations au moment où il entend quelqu’un frapper à la porte.

 

2. La secrétaire entre au bureau portant quelques journaux. Elle salue le maire d’un titre honorifique et lui donne les journaux. Elle lit un certain malaise sur son visage rasé mais n’ose pas lui en parler. « Dis aux gens qui veulent me voir que je ne suis pas là. Exception pour mes amis… » lui dit-il, taciturne. La secrétaire s’éclipse, persuadée qu’il y a quelque chose qui inquiète le maire, qu’il ne s’agit pas d’un masque mais d’une vraie inquiétude. Il n’ose pas dévisager son derrière comme d’habitude.

Les mains tremblantes, il feuillète les journaux. Les unes sentent la mort, annonçant différemment le même fait : l’assassinat d’un chanteur qui était au paroxysme de la création et de la célébrité. Les causes et les circonstances sont ambiguës. Fidèle adepte de ce chanteur, le maire a tous ses albums et connaît par cœur certaines de ses chansons.

Il constate que sa peur, enfantée par la lettre, a grandi. Il déchire les journaux en miettes, les jette par terre, et continue d’égrener le chapelet de ses méditations.

Le maire a mal à la tête.

Le maire crie mais aucun son ne sort.

Le maire pleure. Les larmes de la peur.

La maire tend les bras pour trouver de l’aide, mais ne touche que des nuages plus précaires que le coton.

Quelques minutes après, la sonnerie du téléphone retentit plusieurs fois, interrompant ses méditations : c’est le directeur de l’école primaire qui l’appelle pour lui annoncer une mauvaise nouvelle, lui demandant de venir immédiatement prendre ses enfants. Le maire raccroche avant que le directeur finisse de parler, essuie ses larmes, enfile la veste de son costume, et quitte hâtivement son bureau pour rejoindre l’école rappelant une date fatidique dans l’histoire du pays.

 

3. Anxieux, le maire arrive très vite à l’école. La nouvelle que le directeur vient de lui annoncer concerne l’assassinat d’un instituteur de la deuxième langue du pays, celle de l’ancien colonisateur, qu’il utilisait aussi pour écrire des livres. Le cadavre a été trouvé au seuil de l’école quelques minutes avant le commencement des cours. Les causes et les circonstances restent encore inconnues. Les uns disent qu’il a été assassiné parce qu’il utilisait la langue de l’ancien colonisateur, alors que d’autres disent que ses livres, imprégnés de subversion et de révolte, en sont la véritable cause. Contrairement aux autres assassinats qui ont déjà eu lieu dans cette ville déchiquetée par la violence, celui-là a été le plus odieux, tellement odieux qu’il pourrait même choquer les auteurs de romans policiers, habitués depuis des lustres au thème de la mort et du crime prémédité : l’instituteur-écrivain a la tête complètement coupée, détachée de son dos aminci par le poids des rochers invisibles qu’il épaulait depuis longtemps. « Les enseignants, les journalistes, les écrivains… sont les proies privilégiées de cette guerre », dit un prof à mi-voix à son voisin. Ce dernier lui dit sur le même ton : « Le soleil d’indépendance, m’a-t-il dit un jour, ne sert pas à chauffer le corps et à faire la sieste, mais à éclairer le chemin de l’avenir. À force de dévisager le passé pour expliquer ses problèmes du présent, notre pays a fini par avoir le cou déformé et le corps rouillé. Et l’écrivain n’est autre qu’un fabriquant de chaussures ; certains des siens les chaussent en le remerciant et d’autres les portent pour le piétiner ».

Couvert, le corps est encore là. Les élèves, dont certains ont vu, malgré les efforts des profs, le cadavre, ont été éloignés. Pas de cours aujourd’hui. Les pompiers vont bientôt arriver pour prendre ce corps qui répétait sans cesse qu’il se sentait étranger dans son pays, dans sa société, et même au sein de sa famille.

L’incident a davantage dilaté la peur du maire. Il a l’impression d’être lourd, très lourd, comme si ses membres étaient déconnectés des nerfs. Hagard, il emmène ses enfants sans pouvoir leur adresser un mot.

Après être rentré dans sa villa, il reste cloué plusieurs minutes devant le portrait d’un président assassiné récemment. Il parle brièvement à sa femme de l’assassinat du chanteur et de l’instituteur-écrivain. Il prend ensuite deux pilules différentes l’une après l’autre, et sort pour regagner son bureau.

Vers midi, il revient chez lui où une autre mauvaise nouvelle l’attend. En sortant, il a dit quelques mots à sa secrétaire : « Je ne viendrai pas l’après-midi… Je suis un peu malade ».

 

A suivre ...


Tawfiq Belfadel

 


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A propos du rédacteur

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.